CHAPITRE I. DIGESTION
plaie extérieure, l’animal n’est plus exposé aux phénomènes de la résorption biliaire. Il peut prolonger sa vie pendant des mois, bien que la bile soit supprimée pour la digestion.
MM. Bidder et Schmidt, et M. Lenz, tirent de leurs expériences cette conclusion que, sur les animaux à fistule biliaire, la quantité des matières grasses absorbées dans l’intestin diminue très-notablement, et que c’est surtout à cette cause qu’il faut attribuer l’épuisement et la mort des animaux auxquels on a pratiqué cette opération. M. Schellbach a montré que les chiens à fistule biliaire ont besoin d’une plus grande quantité d'aliments pour réparer leurs pertes. La graisse ne pouvant plus être absorbée par eux qu’en proportion limitée, il faut, dans leur régime, augmenter la proportion des aliments féculents, lesquels peuvent se transformer en substances grasses par les processus de la nutrition. De cette manière, d’apres l’expérimentateur dont nous parlons, on peut prolonger beaucoup la vie de l’animal L
La suppression de la bile comme liquide de digestion n’entraîne, par conséquent, des désordres ni aussi manifestes ni aussi rapides que la suppression du suc pancréatique. On le conçoit aisément : le suc pancréatique n’émulsionne pas seulement les corps gras, mais il agit encore avec beaucoup de puissance sur les autres groupes alimentaires, c’est-à-dire sur les aliments féculents, et sur les aliments albuminoïdes.
La bile jouit donc, concurremment avec le suc pancréatique, du pouvoir d’émulsionner les corps gras.
La bile n’agit pas, à l’instar du suc pancréatique, pour opérer la transformation des matières amylacées en glycose. Lorsqu’on place, pendant vingt-quatre heures, c’est-à-dire pendant un temps quatre fois plus long que celui de la digestion, dans une température de 30 à 40° centigrades, un flacon contenant un mélange de bile et d’empois d’amidon, au bout d’un si long temps, il n’y a que des traces douteuses de dextrine.
On peut, à l’aide des chiens à fistule biliaire, constater par voie indirecte que la bile est étrangère à la digestion des aliments féculents. Lorsqu’on nourrit un animal de ce genre (chez lequel la bile est dérivée en dehors), avec du pain pendant une semaine et qu’on essaye les matières fécales de l’animal à l’aide de l’iode 2, on n’y trouve pas plus d’amidon que sur un animal sain.
Si l’on mélange de la bile avec de la glycose , et qu’on place ce mélange dans une température convenable, il se forme de petites proportions d’acide lactique. Mais la formation d’acide lactique n’a rien de spécial ici. Nous avons vu qu’il s'en formait dans l’estomac, et cette formation peut avoir lieu aux dépens du sucre, dans toute l’étendue de l’intestin, sous l’influence des liquides organiques et de la température animale.
Quand on place la bile fraîche en digestion avec de X albumine coagulée , on n’observe pas la moindre dissolution au bout de plusieurs jours 3. Les substances albuminoïdes s’altèrent à la longue dans la bile, mais leur décomposition spon-
’ Les ictériques digèrent incomplètement les matières grasses : on les retrouve en partie dans les fèces .
2 L’iode est, comme l’on sait, un réactif très-sensible pour déceler l’amidon, qu’il colore en bleu.
3 M. Gorup-Besanez a dernièrement avancé que la caséine pouvait être dissoute par la bile, et M. Platner avait cru remarquer aussi que la bile avait une action faiblement dissolvante sur le groupe tout entier des substances albuminoïdes ; l’expérience n’a point confirmé cette manière de voir.
tanée n’y est pas plus rapide que dans l'eau distillée, et elle n’a rien de commun avec la digestion.
