TRAVERSÉE DU KARST
Cliose curieuse ! cette même ligne qui traverse le Sômmering sans jamais être interrompue par la neige, sans même donner de souci à Texploitation, devient à son extrémité méridionale, au bord de l'Adriatique, la terre classique des encombrements de neige. Nulle part ailleurs en Allemagne des effets aussi saisissants ne se sont produits.
Effets da vent. — Dès le premier hiver d'exploitation, et malgré quelques travaux de défense établis pendant la construction, la circulation des trains a été interrompue sur 52 points entre Divacca et Adelsberg, sur une longueur de 42 kilomètres. Beaucoup de tranchées étaient comblées de neige, quelques-unes jusqu'à 8 mètres de profondeur, et on ne parvint à y dégager Tune des deux voies qu'après un labeur de 5 jours effectué avec le concours des troupes et des populations. Peu après, la • bora, » ce terrible vent du nordest, auteur de tout le mal, se leva de nouveau et occasionna une seconde interruption qui ne devait pas être la dernière. Dans ce seul hiver de 1857-58, il y eut 8 encombrements dont deux entraînèrent une interruption complète de plusieurs jours. Et pourtant rien n'avait été ménagé pour maintenir la circulation car, si j'en crois les assurances qui m^'ont été données, on a dé|)ensé dans la campagne en question plus de 150,000 francs pour Tenlèvement des neiges. On se hâta du reste de profiter de la leçon, et, dès le printemps 1858, on s'occupa d'un projet général de défense qui, reçut aussitôt un commeDcement d'exécution. Les travaux consistaient exclusivement en c schneewands,» c'est-à-dire en écrans verticaux, les uns en maçonnerie, les autres en planches *.
Les travaux exécutés ayant produit, Phiver après, de bons résultats, on leur donna successivement une plus grande extension. Et, comme les années suivantes, la durée des interruptions et les dépenses d'enlèvement allaient constamment en décroissant et avaient même fini par disparaître, on croyait déjà avoir atteint le but, quand tout à coup Thiver extraordinaire de 186S-64 amena une nouvelle interruption générale de 4 jours et une dépense en maind'œuvre de 12 à 15,000 francs. Cette épreuve décisive permit de juger le mérite des dispositions adoptées, et amena une découverte importante : c'est que la Bora, à laquelle, dans les projets de 1858, on avait attribué une direction unique, non-seulement variait depuis le nord jusqu'à l'est (ce que tout le monde savait), mais affectait au même instant, sur certains points trêsrapprochés, deux et même trois directions notablement différentes, presque contraires. Ce fait fut, entre autres, constaté par des drapeaux plantés pendant la tourmente dans l'étendue de la gare d'Adelsberg, où l'anomalie semble
* Ces sortes d'écrans ne sont point une înTenlion nouvelle. Ils sonl également, et depuis longtemps, en usage en France, sur les lignes de l'Est, certaines routes dei Vogos, etc.
MOYENS DE l'RÉVENm LES A1K»<CELLEMENTS DE NEIGE. 515
deroir être attribuée au voisinage de plusieurs pics de montagne saillants. Les travaux de défense primitifs de cette gare durent donc être modiCés et complétés. Hais les quelques insuccès partiels, loin de décourager les ingénieurs, ne semblent qu'avoir stimulé leur ardeur, et ils se croient sûrs aujourd'hui de mettre leur ligne en complète défente, du moins contre le vent régnant.
Cette dernière réserve est motivée par un fait curieux, constaté également rhiver dernier. Une tranchée qui, depuis loriginede l'exploitation, ne s'était jamais encombrée fut, par suite d'un écart anormal du vent, remplie de neige mais au moment où, après avoir dégagé les tranchées précédentes, les locomotives de secours arrivèrent avec le chasse-neige pour la débarrasser à son tour, la tranchée s'était débarrassée d'elle-même, balayée par le vent qui avait repris sa direction habituelle.
L'ambition des ingénieurs de la ligne du Karst ne va pas du reste à une protection complète de leur ligne. Tout ce à quoi ils aspirent, c'est d'éviter les interruptions de service et d'assurer le fonctionnement des chasse-neige. Tant que la profondeur ne dépasse pas 2 mètres, le chasse-neige en fait justice. Quelque extraordinaire que le fait puisse paraître, il m'a été affirmé par deux témoins personnels, à savoir, qu'une fois le chasse-neige, vivement poussé par deux locomotives, avait victorieusement percé une courte tranchée remplie d'au moins 4 mètres de neige.
