‹ Traité élémentaire de physique théorique et expérimentale avec les applications à la météorologie et aux arts industriels à l'usage des facultés, des établissements d'enseignement secondaire et des écoles spéciales du gouvernementChapitre 72 sur 195 · CONDITIONS DE L*IMAGE · texte numérisé non relu

CONDITIONS DE L*IMAGE

une limite, puisque Tœil, aidé du microscope, peut distinguer des détails de plus en plus déliés, à mesure que rinstrument grossit davantage. Cette limite provient, soit de ce que l'impression produite en un point de la rétine s'étend un peu tout autour de ce point, par une sorte de communication que nous étudierons plus loin, soit parce que l'aberration de sphéricité n'est pas complètement nulle. Quelle qu'en soit la cause, il existe sur la rétine, autour de l'image focale d'un point, un petit cercle impressionné, que Jurin a nommé cercle de dissipation. Si les détails de l'objet forment des images plus rapprochées que l'étendue des cercles de dissipation, ces images se superposent, se troublent mutuellement, et on ne peut les discerner. La netteté dépend donc de l'espace occupé sur la rétine par les images des différents points de l'objet, c'est-à-dire du diamètre apparent qui leur correspond. Par exemple, on pourra distinguer les détails d'un monument, sur une photographie d'assez grande dimension, tandis que ces détails ne pourront se voir sur une photographie beaucoup plus petite, quoiqu'ils y soient représentés, comme on peut s'en assurer au moyen d'une loupe. La vision peut être considérée comme nette quand on ne distingue pas de diffusion sur la ligne de séparation de deux surfaces de teinte différente, ou sur les bords des traits fins et déliés. La limite de détails à laquelle s'arrête la vision, est aussi déterminée par les dimensions des extrémités des fibrilles de la rétine (conules^ bâtonnets). Ces extrémités ont une certaine dimension ; leur diamètre, d'après M. Kœiliker, varie de 0'""»,0005 à 0""»,004o. Toute image d'un diamètre moindre produira donc la même sensation qu'un point unique, et ne pourra être distinguée.

1BI48. De rachromatiame et dn ehromatisme de l'œil. — L'œil est achromatique lors de la vision nette ; car les objets vus directement ne sont pas irisés sur leur contour. On a admis pendant longtemps, en partant de l'idée préconçue que l'œil devait être un organe parfait, que cet achromatisme était vrai d'une manière absolue, et l'on a cherché à l'expliquer par la réunion de plusieurs masses lenticulaires formées par les différentes humeurs de l'œil et par les couches superposées du cristalUn. Mais, depuis les expériences de MM. Wollaston, Young, Muller, Plateau, Matthiessen..., on est forcé d'admettre que les rayons de différentes couleurs font leur foyer à des distances différentes du cristallin. Si les images des objets vus nettement ne sont pas irisées sur les bords, cela tient à ce que les rayons fort peu divergents qui passent par la pupille, n'étant que très peu déviés, et la distance focale étant très petite, la dispersion est insensible.

Voici les expériences les plus frappantes qui prouvent le chromatisme de l'œil : lo Si, comme l'a fait Wollaston, on regarde un point lumineux à travers un prisme ; par exemple, une étoile, on aperçoit un spectre très étroit, qui devrait avoir partout la même largeur, si le foyer de chaque couleur se faisait i la même distance. Or, si l'on regarde l'extrémité rouge, la partie violette

1 Comptei-^rendui de V Académie des sciences de Paris, t. XXIY, p. 875.

paratt élargie en éventail, ce qui prouve que les rayons violets ne font pas leur foyer sur la rétine ; si, au contraire, on regarde Textrémit^ violette, la partie rouge parait étalée à son tour ; il est impossibre de voirie spectre, linéaire dans toute son étendue. — 2o M. Plateau et M. Dove regardent une bougie à travers une lame de verre bleue-cobalt, qui laisse passer les rayons rouges, indigos et violets. À la distance de la vision nette, la flamme paraît uniformément violette ; mais si, sans modifier l'état de Tœil, on rapproche la flamme, le contour est rouge, et si on l'éloigné, le contour est violet et ie milieu rouge. — S^ Ce n'est qu'à partir d'une certaine distance de l'œil que les objets sont vus sans trouble. Or, M. Matthiessen a constaté que la distance minimum, à laquelle doit être placée une division tracée sur une lame de verre pour être vue nettement, est plus grande quand elle est éclairée par derrière avec de la lumière rouge, que lorsqu'elle est éclairée par de la lumière indigo. Les distances peuvent être doubles Tune de l'autre quand on a la vue longue ; les différences, moins grandes pour les vues normales, sont peu sensibles pour les myopes.

