CHAPITRE I. DIGESTION
Remarques sur la sécrétion et l’action «lu suc gastrique. — IPepsinog'ésiic Peptogénie. — Nous avons déjà fait observer que le suc gastrique, bien qu’il puisse être sécrété sous l’influence d’une substance excitante quelconque déposée à la surface de la membrane muqueuse de l’estomac, ne jouit pourtant de toutes ses propriétés, et n’est jamais plus riche en pepsine, c’est-à-dire en substance active, que quand la sécrétion est sollicitée par la présence des aliments. Indiqué d’abord par M. L. Corvisart, ce fait a été confirmé par les recherches de M. Schiffetpar celles de M. LeVen.
M. Schiff va plus loin. Il suppose que la première portion de suc gastrique qui afflue dans l’estomac sous l’influence de l’aliment n’est pas la plus chargée en pepsine, ce ne serait guère qu’au bout d’une demi-heure à une heure que le suc gastrique se trouverait chargé de la proportion maximum de pepsine. D’où il tire cette conclusion que les premières portions de l’aliment digéré et absorbé donnent au sang les matériaux qu’utiliseront ensuite les glandes à pepsine. Les aliments qui doivent être considérés comme des pepsinogènes sont en première ligne les substances albuminoïdes. Lorsque l’estomac fonctionne mal, c’est-à-dire lorsque par suite de la diminution ou de l’absence de la pepsine dans le liquide gastrique, les aliments albuminoïdes ingérés ne peuvent plus subir qu’incomplétement l’action digestive, il en résulte donc aussi que la sécrétion ultérieure d’un suc gastrique plus chargé en pepsine n’est plus possible. C’est dans ces conditions que M. Schiff conseille d’administrer, une heure environ avant le repas, un aliment liquide de digestion et d’absorption facile, afin de préparer par avance les éléments d’un suc gastrique moins pauvre en pepsine et capable d’agir ensuite sur les aliments albuminoïdes solides du repas. Cet aliment préparateur serait le bouillon, c’est-à-dire le liquide contenant les principes solubles de la viande. Ceci expliquerait aussi pourquoi il faut, pour préparer un suc gastrique artificiel par infusion de la membrane muqueuse de l’estomac, prendre un animal en pleine digestion, et non pas un animal à jeun ou un animal qui vient de manger L
A côté de la pepsine, il y a dans le suc gastrique un acide libre dont la présence estégalement nécessaire. Nous avons vu que cet acide est l’acide lactique2. Les expériences récentes de M. Maly tendent à démontrer que c’est le sucre contenu dans le sang qui fournit les éléments de cet acide. Ceci expliquerait certains faits signalés par M. Schiff et qui paraissaient au premier abord assez singuliers, à savoir, que l’administration d’une dissolution de dextrine une demi-heure ou une heure avant le repas était parfois d une grande utilité dans certaines dyspepsies. Les recherches récentes de M. Leven et de M. Leube ont montré que beau-
1 Nous devons ajouter que M. Schiff avait tiré de ses expériences et de ses observationsune doctrine sur la formation de la pepsine qui n’a pas été confirmée. Pour lui la dextrine n’était pas la source de l’acide lactique, mais une substance capable de favoriser la formation de la pepsine, pai conséquent pepsinogène. M. Unge d’Upsal a publié récemment ( I S75) une série d’expériences d’où il résulte que l’injection de dissolutions de dextrine dans les vaisseaux des animaux vivants n'a pas l’influence que leur accorde M. Schiff sur le pouvoir digestif du sucre gastrique. Les animaux étaient partagésen deux lots. Le premier lot était soumis à l’injection. Le second lot était laissé intact. On préparait avec les estomacs des uns et des autres un suc gastrique artificiel qu’on faisait agir sur une même quantité d'albumine.
