‹ Traité élémentaire et pratique de pathologie interneChapitre 12 sur 140 · DE LA FIÈVRE BILIEUSE DES PAYS CHAUDS · texte numérisé non relu

DE LA FIÈVRE BILIEUSE DES PAYS CHAUDS

La lièvre bilieuse des climats chauds, aussi nommée fièvre rémittente bilieuse ou grande endémique des pays inter tropicaux , est une des maladies les plus communes et aussi l’une des plus meurtrières de ces contrées. On l’observe surtout dans la presqu’île du Gange, dans les provinces sud des Etats-Unis et sur la côte d’Àfrique; en Europe, sur le littoral de l’Italie et de l’Espagne, d’où lui vient la dénomination de fièvre méditerranée que quelques médecins anglais lui ont imposée. Le kuusos d’Hippocrate est peut-être , d’après M. Littré, une fièvre rémittente bilieuse.

Symptômes. — La fièvre bilieuse offre plusieurs degrés; elle ressemble quelquefois par ses symptômes et son peu de gravité à l’embarras gastrique fébrile de ce climat ; elle présente néanmoins cette particularité que la sécrétion biliaire est plus activée. Si , en effet , dans notre, embarras gastrique on observe plutôt de simples nausées que des vomissements, si les vomissements sont rares et peu copieux , si la diarrhée est un symptôme beaucoup moins commun que la constipation, si la coloration jaune de la peau ne consiste, qu’en une suffusion très légère et presque toujours circonscrite à quelques points de la face , il n’en est plus exactement de même pour la forme bénigne de la fièvre bilieuse des pays intertropicaux. Là en effet , la supersécrétion de la bile est un phénomène très marqué: ainsi la coloration jaune de la peau est plus générale et plus intense , les selles sont diarrhéiques et ne contiennent que de la bile verte , les vomissements sont plus fréquents et plus abondants.

Dans la forme plus grave ( et c’est elle surtout qu’on prétend désigner quand on parle de la fièvre bilieuse) la maladie se déclare brusquement ou aorès quelques jours d’indisposition. Les individus sont alors accablés, ont des douleurs dans les lombes, ils ont perdu l’appétit, ont des alternatives de froid et de chaud. À ces symptômes succèdent bientôt une chaleur ardente par tout le corps, un pouls fréquent , une céphalalgie frontale ou sus-orbitaire souvent intense, une gêne extrême à travers la poitrine , une souffrance plus ou moins vive et une tension plus ou moins pénible à l’épigastre et aux hypochondres, spécialement à droite. La langue est couverte d’un enduit blanc ou jaunâtre, il existe communément de la soif, des vomissements fréquents d’une bile verte et filante et rendue parfois en quantité énorme. Il y a tantôt de la constipation , tantôt une diarrhée bilieuse avec ou sans coliques ; une teinte iclérique plus ou moins marquée est répandue sur tout le corps ou occupe seulement le visage et surtout les conjonctives. Les facultés intellec-

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tuelles sqnt souvent intactes, mais dans beaucoup de cas \\ existe du coma , de la somnolence et surtout du délire; dans certaines épidémies , ce symptôme est prédominant et se déclare avec beaucoup de violenpe dès le début. Ces accidents s’accroissent rarement d’une manière continue; dans la plupart de$ cas, après ttvoir persiste avec violence, ils s’amendent pendant quelles heures : cette rémission est marquée par une sueur copieuse ou simplement de la moiteur. Les paroxysmes sont ordinairement quotidiens, doubles quotidiens ou tierces,, ils ont rarement un autre type. Mais souvent , à mesure qpe la maladie se prolonge , les rémissions sont de moins en moins marquées; la langue alors se sèche et brunit; le pouls s’accélère encore, deviept inégal, intermittent; les vomissements se rapprochent; il y a des soubrpsapts des tendons, du délire -ou du coma, et la mort arrive quelquefois avant la fin du premier septénaire, mais plus souvent dans le cours du second.