Le chromatisme de l'œil explique pourquoi on éprouve une grande fatigue, une sorte d'éblouissement, quand on veut lire des lettres rouges sur un fond vert clair de même éclat; c'est que l'œil cherche à voir nettement deux objets colorés qui ne peuvent former simultanément leur image focale sur la rétine. Si ce phénomène ne se produit pas toujours avec deux couleurs quelconques, c'est que, le plus souvent, l'une d'elles est plus éclatante que l'autre et attire particulièrement l'attention. M. Wheatstone a fait beaucoup d'observations sur des dessins verts et rouges couvrant entièrement une surface ; ces dessins semblent s'agiter quand on les regarde fixement, à cause des changements continuels d'état de l'œil cherchant à voir nettement les deux couleurs. D'autres nuances que le vert et le rouge produisent cet effet, mais moins prononcé. Cette expérience est connue sous le nom de easurs agités de Wheatstone, les premières observations ayant été faites par hasard sur un tapis sur lequel étaient dessinés des cœurs.

Il résulte des expériences de Jurin, Scheiner, et de MM. Muller et Trouessart, que l'œil n'est plus achromatique pour les images confuses qui se font sur la rétine, quand on regarde au-delà ou en deçà de l'objet qui les produit. Quand on regarde avec un seul œil, un champ blanc sur un fond noir, en fixant son regard au-delà du plan de ce champ, on le voit bordé de couleurs, parmi lesquelles on distingue principalement le jaune et le bleu, le bleu en dedans. Le bleu est, au contraire, en dehors quand on s'arrange de manière à voir nettement des objets plus rapprochés que le champ.

m. AJwttmeiit da r«a. - BMleles.

M44. Portée de la Tve. — Quand on a une bonne vue, on peut voir nettement, depuis ib centimètres environ, jusqu'à une distance indéfinie. L'œil

est donc une chambre noire à foyer variabk ; seulement il faut, pour qu'on puisse distinguer toujours avec la même netteté les détails des objets, que leur diamètre apparent reste le même. C'est ainsi qu*on peut lire les grosses lettres d'une affiche, d*une grande distance, et les caractères moins gros, d'une distance moindre. Si Ton s'approche très près, on distingue des inégalités sur le contour des lettres, et même le grain du papier.

installée de la Tision disUnete. — Il y a une distance pour laquelle on voit, sinon plus netlement, du moins avec moins de fatigue, soit par suite de la structure de l'œil, soit par habitude. Cetie distance est de 15 à âO<"~ pour les bonnes vues ; c'est celle à laquelle on place la page qu'on veut lire. On la nomme distance de la vision distincte, parce que certains yeux défectueux ne voient nettement qu'à une distance déterminée (214>8).

La position des images de la chambre noire variant avec la distance des corps, on doit se demander comment il se fait que les images faites sur la rétine restent nettes pour différentes distances de l'objet. Remarquons que la question n'esta poser que pour les petites dislances; car nous savons que, pour les grandes, des déplacements considérables des objets ne font varier la position de l'image que de quantités insensibles (1987).

M4S. E.*œll s'aeeemmode ans dlstanees. — Deux opinions ont partagé les physiciens et les physiologistes ; dans l'une on admet que l'œil se modifie, change quelques-unes de ses conditions optiques ; en un mot, se met au points pour voir nettement les objets placés à des distances différentes. Dans l'autre on suppose que l'œil ne se modifie pas, soit parce que les changements de place de l'image sont insensibles à cause des petites dimensions de l'œil, soit par suite de la marche particulière des rayons lumineux à travers les humeurs de cet organe.

La première opinion est seule admissible. En effet, si l'on regarde, même avec un seul œil, un objet rapproché, les objets éloignés placés dans la même direction, sont vus confusément. Réciproquement, si l'on regarde spécialement ces derniers, ceux qui sont plus rapprochés paraissent confus à leur tour. Si l'on regarde l'image réelle formée au foyer d'un miroir concave, en se plaçant au-delà de cette image, on éprouve une sorte d'éblouissement, qui provient de ce que l'attention étant attirée par le cadre du miroir, on cherche instinctivement à mettre l'œil dans l'état qui convient à la distance de ce cadre, en môme temps que dans celui qui convient à celle de l'image. Les expériences de WoUaston sur le chromatisme de l'œil (2144) prouvent aussi que l'organe s'ajuste différemment pour les différentes couleurs. Remarquons encore que l'œil se fatigue quand on regarde longtemps à une distance déterminée ; par exemple, quand on lit. Si l'on cherche ensuite à voir des objets éloignés, au premier moment ils paraissent troubles ; l'œil éprouvant une certaine difficulté à changer un état dans lequel il est resté pendant longtemps ; de même qu'on éprouve une certaine peine à changer d'attitude quand on a conservé longtemps la même position.