- L’acide lactique du suc gastrique paraît identique avec l'acide lactique qui se produit au sein des muscles, ou acide sarcolastique.
coup de dyspepsies tiennent à l’absence d’acidité du liquide gastrique l.
M. Maly a dernièrement signalé un fait curieux et qui montre bien que la sécrétion du suc gastrique est une sécrétion dont les éléments essentiels rentrent dans le sang avec les produits digérés et qu’elle est de l’ordre des sécrétions qu’on appelait autrefois recrémentitielles. Si on laisse écouler librement au dehors le suc gastrique d’un chien pourvu d’une fistule à l’estomac, au bout de quelque temps l’urine, qui était acide (c’est son état normal), devient neutre et peu après alcaline. Si on supprime l’écoulement du suc gastrique en replaçant le bouchon dans la canule de la fistule, l’urine qui était alcaline redevient neutre et bientôt après acitie. Ce résultat s’est montré constamment le même dans vingt expériences.
Le suc gastrique des mammifères possède son maximum d’action à la température de 38, 40 et jusqu’à 50°. Quand on élève la température ou quand on l’abaisse, son pouvoir s’affaiblit d’abord et bientôt s’éteint. Le pouvoir digestif du suc gastrique est moins atteint par l’abaissement de la température que par son élévation. Il faut descendre à 10° pour que l’action du suc gastrique soit complètement anéantie.
M. Murisier a récemment montré que chez les animaux à sang froid la digestion gastrique continue à une température beaucoup plus basse. Un suc gastrique artificiel préparé par l’infusion de l’estomac de la grenouille, de la truite ou du brochet ; digérait encore la fibrine à 0°; cette infusion conservait d’ailleurs ses propriétés digestives à -)- 40° comme l’infusion de l’estomac du chien et du cochon.
Le suc gastrique préparé à l’aide de la membrane stomacale des animaux endormis du sommeil d’hiver n’a pas le pouvoir digestif (Valentin), Disons aussi par anticipation que chez les animaux plongés dans le sommeil hybernal l’infusion de pancréas ou d’intestin grêle est pareillement sans action digestive. Les glandes de l’estomac, le pancréas, les glandes de l’intestin des animaux engourdis du sommeil d’hiver ne renferment donc pas la matière qui donne aux sucs de la digestion leurs propriétés caractéristiques.
Le suc gastrique des jeunes animaux est acide dès les premiers jours de la vie, mais il ne paraît pas renfermer d’abord de pepsine dans toutes les espèces. M. Hammarsten (1875) a préparé un suc gastrique artificiel à l’aide de la membrane muqueuse de 48 jeunes chiens en pleine digestion. Dans les trois premières semaines il n’y avait pas trace de pepsine. Ce n’est qu’après la troisième semaine que les glandes de l’estomac commencent à la sécréter. Pendant les trois premières semaines ce sont donc les autres sucs de la digestion (suc pancréatique, suc intestinal) qui digèrent la matière albuminoïde du lait, c’est-à-dire la caséine. Ce liquide gastrique artificiel était d’ailleurs acide et coagulait le lait.
Chez le lapin la pepsine commence à se montrer après la deuxième semaine.
Sur l’enfant nouveau-né (mort en naissant) le suc gastrique préparé par infusion renferme de la pepsine dès le premier jour.
Le dernier terme de faction du suc gastrique, c’est la dissolution des matières albuminoïdes à l’aide de la pepsine. Mais quel est le pouvoir de la pepsine?
i La dyspepsie ou difficulté de digérer est un état très-complexe et lié aux conditions organiques les plus diverses. Le suc gastrique peut être altéré dans sa qualité (proportion de pepsine, degré d’acidité) et aussi dans sa quantité. L’estomac des dyspeptiques est souvent rempli, ainsi que l’a montré M. Leven, d une quantité parfois énorme d’un liquide neutre qu’on ne peut pas regarder comme du suc gastrique et dont la présence entrave singulièrement les phénomènes de la digestion.