Lorsqu’on ouvre un animal (chien) trois heures après un copieux repas de viande et qu’on extrait la masse contenue dans l’estomac pour la jeter sur un filtre après l’avoir étendue d’eau distillée, il filtre un liquide acide dans lequel on trouve des matières albuminoïdes dissoutes (c’est-à-dire la peptone) et du suc gastrique. Or, si l’on verse de la bile dans ce liquide, immédiatement il se produit un précipité floconneux. Ce précipité floconneux se produit également lorsqu’on ajoute de la bile au produit liquide d’une digestion artificielle de viande faite à l’aide du suc gastrique. Qu’est-ce que ce précipité floconneux? Appartient-il à la bile ou au produit de la digestion des albuminoïdes? Pour élucider cette question, il suffît de traiter la bile par l’alcool absolu qui lui enlève les glycocholates et les taurocholates de soude. La bile ainsi débarrassée ne produit plus aucun précipité lorsqu’on la mélange avec le produit de la digestion stomacale : donc, le précipité ne procède ni du suc gastrique ni des matières dissoutes par lui, mais de la bile. Sous l’influence de l’acide gastrique, ou de l'acidité des liquides de l’estomac, les acides glycocholique et taurocholique (acides plus faibles que ceux du suc gastrique) sont déplacés ; la soude s’unit à l’acide du suc gastrique et les acides de la bile se précipitent l.
Labile, matière excrémentitielle destinée à l’élimination, remplit donc, avant d’être expulsée, le rôle de neutraliser sans cesse (tout au moins de rapprocher du point de neutralisation) le nutriment peptonique et de le préparer à l’assimilation. La rencontre de la peptone acide avec la bile alcaline de l’intestin grêle a donc surtout pour effet de rendre la peptone assimilable en la neutralisant, en même temps que cette neutralisation précipite les substances excrémentitielles de la bile à l’état de matières insolubles (acide cholalique, dyslysine, etc.), de manière à les écarter des voies de l’absorption 2.
Quand la bile coule artificiellement en dehors par une fistule biliaire, la masse alimentaire est d’une acidité anormale le long de l’intestin. Les animaux maigrissent et dépérissent à la longue par une double cause : d’une part, parce que la peptone non neutralisée paraît être moins assimilable; d'une autre part, parce qu’on retrouve dans les matières fécales une portion des matières grasses de l’alimentation.
La bile neutralisant en tout ou en partie la bouillie alimentaire qui se rend dans l’intestin, il en résulte qu’elle doit arrêter l’action digestive du suc gastrique, celui-ci n’agissant que dans un milieu acide. Dans leurs expériences MM. Bernard et Corvisart ont constaté en effet que la bile, lorsqu’elle est en grande quantité, enlève au suc gastrique la propriété digestive. On peut donc dire que la bile favorise la digestion gastrique déjà faite, mais quelle entrave celle qui ne l’est pas encore. Chacun sait que la digestion gastrique est fort troublée parle retour anormal de la bile dans l’estomac 3 (Yoy. pour plus
1 N’oublions pas que les acides de la bile font partie des excréments et deviennent, chemin faisant, acide cholalique, dyslysine, glycocolle.
2 Les climats chauds et la saison chaude augmentent la sécrétion de la bile. De là l’instinct qui excite à recourir aux aliments et aux boissons acides.
3 M. Hoffmann a appelé l’attention des physiologistes sur la propriété que possède la bile d’arrêter la putréfaction des matières qui cheminent dans l’intestin. Sur les animaux à fistule biliaire, MM. Bidder et Schmidt ont noté que les matières fécales avaient une odeur cadavérique repoussante, quand ils étaient nourris de substances animales.
MM. Scherer et Frerichs pensent que, sous l’influence de la bile, la peptone se transforme de
de détails sur la bile, les §§ 184, 185, 186, et pour la bibliographie de la bile le § 186 bis.)
Suc intestinal. — Dans toute l’étendue de l'intestin, depuis le pylore jusqu’à l’anus, la membrane muqueuse sécrète une humeur qui agit aussi sur les substances alimentaires. Les glandes de Lieberkühn, ou glandes tubuleuses simples, en cæcum ou doigts de gant, qui se trouvent répandues par myriades dans l’épaisseur de la membrane muqueuse, les follicules qu’on y rencontre aussi en quantité considérable, et surtout les glandes plus composées ou glandes de Brunner, qui forment au-dessous de la muqueuse du duodénum une sorte
Kig. 17.