L* ajustement de Tœil d'après la distance, est soumis à Faction de la volonté ; car si on laisse errer ses regards, sans intention de les fixer sur les objets environnants, l'œil prend un état de repos, dans lequel tous ces objets paraissent troubles ; mais aussitôt que l'on veut, l'œil fait un effort dont on a parfaitement conscience, et les objets que Ton regarde sont vus avec netteté. Si l'on place alors devant l'œil une lentille à très long foyer, on voit trouble ; mais,, par un effort volontaire, on arrive à distinguer nettement, tout en éprouvant une fatigue qui finit par devenir douloureuse.

L'expérience suivante, due à Schneider, montre que les images de points différemment éloignés ne se font pas à la même distance du cristallin. On regarde un très petit objet à travers deux trous d'épingle a, ^ pratiqués dans une carte (fig, 1590), et séparés par un espace moindre que le diamètre de la pupille ; l'objet paraît double, si ce n'est quand il se trouve à une certaine distance. Ce résultat provient de ce que l'image focale allant se former au-delà ou en deçà de la rétine, les pinceaux qui passent par les deux trous et se croisent au foyer, rencontrent cette membrane en deux points différents. Par

exemple , L étant le cristallin , si la rétine est en r, l'image du point s sera unique ; si elle est enab, ou en a'h\ il y aura deux images a, b, ou a', 5', formées par les pinceaux 8aaa\ spibb'.

Si la rétine est en a6, et qu'on bouche le trou a, l'image qui est du même côté disparaîtra ; ce sera le contraire si la ^'^ ^590. rétine est en a'b\ — Si l'œil ne se mo-

difie pas de manière à faire coïncider les deux images a, h ; a'b\ cela vient simplement, comme le remarque Porterfield, de ce que les deux pinceaux, étant très minces, forment des images qui seraient suffisamment nettes, même sans l'intervention de la réfraction des humeurs de l'œil, comme cela a lieu dans la chambre noire simple : l'œil ne sent donc pas le besoin de s'adapter à la distance, et prend l'état qui lui est le plus habituel. Du reste, si les images des points d'un objet vu sans obstacle, devaient être accompagnées de cercles de dissipation de diamètre égal à la distance des images a, 6 ou a',b', cet objet ne se verrait que très confusément; il faut donc que, en l'absence de la carte, l'œil se modifie pour faire disparattre ces cercles de dissipation.

Les expériences précédentes sont si faciles à répéter et prouvent d'une manière si évidente que l'œil doit se modifier pour voir nettement i des distances différentes, qu'on se demande comment l'opinion contraire a pu avoir quelque crédit. Mais remarquons d'abord que les bonnes vues étant rares parmi les hommes d'étude, plus d'un observateur s'est trouvé dans de mauvaises conditions pour expérimenter sur ses propres yeux. On a aussi invoqué des expériences de Biot, Magendie, de Haldat, M. Vallée, qui ont trouvé que

les images formées au fond de l'œil de lapins albinos, ne changeaient pas de netteté quand les objets étaient placés à différentes distances. Mais Dugés, qui a répété ces expériences, remarque que l'image, vue à travers la sclérotique, qui n*est que translucide, ne paraît jamais nette ; ce serait donc le plus ou moins de netteté qu'il faudrait apprécier. D'un autre côté, une diffusion insensible dans la très petite image vue sur le fond de l'œil, peut être t^^ès appréciable quand cette image est sentie par la rétine, dont les fibres très divisées permelteot de discerner les impressions de points lumineux extrêmement rapprochés les uns des autres.

Les systèmes par lesquels on a tenté d'expliquer la netteté de la vision à des distances très variables, tout en supposant que l'œil ne se modifie pas, ne peuvent donc être adoptés. Parmi ces systèmes, nous citerons celui de M. Lehot, qui suppose que le corps vitré est sensible et qu'il perçoit l'image à trois dimensions qui se forme dans sa masse. Mais alors l'œil n'aurait pas besoin de s'ajuster, et l'on ne concevrait pas les illusions que produisent les dioramas, et, en général, les peintres qui produisent le môme effet que si les objets représentés étaient en relief. Sturra et M. Vallée ont aussi publié des théories très remarquables, au point de vue mathématique, de la vision nette à des distances variables sans modifications de l'œil. Le premier calcule, d'après les courbures des surfaces et les indices de réfraction des humeurs de l'œil, la marche des rayons dans cet organe, et il trouve que les rayons partis d'un point extérieur, forment une surface caustique qui enveloppe l'axe, puis se confond avec lui dans une certaine étendue, nommée intervalle focale pour s'en séparer ensuite. 11 suffirait que la rétine fût rencontrée par cet intervalle focal, pour que l'image fût nette.

