‹ Traité élémentaire et pratique de pathologie interneChapitre 118 sur 140 · DES HYDROPISIES EN PARTICULIER · texte numérisé non relu

DES HYDROPISIES EN PARTICULIER

DE l’âNASARQUE.

On donne les noms d 'anasarque ou de leucophlegmatie (1) à faccumulation de sérosité dans les mailles du tissu cellulaire de tout le coFps; elle est surtout manifeste dans le tissu cellulaire sous-cutané.

Caractères anatomiques. — Cette hydropisie est caractérisée par un gonflement , en général indolent , qui ccde sous le doigt , et en conserve l’impression pendant un temps plus ou moins long. Si on incise les parties infiltrées, il en ruisselle de la sérosité ayant les qualités dont nous avons précédemment parlé. Le tissu cellulaire est raréfié, les mailles sont agrandies, il est souvent ramolli , plus friable (Lobstein), parfois même il est diffluent, d’aspect gélatineux, et n’a plus son organisation. La sérosité existe en plus grande abondance dans le réseau cellulaire sous-cutané ; quelquefois elle s’accumule aussi entre les couches musculaires , dans leurs interstices celluleux et dans le tissu cellulaire qui double les membranes muqueuses, séreuses, ou entre les différentes tuniques des viscères membraneux. Si l’anasarque est ancienne, les muscles sont décolorés, comme macérés; la peau est blanche , amincie , demi-transparente.

Division et étiologie. — On peut établir , pour l’étude de l’anasarque, toutes les divisions que nous avons admises précédemment. Elle peut se développer sous l’influence de chacune des causes que nous avons énumérées à l’occasion des hydropisies en général.

Symptômes. — Le début de l’anasarque varie suivant qu’elle est aiguë ou chronique, et surtout d’après les causes qui président à son développement. Il est très rare de voir l’hydropisie être tout-à-coup générale, et même il n’est pas fréquent qu’elle envahisse à la fois plusieurs points du corps. C’est ce qu’on observe cependant dans les cas où l’anasarque est symptomatique d’un état pléthorique, ou bien encore lorsque l’hydropisie est le résultat d’une maladie aiguë, telle qu’une aortite (Bizot), une péricardite (Chomel), certaines variétés de la néphrite albumineuse , et particulièrement celle qui survient au déclin de la scarlatine (Hamilton, Rayer). Dans la plupart des cas, surtout si l’anasarque est passive , on voit l’hydropisie limitée , pendant un temps plus ou moins long, à un point plus ou moins circonscrit, se propager ensuite successivement à tout le reste du corps. Les parties primitivement envahies par l’infiltration séreuse diffèrent, d’ailleurs, suivant la cause qui produit l’anasarque, circonstance importante à noter dans le dia-

(1) Anasarque de «><*, entre, et (le <rap£, chair, {.eucûj'hlegmaiie, liyxfç, blanc, et de <f>\t ypà , phleyme.

DE L’ANASARQUE.

gnostic différentiel. Les caractères de l’anasarquc varient: en générai, la peau est pâle ou d’un blanc presque laiteux ; la pression du doigt détermine sans effort et sans exciter aucune douleur un enfoncement qui disparaît lentement dès qu’on cesse de comprimer. Quelquefois cependant les téguments présentent une dureté, une résistance remarquable que j’ai plus spécialement rencontrée lorsque la sérosité occupe la paroi de l’abdomen. L’infiltration est d’autant plus considérable et plus abondante qu’elle se fait dans un tissu cellulaire plus lâche. Ainsi les paupières sont quelquefois tuméfiées au point de recouvrir complètement le globe oculaire; les grandes lèvres chez la femme, le scrotum che? l’homme peuvent acquérir le volume d’une tête d’adolescent ; si la verge est très infiltrée, le prépuce se contourne en spirale, et l’excrétion de l’urine devient difficile. Dans tous les cas , la sérosité, obéissant aux lois de la pesanteur, s’accumule en plus grande quantité dans lespointsdéclives, tels que la région lombaire; pour la même raison, elle est plus abondante dans les membres inférieurs que dans les supérieurs; il n’est même pas rare de voir les premiers doubler , ou même tripler de volume. Lorsque la peau se trouve ainsi distendue outre mesure , elle offre une température au-dessous de la moyenne; elle perd son humidité et sa souplesse, sa sensibilité diminue, et parfois celle-ci cesse si complètement qu’on a vu des malades se faire des brûlures larges et profondes sans en ayoir la conscience. Cette distension extrême de la peau peut être portée à un degré tel , qu’on voit cette membrane se fendiller, se crevasser, et livrer ainsi passage à la sérosité. D’autres fois la peau , sous l’influence de cette tension permanente, ou bien à l’apçasion d’une plaie, d’une piqûre, ou de toute autre cause d’irritation, est frappée d’inflammation érysipélateuse, qui se termine presque toujours par gangrène, accident qui devient souvent une des causes principales de la mort.