Chu— e neige du Mani. — Il faut dire que les chasse-neige du Karst ont une disposition et des dimensions tout à fait etceptionnelles. Ce sont de grandes caisses en têle montées sur un châssis à 6 roues qu'elles enveloppent de toute part jusqu'à quelques millimètres au-dessus du rail. Elles ont 5 m. de longueur, une larçeur un peu supérieure à celle du gabarit et 1",90 de hauteur. L'avant affecte naturellement la forme d'un coin, mais moins aigu qu'autrefois ; et les deux côtés présentent des faces planes et verticales assez étendues. Cette disposition évite complètement, parait-il, la tendance au déraillement qui se manifestait autrefois dès que la neige était pins haute d'un côté que de l'autre, défaut qui a fait renoncer aux chasse-neige sur un grand nombre de lignes. Ce qui prouve du reste que l'appareil perfectionné du Karst remplit bien son but, c'est l'usage étendu et général qu'on en fait. A Ja seule station d'Âdelsberg il y en avait cinq sur une voie de garage, et j'en ai rc marqué jusqu'à la station de Prosecco, située à la cote ^58 mètres au milieu des jardins et maisons de campagne des Triestins.
On devine que l'emploi du chasse-neige entraîne le sacrifice de l'une des deux voies. Car non-seulement la neige de l'entre-voie serait alternativement rejetée sur fune et sur l'autre voie ; mais il est arrivé des accidents aux trains qui rencontraient des chasse-neige en fonction sur l'autre voie. Aussi sur le Karst en a-t-on pris son parti : dès que la Bora commence à balayer la neige, la circulation est réglementairement interceptée sur l'une des deux voies. On ne débarrasse la seconde voie qu'en chargeant la neige sur des trains de
(rayaux ou pUis communémenl encore sur des wagonnets poussés à bras. TopograpMe du Karat. — L'exemple du Karst paraîtra sans doute au lecteur rien moins que rassurant; mais pour quiconque a tu le pays, l'impression sera inverse. C'est, en eiïet, un pays tellement à part, d'une physionomie tellementextraordinaire, qu'on emporte la conyiction que ce qui se passe
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?\^. 90. — Topographie du Karsf.
là ne saurait se passer ailleurs. La montagne du Karst est un promontoire des Alpes Juliennes que le chemin de fer arrivant de Vienne traverse à 8 kilomètres avant Adelsberg, à l'altitude de 603 mètres. A peine a-t-on passé le faite que la végétation disparaît successivement et qu'on arrive sur un plateau no. formé d'un calcaire fendillé, à peine recouvert d'une herbe maigre, et çà et là de quelques buissons chétifs. Ce calcaire est tellement perméable que les règles topographiques ordinaires sont en défaut. Les cours d'eau sont habituellement à sec, et certaines vallées n'ont pas d'issue, témoin celle d<s la rivière
de Pdk qui s'engouffre dans les célèbres grottes d'Âdelsberg. La cullure s*esl réfugiée au fond de vastes entonnoirs naturels (doUines), également sans issue.
Sauf ces accidents locaux, la surface du sol n*est pas abrupte, mais doucement inclinée, et la neige s'y dépose avec facilité. Sa chute est favorisée par le voisinage des Alpes et Taltitude des lieux, qui de 583 mètres à la gare d'Adelsberg descend à 536 mètres à la station de Prestranek, remonte à 578 mètres à celle de Saint-Peter, pour s'abaisser enfin à 433 mètres à Divacca point extrême des travaux de défense. Sur ce plateau chargé de neige souffle un vent dont la violence ne semble avoir été égalée encore que dans la plaine de Narbonne, puisque ce sont les deux seuls points connus où des wagons ont été renversés, et pour combler la mesure, ce vent souffle généralement dans le sens de la pente du plateau et perpendiculairement au tracé du chemin de fer qui, pour gagner son développement, court de Saint-Peter à Nabresina dans la direction du sud-est au nord-ouest. A coup sûr, un tel concours de circonstances ne se retrouvera pas facilement.
L'impossibilité d'élever des plantations et l'abondance de la pierre expliquent le système des défenses adoptées.