Glandes en tubes de l’intestin grêle du chat. Coupe longitudinale (d’après les préparations de MM. Latteux et Lemaréchal).
de tunique glandulaire non interrompue, telles sont les glandes qui sécrètent le suc intestinal. On a parlé aussi d’une perspiration de liquides à l’état de vapeur, qui aurait lieu, indépendamment des glandes, au travers de la muqueuse intestinale, et aux dépens du sang qui circule dans les vaisseaux de
nouveau en albumine coagulable par la chaleur, de telle sorte que les matières azotées (fibrine, albumine coagulée, caséine, gluten, légumine) de l’alimentation se trouveraient, en résumé, livrées à l’absorption sous forme d’albumine analogue à celle du sang. Ce fait mériterait d’être étudié; il est, d’ailleurs, en harmonie avec nos analyses du sang de la veine porte (Voy. §§ 66 et 192).
l’intestin. Cette p erspiration, qui existe à la surface de la peau, ne peut pas avoir lieu dans l’intestin, car la surface intestinale est toujours en contact, soit avec des liquides, soit avec des gaz saturés d’humidité et à la température du corps (Voy. Évaporation cutanée , § 155 et suiv.).
Attirez, au dehors de l’abdomen d’un animal vivant, une anse intestinale ; ouvrez cet intestin, et excitez la surface muqueuse à l’aide d’un acide faible, tel que le vinaigre par exemple, et vous verrez sourdre en petite quantité un liquide diaphane, incolore, visqueux, légèrement alcalin. Ce liquide n’est autre que le suc intestinal.
Dans le but de se procurer le suc intestinal en quantité suffisante pour en examiner les propriétés, MM. Leuret et Lassaigne faisaient avaler à des animaux de petites éponges entourées d’un linge fin ; ils mettaient à mort les animaux, recueillaient les éponges trouvées dans l’intestin grêle, les débarrassaient de leur enveloppe et exprimaient le liquide qui les imbibait. Cette méthode, on le conçoit facilement, laissait beaucoup à désirer, car les éponges parvenues dans l'intestin contenaient un liquide mixte composé de salive, de suc gastrique, de bile, de suc pancréatique et de suc intestinal. M. Frerichs a procédé d’une manière plus rigoureuse. Il fait jeûner un chat, lui ouvre l’abdomen, attire au dehors une anse d'intestin, refoule avec soin son contenu par en haut et par en bas, à l’aide d’une pression douce, dans un espace de 10 à 20 centimètres ; pose une ligature au-dessus et une ligature au-dessous de Fespace ainsi préparé, et replace ensuite l'intestin dans l’abdomen. Au bout de quatre à six heures, l’animal est tué, et on recueille le liquide qui a été sécrété dans l’anse intestinale comprise entre les ligatures1.
M. Colin a suivi à peu près le même procédé que M. Frerichs. Mais, au lieu de pratiquer l’expérience sur un animal à jeun, il prend un cheval en pleine digestion, et, au lieu de poser des ligatures sur l’intestin, il comprime deux points d’une anse intestinale, distants l’un de l’autre d’environ 2 mètres, préalablement dégagée d’aliments par refoulement, à l’aide d’un petit appareil à vis, dont les plaques comprimantes sont doublées de velours. Au bout d’une demi-heure, il retire l’anse d’intestin qui avait été replacée dans le ventre de l’animal, et il en extrait par une ponction le liquide qui s’y est amassé.
MM. Bidder et Schmidt se sont procuré du suc intestinal en établissant suides chiens des fistules intestinales vers la portion moyenne de l’intestin grêle. Sur d’autres chiens, la fistule n’était pratiquée à l'intestin qu’après la ligature préalable des conduits biliaires et pancréatiques, afin d’obtenir le liquide aussi pur que possible.
M. Thiry a dernièrement pratiqué sur les animaux vivants des fistules intestinales par un procédé nouveau. Les animaux survivent plus difficilement à l’opération, cependant M. Thiry, et après lui MM. Ludwig, Kiihne, Schiff, Garland, ont néanmoins réussi à conserver quelques animaux vivants.
Yoici comment l’on procède. On ouvre l’abdomen, et on attire au dehors une anse d’intestin grêle d’environ 50 à 60 centimètres de longueur. Cette anse est séparée complètement du reste de l’intestin par section, mais on a soin de ne comprendre dans la section que le calibre du tube intestinal, et l’on respecte soigneusement les vaisseaux et l’épiploon par lesquels [cette anse intestinale
1 Sur un animal à jeun comme l'indique M. Frerichs, l’intestin sécrète à peine. Nous n’avons jamais pu par ce procédé nous procurer que des quantités insignifiantes de liquide.