M46. KTForaÈ8B8 SOI L'AJUSTBHBHT DB L'OiIh — Cherchons maintenant quelles sont les modifications qu'éprouve l'œil, quand il s'adapte aux distances. On a fait, à ce sujet, un grand nombre d'hypothèses.

io Kepler, Boehrave, Rohaut, Olbers...., pensaient que le globe de l'œil s'allongeait pour voir les objets rapprochés ; et, tandis que Rohaut attribuait cet effet aux muscles obliques, et l'effet contraire aux muscles droits, Olbers, Home, Englefield, Ramsden, donnaient un rôle inverse à ces muscles. Mais les changements de longueur de l'œil ne pourraient avoir lieu sans modifications dans la courbure de la cornée, et nous allons voir que ces modifications n'existent pas. Du reste, la question est tranchée par une observation de Graefe, qui a vu un homme dont les muscles des yeux étaient paralysés, continuer à distinguer nettement aux différentes distances.

2o Kepler admettait aussi que le cristallin pouvait se déplacer, sollicité par la couronne ciliaire, de manière à se rapprocher ou à s'éloigner de la rétine. Ces mouvements, admis par Schneider, Plumbius, Jurin, Poterfield, Zînn,

Camper, , ne peuvent avoir lieu sans refoulement des*humeurs de l'œil,

et, par conséquent, sans changements de courbure de la cornée.

3o Jurin, Mile, Musschenbroek, etc., admettaient des changements de courbure dans la cornée, combinés avec les variations de grandeur de la pupille. Mais des expériences faites par Hyoung, Dugès,de Haidat, Crumer et MM. Senff et Helmhoitz ont prouvé que de semblables changements de courbure n'existent pas. La tête de Tindividu étant bien fixe, Hyoung mesurait, avec un micromètre adapté à une lunette , la distance des images de deux bougies réfléchies par la surface de ia cornée, pendant que l'individu regardait successivement des objets rapprochés et éloignés, placés dans la même direction ; cette distance restait constante. Enfin, Young a pu voir nettement des objets situés à des distances différentes, à travers un tube métallique plein d'eau, liquide dont l'indice de réfraction diffère à peine de celui de l'humeur aqueuse, et dans lequel la cornée était plongée, ce qui annulait l'influence de sa courbure.

4^ Une hypothèse qui a été longtemps en faveur est celle qui attribue l'ajustement de l'œil aux variations de la pupille, combinées avec la structure du cristallin. Lahire, Leroy, Haller, Sabbatier, Tréviranus, etc., et en dernier lieu M. Pouillet, ont adopté et développé cette hypothèse. Tréviranus Ta soutenue par des considérations mathématiques, et il a cherché à démontrer que le cristallin, composé de couches de densités différentes, donne des images placées à une distance constante, quand on intercepte les rayons qui passent près des bords, en proportion d'autant plus grande que les objets sont plus rapprochés. M. Pouillct, après avoir remarqué que les couches du cristallin diffèrent, non seulement en densité, mais encore en courbure et en épaisseur, considère cet organe comme une leniille ayant un grand nombre de foyers différents ; les plus rapprochés formés par les rayons qui passent près du centre, et les plus éloignés par ceux qui passent près des bords. Lorsqu'on regarde un point rapproché, dont l'image tend à se faire derrière la rétine, la pupille se contracte, et les rayons passant par les parties les plus réfringentes du cristallin, vont faire leur foyer sur la rétine. Quand, au contraire, on regarde un point éloigné, le foyer tend à. se faire en avant de la rétine ; mais alors la pupille se dilate, et les rayons qui traversent le cristallin près du contour, dans les parties les moins réfringentes, vont faire leur foyer plus loin, sur la rétine. Quant aux rayons qui passent près de Taxe, ils donnent un foyer situé en avant de cette membrane ; mais comme ils sont moins nombreux que ceux qui passent près du contour, ils ne font que jeter sur l'image une lueur diffuse qui ne peut que diminuer son éclat sans nuire à sa netteté.