Les symptômes généraux varient suivant la cause qui provoque et entretient l’anasarque ; dans la plupart des cas il y a langueur de toutes les fonctions de l’économie, la soif est plus ou moins vive; la diarrhée, qui se déclare surtout à une période avancée de la maladie, yient encore augmenter la faiblesse ; l’urine est généralement peu abondante , et dans le cas où l’anasarque est symptomatique de la maladie de Bright, ce liquide contient, comme nous l’avons dit , une quantité d’albumine plus ou moins considérable. Les caractères précédents se remarquent surtout dans la forme d’anasarque que les auteurs nomment asthénique ou passive.

Marche. — Si l’hydropjsie est aiguë, on la voit se manifester rapidement et occuper en quelques heures une grande étendue, et quelquefois même toute l’habitude extérieure du corps. La f)eau offre souvent une teinte légèrement rosée ; elle est chaude , sèche , rénitente au toucher, êt

si on la presse fortement avec le doigt, on excite une légère douleur et on détermine une petite dépression qui disparaît promptement dès qu’on cesse de comprimer; il existe toujours alors une fièvre plus ou moins vive, et si l’on saigne les malades, le sang présente communément la couenne inflammatoire. I/anasarque reste tantôt stationnaire , d’autres fois elle s’accroît de plus en plus ; il est rare pourtant que le corps acquière ce volume énorme et parfois monstrueux qu’il a dans les anasarques chroniques et passives. Dans cette forme aiguë de la maladie, le fluide épanché semble obéir moins complètement aux lois de la pesanteur, et on ne voit pas comme dans les anasarques passives les parties déclives former des bourrelets volumineux et se déformer par suite d’une accumulation excessive de la sérosité. Tels sont les symptômes signalés par la plupart des auteurs comme indiquant l’existence d’une amsarque idiopathique aiguë. Mais si , dans des cas pareils , on veut explorer avec soin toutes les fonctions de l’économie, on découvrira certainement dans le cœur, le péricarde ou les reins, ou dans le sang, la cause matérielle qui a provoqué l’hydropisie. De toutes ces causes organiques, la néphrite albumineuse à forme aiguë est celle qui produit le plus souvent l’anasarque active. Dans ces cas , la douleur dans la région lombaire et surtout l’état albumineux de l’urine permettront d’établir un diagnostic certain.

A une période avancée, la plupart des anasarques se compliquent d’épanchements séreux dans diverses cavités et spécialement dans le péritoine et dans les plèvres. Si la maladie se termine par le retour à la santé , on voit l’infiltration diminuer peu à peu ; la face et les pieds sont les parties du corps où elle cesse en dernier lieu.

