CHAPITRE III. CIRCULATION
quième de la sixième côte gauche, on aperçoit très-souvent à l’œil un soulèvement régulier de l’espace intercostal, qui n’est que l’indice de ce battement. Sur une personne atteinte de palpitations, ce soulèvement est encore plus prononcé.
A quoi est dû le choc ou battement du cœur contre les parois de la poitrine? Évidemment, il ne peut être produit que par un déplacement de la partie libre du cœur, alternativement projetée en avant et ramenée en arrière. La cavité pectorale, étant complètement remplie par les organes qu’elle renferme, ne permet pas au cœur, il est vrai, de se mouvoir, ainsi qu’on l’a dit quelquefois, à la manière d’un battant de cloche. Mais le cœur, couché sur les poumons qui représentent en quelque sorte deux coussins à air, peut éprouver des changements de forme et de position qu’explique la compressibilité du poumon.
La cause qui, en amenant le déplacement du cœur, détermine le choc, a été très-diversement interprétée.
Et d'abord, à quel moment de la contraction du cœur correspond ce soulèvement pectoral? On a soutenu que ce soulèvement correspond à la diastole des ventricules, et qu’il est déterminé, au moment de la systole auriculaire, par la projection du flot liquide dans les ventricules relâchés; mais il est absolument démontré qu’il se produit pendant la systole ventriculaire, c’est-à-dire au moment de la contraction des ventricules.
La systole ventriculaire suit de si près la systole auriculaire, qu’il n’est pas aussi facile qu’on pourrait le croire de décider la question par expérience. Pour examiner le fait, il faut ouvrir la poitrine d’un animal, diviser le péricarde, et observer attentivement les contractions du cœur, en appliquant en même temps la main sur les côtes précordiales conservées intactes. Mais les contractions du cœur perdent rapidement, par l’ouverture de la poitrine, la plus grande partie de leur énergie, et sa projection en avant est singulièrement amoindrie. Ajoutez à cela que l’ouverture de la poitrine nécessite l’établissement d’une respiration artificielle, ce qui complique encore l’observation1. Nous avons répété plus d’une fois des expériences de ce genre, et à l’époque où nous n’avions pas encore les instruments que nous possédons aujourd’hui, nous étions déjà convaincus que la propulsion en avant de la partie libre du cœur est simultanée avec la contraction (systole) des ventricules.
Les observations faites sur l’homme nous paraissent avoir ici une valeur que n’ont point celles qu’on a tentées sur les animaux : d’une part, parce que l’homme lui-même en est le sujet, et, d'autre part, parce que, portant sur des cas pathologiques qui représentent en quelque sorte des expériences toutes préparées, elles échappent, en grande partie, aux complications qui surviennent dans la circulation à la suite des désordres qu’il faut faire subir aux animaux pour mettre le cœur à découvert.
Le vicomte de Montgomery, jeune seigneur de la cour de Charles Ier, roi d’Angleterre, reçut, dans son enfance, une blessure grave qui lui enleva plusieurs côtes. Le malade recouvra la santé, mais le cœur resta pour ainsi dire à nu, dans une loge membraneuse. Le jeune Montgomery portait une plaque
1 On peut cependant ouvrir la poitrine d’un animal, et examiner à nu les mouvements du cœur, sans qu’il soit absolument nécessaire d’établir une respiration artificielle. 11 faut pour cela avoir soin d’ouvrir seulement le côté gauche de la poitrine dans la région du cœur et de cautériser tous les vaisseaux ouverts. Le côté droit de la poitrine étant laissé absolument intact, le poumon de ce côté peut encore suivre les mouvements d’ampliation de la poitrine et entretenir une respiration suffisante, au moins pour quelque temps.
métallique sur la poitrine, en manière de cuirasse, et avait environ dix-neuf ans, quand Harvey l’examina. Harvey constata qu’au moment de la systole ventriculaire, le cœur se portait brusquement en avant, après quoi il rentrait en quelque sorte au fond de sa loge.
M. Groux, de Hambourg, qui a parcouru une grande partie de l’Europe pour se soumettre à l’examen des physiologistes, offre une fissure congénitale du sternum, qui représente un sillon longitudinal, et qui, n’étant recouverte que par la peau, a, au moment de l’inspiration, une largeur de 4 à 5 centimètres. L’examen que nous avons fait de M. Groux nous a paru confirmer pleinement la doctrine harveyenne de la circulation.
M. Bamberger a observé, en 1856, un homme qui, une demi-heure auparavant, s’était enfoncé dans la poitrine une lame de couteau au-dessous de la pointe du cœur. A l’aide du doigt introduit dans la plaie, l’observateur sentait à chaque systole ventriculaire la pointe libre du cœur qui venait presser son doigt. Pendant la diastole, la pointe du cœur perdait sa résistance et n’était plus sentie.
Plus récemment M. H. Wilkens et M. François Franck ont pu également observer les mouvements du cœur chez l’homme 1. Le malade observé par M. Wilkens était un homme de trente-cinq ans, qui, à la suite d’une opération d’empyème, avait conservé une ouverture à la région précordiale, que la gangrène des bords de la plaie avait assez élargie pour qu’on pût observer le cœur, c’està-dire le voir et le toucher. La malade observée par M . Franck était atteinte d’ectopie congénitale du cœur. Lorsqu’elle fut observée àRibeauvillé par l’expérimentateur, elle avait vingt-quatre ans : cette femme avait été deux fois mère. Le cœur formait à la région épigastrique une tumeur recouverte par la peau et de la grosseur d’un œuf de dinde. On pouvait saisir à pleine main la masse des ventricules qui seuls faisaient hernie : les oreillettes étaient cachées en arrière et en haut par le sternum et les cartilages costaux. En déprimant la tumeur avec les doigts, on pouvait constater l'existence d’une large ouverture au diaphragme. Cette ouverture était limitée en arrière par un bord diaphragmatique concave et fibreux, en avant par la partie inférieure du sternum dépourvu d’appendice xyphoïde, sur les côtés par les cartilages costaux soudés entre eux. Le choc précordial se produisait au moment de la systole ventriculaire.
Le phénomène de la pulsation du cœur, ou choc précordial, est donc isochrone avec la contraction des ventricules. Du moins, c’est ainsi que la plupart des expérimentateurs interprètent les sensations fournies par le toucher. Mais la contraction des oreillettes et celle des ventricules se succèdent à un intervalle de temps à peu près inappréciable à la vue et même au toucher (nous verrons plus loin que cet intervalle n’égale pas, chez l’homme, 1 dixième de seconde). D’un autre côté, un médecin distingué, M. Beau, ayant affirmé, après de nombreuses recherches, que le choc précordial est déterminé par la poussée de l’ondée sanguine dans les ventricules au moment de la contraction des oreillettes, quelques doutes pouvaient encore rester dans les esprits. Mais aujourd’hui que les mouvements du cœur, si rapides et si complexes, peuvent être enregistrés à l’aide d’appareils sur lesquels le cœur écrit lui-même pour ainsi
’ Les mouvements du cœur ont pu être étudiés par eux à l aide des instruments graphiques que les physiologistes ont aujourd’hui à leur disposition. Voyez, page suivante, le principe et les applications des instruments enregistreurs.