I . — Sens du tact
Par sens du tact, on n’entend pas seulement les sensations de coutact et de pression, mais encore diverses autres sensations dont l’analyse est jusqu’à présent beaucoup moins précise. Ainsi, d’après la manière plus ou moins régulière dont un corps presse sur la peau et particulièrement sur les doigts, nous jugeons si sa surface est lisse ou rugueuse, s’il présente des anfractuosités, s’il est dur ou mou, aigu ou mousse; par des effets semblables, nous jugeons aussi s’il est en gros fragments ou en poussière, s’il est solide ou liquide ; en promenant les doigts sur sa surface, nous jugeons de sa forme; bref, nous acquérons des notions sur l’état, la forme et l’étendue des corps. A la sensation de contact se rattache aussi celle de chatouillement.
Comme, dans des cas pathologiques, on a constaté que la sensibilité à la pression peut être fortement diminuée alors que la sensibilité tactile est intacte ou à peu près, et inversement que celle-ci peut disparaître, dans les cicatrices par exemple, la première étant conservée* quelques physiologistes admettent que la sensibilité à la pression (baresthésie) s’exerce par un appareil nerveux spécial, distinct de celui propre à la sensibilité au contact. Mais on considère encore très généralement que le contact et la pression ne sont que deux degrés d’une même excitation; défait, la sensation de pression succède toujours à une sensation de contact. Quant au chatouillement, il est produit par la succession plus ou moins rapide de légers contacts sur une étendue plus ou moins grande de la peau.
1° Excitants des sensations tactiles.
Quoi qu’il en soit, ce sont des actions mécaniques qui donnent lieu à ces sensations, à la suite des excitations qu’elles produisent dans les terminaisons des nerfs sensitifs de la peau et des muqueuses.
Ces actions mécaniques peuvent être indifféremment produites par des corps solides, des liquides ou des gaz.
Les corps solides agissent par pression ou par traction. Les corps rugueux donnent des sensations plus vives que les corps lisses.
Les liquides exerçant la môme pression sur tous les points de la portion avec laquelle ils se trouvent en contact, c’est seulement au niveau de la partie en contact avec la surface du liquide qu’il y a inégalité de pression et par suite production d’une sensation tactile.
SENSIBILITÉ TACTILE
Les mouvements des gaz déterminent aussi des sensations < tactiles. L’effet d’un coup de vent, par exemple, est bien différent de la légère impression ressentie quand on marche dans l’obscurité et qui est due à la réflexion de l’air contre les objets fixes, tels que la paroi d’un mur, dont on s’approche. On sait que ce sont des impressions de ce genre qui révèlent aux aveugles les obstacles qu’ils trouvent sur leur chemin. i
Nature de l’impression produite par les excitants. — C’est une impression mécanique qui donne lieu à la sensation. L’excitation des points dits de pression (voy. ci-dessous) paraît en effet résulter de la déformation de la peau produite par la charge qui pèse sur ces points. Quand une même pression s’exerce sur toute une surface eutanée,il ne naît aucune sensation; c’est ce qui arrive pour la main plongée dans l’eau ou dans le mercure à la température de la peau, comme nous l’avons déjà fait remarquer ci-dessus.
T Analyse de la sensation tactile.
La sensation ne se produit pas indifféremment sur toute la surface cutanée, mais elle naît en des points spéciaux, dits points de pression. Par l’excitation de ces points aucune autre sensation n’est provoquée. D’autre part, appliqué ailleurs, l’excitant spécifique ne détermine plus la sensation; appliqué par exemple à un filet nerveux, il ne donne lieu qu’à une sensation de fourmillement ou de douleur. C’est donc que dans les ^
points susdits seulement se trouvent des cellules sensorielles adaptées aux excitants.
On a déterminé ces points, soit au moyen de très légères excitations mécaniques (produites par une pointe fine ou par un cheveu ajusté à un petit bâton perpendiculairement à ce bâton [méthode de Max VON Frey, 1895], soit au moyen d’excitations électriques par la méthode unipolaire. On remarque alors que, suivant les points excités, il y a sensation de contact, de froid ou de chaud ; il y a aussi des points qui ne sentent rien, et d’autres qui sentent, non
Fig. 183. — Répartition de»
points dépréssion, de chaud et de froid dans une petite portion de la région dorsale de la main (d'après
Les points de pre.ssion sont figurés en noir, les points de
uui iio v.« VXVX.X.XV... X,.-. froid en blanc et les points de
plu, une pression, mais une douleur; et l’on peut déterminer la position exacte de tous ces points.