Dugés oppose à cette théorie, des expériences qui prouvent que la vision à différentes distances ne dépend pas absolument de la grandeur de la pupille. Par exemple, on voit nettement avec la pupille très étroite, les objets éloignés, quand ils sont très éclatants ; et avec la pupille très large, les objets rapprochés, quand ils sont trùs sombres. Vient-on à regarder au loin un objet brillant, et à reporter brusquement ses regards sur un objet sombre rapproché, on peut voir, au moyen d'une glace, la pupille s'agrandir. On devrait aussi être mjope au grand jour et presbyte le soir, puisqu'une vive lumière détermine le

AJUSTEMENT DE LŒIL. 31 3

rétrécissement de la pupille, et chacun sait combien il est facile de voir à de grandes distances pendant les journées les plus éclatantes de Tété. , 5* Tous les systèmes qui précédent étant exclus, il ne reste plus à développer que celui dans lequel on considère le cristallin comme une lentille vivante pouvant changer de foyer suivant la distance des objets.

M4V. Rôle du eristallln pendant Tadaptatlon de l'oeil anx dislan- «es. — Descartes, Sauvage, Bourdelot, ont, les premiers, cherché dans des modifications du cristallin Texplication de l'adaptation de Tœil aux distances, Home, Pemberton, Albinus, Hunter, ont adopté la même opinion, qui a été reprise et développée par Hyoung, dans un long et remarquable mémoire S puis confirmée parles recherches d'Arago, de Dugès, etc.

Pour prouver que le cristallin est susceptible de changer de forme ou de densité, on a commencé par montrer que, malgré sa nature toute spéciale et sa transparence parfaite, il n'est pas un simple produit de sécrétion, mais qu'il est organisé et vivant. Dugès ayant déchiré le cristallin d'un lapin vivant, en ménageant autant que possible la capsule cristalline, l'a vu se cicatriser en quelques semaines. Zinn a vu une injection pénétrer par deux ramuscules dans le cristallin d'un veau; il y a donc des vaisseaux comme dans toutes lesparties vivantes. De plus, il a signalé l'existence d'une petite artère transparente, venant du fond de l'œil, et aboutissant au centre de la face postérieure du cristallin, après avoir traversé le cojrps vitré.

Voyons maintenant si la structure du cristallin peut se prêter à des changements de forme ou de densité. Hyoung a montré, à l'aide d'observations directes, que cet organe est formé défibres transparentes entrelacées, comme Hunter Pavait déjà observé de son côté. Longtemps auparavant, Leuwenhoek suivait et dessinait ces fibres dans l'œil d'un poisson. Pour bien voir la structure du cristallin, il faut le faire macérer pendant longtemps dans de l'acide nitrique chaud; ce qui le rend blanc à l'extérieur et d'un jaune clair à l'intérieur. Les fibres sont alors très distinctes, peuvent se séparer facilement, et ressemblent à de la soie écrue. D'après Berzélius, elles sont composées d'une matière semblable à celle que donne l'albumine et la fibrine soumises aussi à l'action de l'acide nitrique.

L'arrangement de ces fibres est assez compliqué et en même temps très régulier. Dugès a reconnu qu'elles forment plusieurs couches superposées ^. La couche extérieure présente seize sutures rayonnantes, visibles à la loupe après un commencement de coagulation par l'alcool, et formées par la réunion de fibrilles se rencontrant très obliquement, comme on le voit en D (fig, 1589). Ces sutures ne se correspondent pas sur les deux faces de la lentille, elles alternent, et chaque fibrille passe d'une face à l'autre , en se ployant sur le bord de la lentille et se contournant un peu en forme d'S. De plus, celles qui

1 Trans. phil. (1801), l^e part. ; et Bibl miv, de Genève (Se. etarU), t. XYIII, p. 925.

2 Traité de physiologie comparée^ t. 1, p. 261.

commencent prés du centre sur une des faces, se terminent près du contour sur l'autre face, et réciproquement. Les couches intérieures sont organisées de la même manière ; seulement les sutures paraissent diminuer de nombre ; prés du centre on n*en compte plus que trois. Chez le bœuf et le mouton le cristallin n'a que trois sutures sur chaque face; chez le lapin il n'en présente qu'une seule.

La structure fibreuse du cristallin a conduit à le regarder comme un muscle. L'assimilation est confirmée par plusieurs considérations : les fibrilles du cristallin ressemblent beaucoup aux fibres rayonnantes de l'iris ; comme ces dernières, elles sont linéaires ou moniliformes. Berzélius n'a trouvé que des différences douteuses entre leur composition et celle des fibres musculaires. Coagulées par l'alcool ou par la chaleur, elles ressemblent étonnamment à la chair des poissons. Enfin, le cristallin est imbibé d'un liquide qui, soumis à l'action de la xhaleur, se prend en une masse grenue, comme le caillot du sang, dont elle ne se distingue que par l'absence de couleur. Ce liquide semble donc être du sang incolore, destiné à former un tissu fibreux également incolore.