Diagnostic. — Il est impossible de confondre l’anasarque a\ec aucune autre maladie ; mais il est beaucoup plus difficile de déterminer la cause qui a produit l’infiltration séreuse. Pour résoudre ce dernier problème , on cherchera les parties que l’hydropisie a primitivement envahies , la marche qu’elle a suivie , les troubles fonctionnels qui coïncident avec elle et les circonstances qui ont précédé son développement. Ainsi, l’observation a démontré que l’anasarque qui est survenue lentement et qui a commencé par l’infiltration des pieds et des jambes reconnaît presque toujours pour cause une affection organique du cœur. Celle qui est symptomatique d’une maladie de la rate et du foie a, ii est vrai , le même mode d’origine, mais elle diffère de la précédente par cette circonstance remarquable que la suffusion séreuse des membres survient toujours consécutivement à l’hydropisie du péritoine. Il paraît en être à peu près de même pour l’anasarque qui succède à la compression ou à l’oblitération du tronc de la veine cave inférieure. Il y a de plus , dans ce cas, une dilatation considérable et parfois variqueuse des veines superficielles des parois abdominales. L’anasarque qui a débuté par la face ou par les mains, celle dans laquelle l’infiltration occupe à la fois plusieurs points

DE l’ANASAKoL’E.

du corps éloignés les uns des autres, comme les paupières, un membre, la paroi antérieure de la poitrine, etc. , se lie presque nécessairement à l’existence d’une maladie de Bright. Il en est de même de l’infiltration qui envahit presque d’emblée toute la surface du corps. Si les reins étaient exempts d’altération, on rechercherait alors s'il n’existe pas quelque phlegmasie du péricarde, du cœur, de l’aorte, ou un état pléthorique, parce que ces maladies sont , après les affections rénales et les fièvres éruptives, la cause la plus ordinaire des anasarques qui se montrent rapidement ; enfin il sera toujours facile de rapporter à leur véritable cause les anasarques qui succèdent aux fièvres intermittentes prolongées, aux fièvres éruptives, ou qui sont symptomatiques d’un état cachectique.

Pronostic. — L’anasarque est une maladie toujours grave; il n’y a que celle qui survient brusquement sous l’influence de la pléthore qui n’offre presque aucun péril et qui cède généralement en peu de temps aux moyens qu’on lui oppose.

Traitement. — Dans le traitement de fanasarque , on suivra les règles que j’ai tracées précédemment à l’occasion des hjdropisies en général. Je n’ai rien à ajouter aux préceptes que j’ai donnés ; mais malheureusement on rencontre fréquemment des cas qui sont rebelles aux moyens que j’ai énumérés. L’hydropisie continuant, au contraire, à s’accroître, excite des douleurs vives par la distension de la peau ; elle rend le mouvement des parties difficile ou même absolument impossible ; il est alors urgent d’avoir recours à quelques moyens chirurgicaux pour évacuer la sérosité. C’est dans ce but qu’on a conseillé les vésicatoires , les sétons , le cautère, médications qui sont à juste titre abandonnées gé-

Inéralement aujourd’hui, car elles avaient l’inconvénient d’exciter dans les lieux où on les appliquait des inflammations qui se terminaient presque toujours par gangrène. Le même danger serailà redouter si, pourévacuer la sérosité, on pratiquait des scarifications, des incisions linéaires et très superficielles, ou même de petites mouchetures sur la peau. M. Roche dit avoir souvent employé avec avantage de simples piqûres pratiquées avec une aiguille à acupuncture. Mais je doute qu'on parvienne par là à livrer à la sérosité une issue suffisante. Je crois que le moyen qui présente le moins d’inconvénients consiste à faire avec une lancette étroite une simple piqûre qui intéresse toute l’épaisseur de la peau, en ayant soin de choisir un point où cette membrane ne soit pas trop amincie ni affectée d’érysipèle. Si, malgré ces précautions, la gangrène s’emparait des lèvres des petites solutions de continuité, on pourrait appliquer avec quelque avantage, sur les parties malades, des compresses imbibées d’huile essentielle de térébenthine. Le docteur J. Copland dit que ce topique amène la résolution rapide de l’infiltration , et rétablit la cohésion du tégument qui entoure les parties ramollies ou détruites.

Page 1