CHAPITRE I. DIGESTION
dans l’estomac. Dans le corps vivant en effet, l’action du suc gastrique a lieu au contact d’une surface absorbante, qui peut s’emparer au fur et à mesure du produit liquide formé, ou tout au moins l’écouler dans l'intestin, c’est-à-dire dans un lieu où l’influence du suc gastrique se trouve modifiée par la présence d’autres liquides digestifs *.
Enfin il faut remarquer que, dans les conditions ordinaires, les matières albuminoïdes de l’alimentation, bien qu’elles soient ramollies et dissociées dans l’estomac par le suc gastrique, et bien que la partie la plus facilement modifiable puisse être complètement peptonisée parle suc gastrique, ne sont pas complètement digérées et prêtes à être absorbées par l’intestin quand l’estomac les écoule du côté du duodénum. La transformation en peptones des substances albuminoïdes, dans les conditions d’un repas ordinaire, c’est-à-dire suffisant, est toujours incomplète dans l’estomac et ne se terminera que dans l’intestin.
Quand la masse alimentaire (ce qu’on appelle le chyme) abandonne l’estomac, cette masse n’est donc pas seulement constituée par l’ensemble des substances réfractaires à l’action du suc gastrique, mais elle contient encore, si le repas a été copieux, une assez forte proportion de matières albuminoïdes non encore transformées, mélangées à la graisse, et aux féculents non modifiés.
Pourquoi le suc gastrique sie digère pas les parois de l'estouiae. — Quelqu’un se vantait un jour devant Newton d’avoir découvert un « dissolvant universel. » « Et dans quel vase le conservez-vous?» répondit Newton. Or, le suc gastrique, ainsi d’ailleurs que le suc pancréatique et le suc intestinal, dissout les chairs et les membranes, et pourtant l’estomac et l’intestin, c’est-à-dire le vase dans lequel les sucs digestifs opèrent, est précisément membraneux et charnu.
Hunter a appelé l’attention sur ce sujet, et prouvé par des faits que si le suc gastrique est sans action sur les parois de l’estomac pendant la vie, il n’en est pas de même après la mort. Après la mort violente survenue pendant la période digestive, c’est-à-dire quand le suc gastrique existe dans l’estomac, non-seulement celui-ci peut être perforé, c’est-à-dire digéré par ce liquide,’ mais l’action digestive peut même s’étendre jusqu’aux organes voisins, tels que le foie et le diaphragme. Hunter rapporte en effet dans ses Œuvres l’histoire de deux jeunes gens, morts en pleine santé, à la suite de fractures du crâne, une heure ou deux heures après avoir consommé du pain, de la viande, du fromage et de la bière. A l’ouverture du corps, faite le lendemain, on trouva la muqueuse de l’estomac dissoute dans une certaine étendue et l’estomac complètement perforé du côté du grand cul-de-sac (là précisément où se trouvent les éléments glandulaires du suc gastrique).
Déjà Spallanzani avait observé et signalé la digestion des parois de l’estomac chez un certain nombre d’animaux après la mort. M. Simpson avait entrepris
1 L’estomac de l’animal qui vient d’être mis à mort ne ressemble pas tout à fait non plus à l'estomac de l’animal vivant, si on l’envisage au point de vue de sa capacité. M. Falk prend un chien vivant et à jeun et lui introduit rapidement de l’eau dans l’estomac à l’aide d’une sonde œsophagienne, jusqu’à ce que le liquide déborde au dehors. Puis il met l’animal à mort et il cherche immédiatement combien son estomac peut contenir de liquide. Or, dans toutes ces expériences, la capacité vivante n’a jamais été égale à la capacité post mortem. La première était toujours la moitié de la seconde.
plus tard des expériences analogues, et avait aussi observé de nombreuses perforations dans l’estomac des animaux. Mais des résultats contradictoires avaient été produits, et ces expériences étaient tombées dans l’oubli, quand elles furent reprises par M. Bernard. M. Bernard a vérifié l’exactitude des observations de Spallanzani, de Hunter et de Simpson, et il a rencontré aussi des animaux tués en pleine digestion, et ouverts seulement 8 ou 10 heures après la mort et chez lesquels l’estomac, le foie, la rate et parfois même une portion de l’intestin étaient détruits par une véritable digestion. Mais pour cela une condition qui ne se rencontre qu’exceptionnellement est nécessaire, et voilà pourquoi ces lésions n’ont pas toujours été rencontrées dans les mêmes circonstances. Il faut que la température ambiante soit suffisante pour que le suc gastrique puisse exercer son action, c’est-à-dire une température de 30 à -40 degrés centigrades. Aussi, lorsqu’on veut reproduire ces lésions par expérience, il faut placer les animaux qu’on a mis à mort en pleine digestion dans une étuve à température convenable.
La membrane muqueuse stomacale, les autres tuniques de l’estomac, et même les organes voisins peuvent donc être attaqués par le suc gastrique, après la mort. Mais pourquoi cette action ne s’exerce-t-elle pas pendant la vie ? Telle est la question qui se présente.
L’état de vie donnerait-il à l’estomac une force de résistance spéciale? L’expérience va répondre.
On introduit par la fistule gastrique d’un chien, et dans l’intérieur de l’estomac le train de derrière d’une grenouille vivante dont le reste du corps est maintenu au dehors. Quand on retire la grenouille, au bout de trois heures, elle est toujours très-vivante, et cependant les membres postérieurs sont en partie digérés. M. Pavy a modifié cette expérience, il attache sur un chien pourvu d’une fistule gastrique un lapin vivant dont l’oreille est introduite et maintenue dans l’estomac du chien, pendant plusieurs heures. Lorsqu’on délivre l’animal, on trouve que la portion de l’oreille introduite dans l’estomac a perdu ses parties molles, et n’est plus représentée que par ses cartilages qui offrent, comme l’on sait, une assez grande résistance à l’action digestive.
Voici encore une expérience de M. Bernard et qui n’est pas moins démonstrative. On introduit une certaine quantité de suc gastrique dans le tissu cellulaire sous-cutané de l’animal qui a fourni le liquide. Si on incise au bout de quelques heures la partie sur laquelle on a opéré, on trouve non pas un abcès, mais un amas de produits digérés.
L’état de vie ne garantit donc pas les parois de l’estomac, puisque les organes vivants ne sont pas à l’abri de ses atteintes. Si la membrane muqueuse de l’estomac et aussi la membrane muqueuse de l’intestin résistent à l’action des sucs digestifs, c’est qu’elles sont recouvertes par une couche de mucus tout à fait réfractaire à ces liquides (ainsi que le démontrent les digestions artificielles), couche qui se renouvelle sans cesse à mesure qu’elle se détruit, ainsi que la couche épithéliale sous-jacente. Quand la vie a cessé, ce renouvellement n’a plus lieu, et dès lors les tuniques sous-jacentes de l’estomac peuvent être attaquées quand la température extérieure est suffisamment élevée.
Digestibilité des aliments. — Le médecin est souvent consulté sur la ques-