On voit que la structure et la composition chimique du cristallin autorisent à le regarder comme susceptible d'éprouver des contractions qui en changent la forme ou la densité, et par conséquent la distance focale. Ces contractions qui se font sous l'influence de la volonté, par l'effort que l'on fait pour distinguer nettement les objets, suffisent pour expliquer l'adaptation de l'œil. Voici quelques faits qui viennent confirmer cette théorie : l*' Les individus affectés de la cataracte, c'est-à-^ire, dont le cristallin est devenu opaque, et auxquels on rend la vue en enlevant ce corps, ne peuvent voir nettement à différentes distances, quoiqu'on ait dit le contraire. On supplée à l'absence du cristallin par une lentille convergente placée devant l'œil, mais la vision n'est bien nette qu'à une distance déterminée, qui dépend du foyer de celte lentille. 2o L'habitude de regarder de très près finit par rendre myopcy comme cela arrive souvent aux horlogers, aux graveurs ; le cristallin acquiert alors^ une convexité trop grande et permanente, ce qui prouve qu'il devient plus convexe quand on regarde des objets très rapprochés.

Les seules objections que l'on ait faites à la théorie que nous venons d'exposer, portent sur des faits négatifs. Ainsi on a invoqué l'inutilité des essais que l'on a faits pour exciter des mouvements dans le cristallin, au moyen de l'électricité ; mais il peut arriver que l'irritabilité de ces sortes de fibres cesse presque immédiatement après la mort ; les contractions lentes de l'iris ( 1996) nous avertissent, d'ailleurs, que nous ne devons pas nous attendre à trouver dans les fibres transparentes des organes de l'œil les mêmes propriétés que dans les fibres des muscles proprement dits. Cependant, pour lever tous les doutes, il restait à montrer directement les modifications du cristallin.

ObsenratloB des ehanicemeiits do erfstmliiii. — Ribes avait remarqué que, lorsqu'on regarde un objet très rapproché, l'iris est poussé en avant ;

mais ce mouvement pouvait être attribué au déplacement du cristallin, aussi bien qu'à un accroissement de convexité. Enfin, dernièrement, deux physiologistes, M. Cramer, en Hollande, et M. Helmholtz, en Allemagne, ont, chacun de leur côté, montré les changements de courbures du cristallin*. Voici comment se fait Texpérience. On approche une bougie, de Toeil d*une personne placée dans une chambre obscure et à laquelle on fait regarder un objet éloigné. On voit dans son œil trois images : l'image antérieure est droite, virtuelle et formée par la cornée; l'image postérieure, droite aussi, se fait par réflexion sur la surface antérieure du cristallin; l'image moyenne, plus petite et renversée, est réelle; elle est produite par la surface postérieure du cristallin, agissant comme miroir concave. Ces images avaient été signalées par Sanson et Purkinge. On les observe avec une loupe placée au fond d'un tube ; la loupe doit être placée successivement à des distances différentes, pour voir nettement les trois images. Si l'on fait regarder à la personne en expérience un objet rapproché, tout à coup on voit l'image postérieure s'avancer vers la première, qui ne change pas de position, ce qui indique que la surface antérieure du cristallin est devenue plus convexe. En môme temps, l'image postérieure est plus vive et M. Helmholtz a reconnu par des mesures précises qu'elle a diminué. L'image moyenne ne semble pas changer de place ; mais comme elle devient plus vive et plus petite, on doit en conclure que la face postérieure du cristallin devient aussi plus convexe.

Ces expériences remarquables lèvent tous les doutes, et l'on peut aujour-.. d'hui regarder comme bien démontré que : 1* l'œil s'ajuste d'après les distances; 2"» la principale modification qu'il éprouve alors consiste dans les changements de forme du cristallin.

M 48. oiFÂUTS m Li YUB. — Nous avous dit que l'on peut distinguer nAtement depuis 15 à 20^*", jusqu'à une distance indéfinie. Mais cela n'a lieu que pour les vues bonnes et flexibles. Il n'en est pas de même des yeux affectés du presbytisme et de la myopie, défauts très fréquents de la vue.

PresbyUsme. — Chez les preAytês, l'image tend à se faire derrière la rétine, et le minimum de distance de la vision nette est beaucoup augmenté; on dit qu'ils ont la vue longue. Le plus souvent ils peuvent voir nettement à toute distance plus grande que cette limite, quand il n'y a pas d'autre vice congénère, comme l'affaiblissement de sensibilité de la rétine, le défaut de transparence de la cornée ou des humeurs de l'œil. Le presbytisme se rencontre surtout chez les vieillards ; il est dû à la diminution d'épaisseur du cristallin, qui perd de sa substance sous l'influence de l'âge, comme cela a lieu pour tous les muscles, au défaut de flexibilité de cet organe, qui ne peut plus s'adapter aux petites distances, pour lesquelles l'œil doit se modifier beaucoup plus que pour les distances moyennes. Il peut se faire enfin que l'aplatissement du fond de l'œil rapproche la rétine du cristallin.