Voici par exemple (fig. 1831 la topographie des points de pression et comparativement celle des points de chaud et de froid sur un fragment de la
1. Magnus Bux (1849-1904), physiologiste suédois, très connu par ses travaux sur le muscle, en particulier sur l’électricité musculaire, et plus encore par ses recherches si précises sur les différentes formes de la sensibilité cutanée. C’est à lui que l’on doit la découverte de la distinction des points thermiques et de» points de pression (1882-1888). Le médecin allemand Goldscheider fit indépendamment, mais plus tard ti884), la même découverte.
su
FONCTIONS SENSORIELLES
partie dorsale de la main gauche. Ces points sont en général placés auprès des poils, sans cependant que leur nombre coïncide exactement avec celui des poils. Leur nombre varie suivant les régions de la peau ; on en trouve, par exemple, 28 par centimètre carré sur le poignet, et o seulement sur là partie antérieure de la jambe. D après M. von Fiiev, il y aurait pour toute la surface du corps humain, la tète exceptée, environ oOO 000 points de pression.
A. Coiulitions de la sensation. — Ces conditions sont relatives et aux excitants et aux organes sur lesquels ceux-ci agissent.
Examinons d’abord les premières.
On voit tout de suite qu’il y a entre les sensations des différences d intensité, dépendant de 1 intensité de l’excitation. Une pointe simplement
Fig. 184. — Aiguille æsUiésiométrique de BsAunig. L’aiguille et son plateau peuvent être construits en bois, en liège, en métal.
posée sur l’épiderme donne lieu à une sensation de contact léger; en appuyant un peu plus fortement la pointe, on transforme la sensation do
SENSIBILITÉ TACTILE
simple contact en sensation de pression, et celle-ci est pins ou moins forte suivant le poids dont on charge la pointe i. Ainsi, la sensation, quoique restant qualitativement identique, varie d’intensité. La recherche fondamentale ici est celle de la plus faible intensité sentie; on verra dans un instant que cette sensibilité discrimina live à la pression est très variable suivant les régions de la peau. Le degré au-dessous duquel il n’y a plus de sensation s’appelle le seuil de la sensation. — La question se pose alors de savoir quel est le rapport entre l’intensité de l’excitation et l’intensité de la sensation. Ce rapport est réglé par une loi, dite de Weber- Fechner^. Mais l’étude en sera plus instructive quand elle pourra être générale ; aussi sera-t-elle l’eportée à, la fin de ce chapitre des fonctions sensorielles.
En second lieu, la sensation de contact est différente suivant la nature des corps; si, au lieu d’une pointe, on applique sur la peau, avec la même pression, des objets durs ou mous, lisses ou rugueux, ou de bois ou de métal, ou des corps gras ou des liquides, on distingue toutes ces différences, Sont-ce là, des excitations qualitativement différentes, comme le sont les diverses saveurs? la chose n’est pas vraisemblable, mais il est sûr que les sensations produites paraissent spécifiquement distinctes, « d’une manière analogue, dit Wunüt, à deux sensations diverses de ton ou de saveur ».
Voyons maintenant les conditions relatives au.x organes.
Le fait le plus important est la variation de la sensibilité suivant les régions. On le démontre en fixant la pression minima qui provoque une sensation de contact. Voici quelques chiffres dus à Aubert* (dans tous les cas les poids agissent sur 9 millimètres carrés de surface) :
Front, tempes, nez, joues 2 milligrammes.
Paume de la main 3 —
Paupières, lèvres, ventre 5 —
Face palmaire de l'index 15 —
Par une méthode analogue à celle de M. vo.n Fhev, mentionnée plus haut, A.-M. Bloch* (1891) a trouvé des chiffres beaucoup plus faibles, c’est-à-dire que la sensibilité à la pression est beaucoup plus grande qu’on ne l’admettait généralement. Pratiquement, tout le monde sait que le toucher est particulièrement exquis à la pointe de la langue et au bout des doigts,
La présence d^s poils augmente la sensibilité. Pour déterminer la même sensation, il faut exercer une pression plus forte sur tel endroit de la peau rasée que sur la même partie non rasée.
1. On peut se servir pour ces expériences d’une aiguille æslbésiomélrique telle que celle qu’a fait construire Beaunis (voy. flg. i84).
2. G.-Th. Fechîner (1801-1887), célèbre philosophe allemand, créateur de la psycho-physique.
3. Hermann Aubert (1826-1892), physiologiste allemand, a laissé d’excellents travaux sur les organes des sens, en particulier sur le fonctionnement de la rétine, sur l’accommodation, etc.