N’ayant jamais observé cette maladie, j’ai essayé d’en donner une idée exacte d’après les descriptions des auteurs anglais. Toutefois, quaud on a parcouru quelques relations d’épidémie de fièvre bilieuse, on reconnaît , avec M. Littré , qu’il est difficile de tracer un tableau un peu complet de l’affection , tant la constitution , (e climat , la saison , impriment de changements à sa physionomie.

Diagnostic. — La fièvre bilieuse paraît être d’un diagnostic généralement facile ; cependant , dans les pays où elle règne simultanément avec la fièvre jaune, qn éprouve parfois beaucoup de peine à la distinguer de cette dernière (\oh' Fièvre jaune). Elle a aussi quelques points de contact avec la forme bilieuse de la fièvre rémittente; yoijà pourquoi quelques auteurs ont regardé ces trois affections (lièvre bilieuse, fièvre jaune et fièvre rémittente) comme ne constituant que des degrés ou des variétés d’une seule et même maladie. On pense bien que, n’ayant aucune expérience personnelle à cet égard, il nous est impossible de dire si cette opinion est bien fondée.

Pronostic. — La fièvre bilieuse est une maladie très grave , et qui fait un grand nombre de victimes parmi les Européens qui arrivent dans les Indes. Elle paraît néanmoins être moins meurtrière que la fièvre jaune.

Etiologie. — Une haute température réunie à l’humidité sont les deux conditions qui développent la fièvre bilieuse et la rendent endémique dans plusieurs contrées , et notamment dans le Gange. Elle paraît affecter surtout les étrangers.

Traitement. — Les purgatifs forment la base du traitement; les plus usités sont un mélange de jalap en poudre et de calomel On donne aussi ce dernier, seul , jusqu’à ce qu’il excite le ptyalisme ; les vomitifs sont d’un usage moins général. Il en est de môme de la saignée par la lancette, que beaucoup blàiqent , que tous conseillent de faire avec grande

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prudence, et en choisissant le moment le plus violent du paroxysme. Les saignées locales faites à l’épigastre et à l’hypochoudre paraissent être assez généralement utiles ; les boissons fraîches , délayantes et les bains doivent compléter le traitement. Quelques uns y joignent les diaphoniques; mais on blâme généralement leur emploi. Les toniques ne sont indiqués qu’à la période où la prostration est grande.

Nature. — Nous ne possédons aucun renseignement précis sur les altérations qu’on trouve sur le cadavre de ceux qui succombent à la fièvre bilieuse^: on parle de congestion et même d’inflammation du foie, de l’estomac, des conduits biliaires et de la veine porte ; mais rien n’est plus vaguement indiqué. Il reste donc à déterminer si la fièvre bilieuse a, comme la fièvre rémittente et la fièvre jaune , une lésion plus ou moins constante. Mais, sans vouloir rien préjuger à cet égard, et à quelque résultat d’ailleurs qu’on soit conduit par une observation ultérieure , nous croyons pouvoir admettre dès à présent, que la fièvre bilieuse a une existence réelle, et qu’elle dépend d’une cause générale, comme le prouvent la multiplicité et la gravité des accidents qui la caractérisent. A priori, on ne saurait la considérer ni comme une gastrite ni comme une hépatite , car ces maladies , étudiées dans les mêmes climats , ont d’autres symptômes et une marche différente. D’ailleurs nous croyons que les inflammations et toutes les autres altérations qu’on peut observer sont secondaires, ou n’ont que la valeur que nous attribuons ici aux lésions intestinales dans les cas de fièvres graves. En raison de son caractère rémittent, on pourrait être tenté de considérer la fièvre bilieuse comme étant de même nature que la fièvre intermittente ; mais d’une part la rémittence n’est pas un caractère constant, et de plus il est reconnu de chacun que le quinquina est constamment nuisible.

SYNONYMIE. — Fièvre de Siam ; fièvre ictèrique , maligne , matelotte ; — gastro-hépatique ; — putride continue; typhus d’Amérique ou ictèrique ou bilieux; vomito uigro, vomito prieto des Espagnols, etc., etc.

Définition. — La fièvre jaune est une maladie propre aux climats chauds, régnant ordinairement épidémiquement ; elle est spécialement caractérisée par une couleur jaune de la peau et par des vomissements noirs.