1 BiJblioOàque runivenelU de Genève (Arch. des se. phys.), t. I (4 858), p. 71.

■yopte. — La myopie présente de nombreuses variétés. Tantôt la vision nette n'a lieu qu'à une seule distance, qui est très pet\te, ce qui indique un manque complet de flexibilité de l'oeil ; tantôt elle peut avoir lieu entre certaines limites plus ou moins resserrées, de manière qu'elle est confuse à de grandes distances. Chez les myopes, l'image tend à se former en avant dcia rétine. Ce défaut peut provenir de la conformation vicieuse de l'œil, et il est alors souvent héréditaire : le cristallin peut être trop convexe, l'œil trop gros, ce qui fait que la rétine est trop éloignée du cristallin ; la cornée peut être trop convexe, quelquefois elle est presque conique, et alors, le plus souveot, on ne voit nettement qu'à une seule distance. La myopie peut aussi s'acquérir par l'habitude de regarder de très prés de petits objets, par l'usage fréquent de la loupe ou du microscope, par l'abus de la lecture. Ware a trouvé 32 myopes parmi 137 étudiants; tandis qu'il n'en a trouvé que 3 parmi i,300 enfants. Dans les observations faites par Holke sur 14,0()5 personnes, les hommes ont fourni, entre 16 et 60 ans, 39 pour cent de myopes, et les femmes

Fig. 4 594. Fi«. ^592-

18 pour cent-, de 60 à 90 ans, il ne s'est plus trouvé que 13 pour cent d'hommes myopes et 9 pour cent de femmes. Les savants ont donné la proportion énorme de 73,5î2 myopes de 16 à 60 ans, et 29,21 de 60 à 90, tandis que les artisans n'en ont présenté, à tout âge, que de 8 à 10 pour cent. La myopie est très rare dans les campagnes. Tous les voyageurs sont d'accord pour attester qu'ils n'en ont pas trouvé de cas chez les sauvages, les peuples nomades, comme les Tartares, les Arabes, etc. On a vu cette affection disparaître peu à peu pendant des voyages dans des pays à vastes horizons, où Tœil devait continuellement regarder au loin.

Sf 49. Besicles. — Pour suppléer aux imperfections de la vue, on se sert de lentilles à très longs foyers, nommées besicles ou lunettes.

Les preshytesj qui ne peuvent voir qu'à des distances trop grandes pour lire commodément, placent devant leurs yeux des lentilles convergentes à très long foyer, qui donnent aux rayons partant d'objets rapprochés le même degré de divergence que s'ils partaient d'une plus grande dislance. On peut calculer la distance focale /* que doit avoir la lentille pour qu'on puisse lire aune distance rf plus petite que f, quand on connaît la distance de la vision nette d\ En effet, soit s (/î^. 1591) le point lumineux, et négligeons la dislance de la lentille à l'œil. Cette lentille devra être telle que les rayons partant de s aient le même degré de divergence que s'ils partaient de s' situé à la distance de la vision distincte. Le point s' est donc le foyer conjugué virtuel du point «, et l'on aura

1 1 4 ., . ^ dd:

Les niyopei se servent de verres divergents. Soit s {fig. 1592) le point lumineux, et s' la position très rapprochée qu'il devrait avoir pour que la vision fût nette. La lentille divergente devra être telle que les rayons partant du point 8 divergent en émergeant, comme s'ils venaient Aes' . s et s' sont, donc des foyers conjugués, et l'on aura pour déterminer le foyer f de la

lentille, — ^ = --, d'où f = -7— «-• Tantôt le myope armé de

ses besicles voit comme s'il avait bonne vue ; l'œil ayant conservé sa flexibilité ; tantôt il y a un maximum de distance au-delà duquel la vision est confuse, seulement le maximum et le minimum de distance sont augmentés et différent davantage Tun de l'autre ; tantôt enfin la vision continue à « n'avoir lieu qu'à une distance déterminée ; seulement cette distance est plus grande que sans verres ; alors l'œil a perdu toute sa flexibilité.

Verres périseopiqoes. — On ne voit bien , avec des besicles, que dans la direction de Taxe des lentilles ; quand on regarde obliquement , les rayons éprouvent une grande aberration de sphéricité , et l'image focale virtuelle est trouble. Wullaston a obvié à cet inconvénient au moyen de verres qu'il nomme périscopiques. Ce sont des ménisques convergents ou divergents, dont la face concave est tournée pig. ^ 593. du côté de Tœil , de manière que les pinceaux de rayons obliques à Taxe principal tombent à peu près normalement à la surface convexe.

Œil artiilelel. — On trouve dans les cabinets de physique un petit appareil destiné à vérifier les effets des lentilles sur la distance.de la vision nette. Il consiste en une chambre noire globulaire el(fig, 1593), dont le fond e en verre dépoli, peut se rapprocher plus ou moins de la lentille /. Après avoir placé le fond de manière que l'image d'un objet s'y fasse nettement, on amène devant la lentille, le verre convergent c, et l'on reconnaît qu'il faut rapprocher l'objet pour qu'il continue à former une image nette, et l'éloigner quand on remplace le verre convergent par un verre divergent d.

SftSO. On ne sait pas au juste à qui il faut attribuer l'invention des besicles, sans lesquelles une foule de personnes seraient en partie privées de l'usage de leurs yeux. On a dit que Roger Bacon les connaissait ; mais les textes sur lesquels on s'est appuyé sont loin d'être concluants. Tout ce qu'on peut dire, c'est que cette précieuse invention remonte à la fin du Xllh siècle. En effet, le médecin italien Rédi cite un manuscrit de 1299, dont l'auteur dit ne pouvoir plus lire « sans ces verres, qu'on a inventés nouvellement, au grand avantage des pauvres vieillards. » Le dictionnaire Délia Crusca cite au

moi occhiali (besicles ) un sermon prononcé en 1305, dans lequel il est dit que cette invention ne date que de vingt ans à peine. Quant au nom de l'inventeur, on ne le connaît pas. Hontucla cite bien une inscription d'un tombeau de Sainte-Marie-Majeure de Florence, indiquant qu*il renferq^t les restes d'un banquier, Salvino degli Armati, inventeur des besicles, mort ^n 1317 ; mais peut-on bien se fier à une épitaphe, qui n'existe même plus? Ce qui paraît plus certain, c'est que la découverte, qui avait d'abord été tenue secrète, a été divulguée par le P. A. Spina. Il est à remarquer que dans tous les écrits où il est question des besicles, on ne parle que des presbytes. 11 paraîtrait donc qu'on ne serait venu que plus tard au secours des myopes, au moyen des verres divergents. Il est vrai que Pline parle d'émeraodes concaves, à travers lesquelles Néron regardait les combats des gladiateurs ; mais, comme on attribuait les propriétés de ces émeraudes à leur substance et non à leur forme, ainsi que l'atteste la défense faite aux graveurs d'employer des émeraudes' concaves, on ne peut regarder les anciens comme ayant conniik l'usage des lentilles pour aider la vue, d'autant plus qu'ils croyaient que ces

émeraudes convenaient indifféremment à tous les yeux.

M5«. Optonètrcs. — P. Artefield, Hyoung , Mile , Lehot , ont imaginé des instruments nommés opiomètres ou opsiomètres , destinés à mesurer les Pig 4 594, limites de la vision distincte des diffé-

rents yeux. La fig. 1594 représente l'optométre le plus simple. AB est une régie horizontale de 1 mètre de longueur, sur laquelle est tracée une raie fine longitudinale, noire sur fond blanc, ou blanche sur fond noir. En AD, est un écran percé de deux fentes étroites verticales, dont la distance est moindre que le diamètre de la pupille. On regarde la raie à travers ces fentes, en appliquant l'œil tout près de l'écran. Les rayons envoyés par les^points de la raie les plus rapprochés de l'écran, allant faire leur foyer derrière la rétine, les pinceaux qui passent par les deux fentes rencontrent cette membrane en des points différents, et la raie parait double. La séparation des deux images va en diminuant à mesure qu'on s'éloigne de l'écran, puis ces images se confondent à une distance oa, qui est la limite inférieure de la vision nette. Pour certaines vues, la raie se dédouble de nouveau à une certaine distance oc, qui représente la limite maximum de la vision distincte, et l'espace ac donne le champ de la vision. Il y a certains myopes pour lesquels cette distance se réduit à un point; ce sont ceux dont l'œil a perdu toute sa flexibilité. Pour les bonnes vues, et pour la plupart des presbytes, la raie ne se sépare pas une seconde fois, et reste simple à toute distance à partir du point a. — Au lieu de deux fentes, on peut n'en employer qu'une seule, moins large que le diamètre de la pupille ; alors la raie parait trouble et épanouie en deçà du point a et au-delà du point c.

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