Historique. — La fièvre jaune a qté complètement inconnue des anciens ; les premières notions que nous possédons sur celte redoutable maladie sont postérieures à la découverte du continent américain. Vaguement signalée lors du second voyage de Christophe Colomb (en 1Ù93) , elle fut longtemps confondue avec les autres maladies pestilentielles ; et ce ne fut guère que vers le milieu du xvii* siècle

i que les descriptions qu’on en donna eurent quelque précision. M. Mo- ! reau de Jonnès a calculé qu’en moins de quatre siècles on avait compté au moins deux cent soixante-quatorze grandes épidémies de fièvre jaune. Je mentionnerai entre autres celle qui, en 1793, sévit I dans l’Amérique du Nord , et spécialement à Philadelphie ; celles de | Cadix , en 1800 et 1803 ; celle de Saint-Domingue , en 1802 , si meur- I trière pour nos soldats; enfin, les épidémies de Barcelone , en 1821,

I; et de Gibraltar, en 1828 , sur lesquelles nous possédons les relations les plus complètes, et qui toutes ont été illustrées par le courage et I le dévouement des médecins français. Parmi les nombreux travaux que nous devons à nos compatriotes , nous citerons surtout ceux de Devèse , de Dalmas, d’Audouard, de Bailly, François et Pariset , les recherches { de M. Louis, publiées d’abord en Amérique , par Shattuck , et insérées ! récemment dans le t. 2 des Mémoires de la Société médicale d’obserj vation , enfin les documents de M. Chervin, relatifs surtout à l’étiologie et au mode de transmission de la maladie.

Anatomie 'pathologique. — L’état extérieur des cadavres est remarquable par une coloration jaune, particulièrement visible aux joues, aux aisselles et aux aines; on aperçoit aussi très souvent des pétéchies et de larges ecchymoses. Le système nerveux et les organes contenus dans la poitrine ne sont, en général, le siège d’aucune altération. Cependant M. Louis a fréquemment trouvé, pendant l’épidémie de Gibraltar, une j exhalation sanguine dans le parenchyme pulmonaire, et plusieurs fois même de véritables noyaux apoplectiques. Mais les lésions principales | ou caractéristiques se remarquent du côté des viscères abdominaux.

I Ainsi , l’estomac plus ou moins distendu contient une quantité variable I de sang. Ce liquide est tantôt pur ; le plus souvent il est brunâtre, noir, ij floconneux, plus ou moins altéré et d’une odeur aigrelette. M. Louis a [j trouvé du sang dans l’estomac chez les trois quarts environ des sujets. La muqueuse est parfois imprégnée de ce liquide et ecchymosée; elle peut être injectée, ramollie, épaissie, ulcérée, mais le plus souvent elle est intacte , et dans le cas où elle est enflammée , cette lésion n’est jamais ni très intense ni très étendue. Dans l’intestin grêle et le gros intestin,

| on retrouve encore de la matière noire; M. Louis l’a vue chez les deux ;| tiers; la muqueuse est aussi quelquefois ramollie; mais cette lésion est loin d’être constante , et dans les cas où elle existe , elle ne diffère pas de ce qu’on voit chez les sujets emportés par les autres maladies aiguës.

I Le foie est l’organe qui éprouve les changements les plus remarquables. Quelques auteurs avaient déjà noté que ce viscère acquérait assez souvent une teinte jaune ; mais c’est M. Louis qui, dans sa relation de l’épidémie de Gibraltar, a fait surtout connaître les altérations dont le foie était le siège chez les sujets emportés par la fièvre jaune. L’habile observateur dont je parle a trouvé que , chez tous les cadavres , le foie

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était plus ou moins décoloré, et offrait une teinte tantôt beurre frais, paille, café au lait, tantôt une teinte jaune, gomme-gutte ou couleur de moutarde , tantôt enfin une couleur orange et pistache. Cette décoloration était presque toujours générale , mais elle n’était pas exactement la même dans toute l’étendue de l’organe; elle coïncidait constamment avec un état d'anémie du foie. Cet organe contenait beaucoup moins de sang que d’ordinaire: aussi sa coupe était sèche et d’un aspect aride; le tissu avait en général sa consistance normale. Cette altération u’avait aucun rapport avec l’état du duodénum. Il est impossible, dans 1 état actuel de la science, de déterminer quelle est la nature et la caus^ de l’altération si remarquable du foie que je viens de décrire; mais tout semble prouver à M. Louis qu’elle doit être considérée comme constituant le caractère anatomique de la fièvre jaune. Les observations de M. Louis ont été confirmées à la Martinique par le docteur Dutrouleau, médecin distingué de la marine , qui n’a pas vu l’altération du foie manquer une fois sur plus de cent autopsies. Mais M. Rufz, qui observait précisément dans la même épidémie (de 1839 à 1841), dit, au contraire , aveir trouvé le foie intact une fois sur trois. S’il en était ainsi, si l’altération de foie manquait dans une aussi forte proportion , si elle était subordonnée au génie épidémique de la maladie, il ne faudrait pas la regarder comme constituant le caractère anatomique essentiel de l’affection , mais comme étant seulement une lésion concomitante très fréquente.

Symptômes. 1° Début. — En général , la fièvre jaune débute brusquement au milieu des occupations ordinaires de la vie , et au moment où l’on s’y attend le moins. Les malades éprouvent une céphalalgie plus ou moins intense, accompagnée de frissons, de douleurs contusives dans les membres et le dos. La chaleur succède bientôt aux frissons, la figure s’injecte , les yeux deviennent rouges et larmoyants , la soif est vive, il y a de l’anorexie, et parfois une douleur notable à l’épigastre. Les symptômes qui succèdent , varient ; mais , pour procéder avec méthode , il importe de distinguer à la maladie deux périodes.

J Première période. Les symptômes précédents persistent et s’accroissent pour la plupart. Bientôt les malades accusent une douleur épigastrique plus ou moins vive, s’accompagnant de nausées, de vomissements blanchâtres et qui sont provoqués par l’ingestion des boissons. La langue est humide et limoneuse; il y a de la constipation; le sommeil est nul; beaucoup de malades sont agités, et éprouvent une vive anxiété. Dans d’autres cas, il y a de la stupeur, une somnolence habituelle; les réponses sont lentes et pénibles; la langue et la lèvre inférieure sont tremblantes. Le pouls , plein , régulier, est médiocrement accéléré , quelquefois même sa fréquence est moindre que dans l’état

normal ; la chaleur de la peau est presque toujours faible ; les téguments de la poitrine sont souvent injectés.

Seconde période. — Elle commence vers le quatrième jour; à l’injection des téguments succède une teinte jaunâtre de ces parties; bientôt des épistaxis ont lieu ; les vomissements deviennent plus fréquents , et pour la première fois les matières qui sont rejetées sont en partie ou en totalité noirâtres, semblables à de la suie ou à du marc de café ; elles ont un goût âcre qui brûle à la gorge; les selles sont également noirâtres. Le malaise et l’anxiété redoublent; parfois il y a des hoquets ; les forces se prostrent; la chaleur diminue; l’urine n’est plus excrétée; des pétéchies , des ecchymoses , des plaques gangréneuses se montrent dans différents points du corps, et la mort arrive au milieu de ce cortège de symptômes effrayants : tel est le tableau de la maladie. Cependant il i importe de savoir que dans quelques épidémies certains autres symptôme sont été observés et prédominent : ainsi on a noté, tantôt un dé- I lire violent , tantôt une chaleur brûlante ; d’autres fois une soif inextin- I guible ; ou bien, comme cela eut lieu dans l’épidémie de Gibraltar, que ! M. Louis a décrite , les forces sont généralement peu prostrées , de sorte il que beaucoup de malades continuent à se lever et meurent pour ainsi | dire sur pied.

Parmi les symptômes que je viens de décrire , on notera spécialement | l’état d’anxiété, le ralentissement du pouls, la coloration jaune et les hémorrhagies, surtout celles qui ont lieu par l’estomac. Cependant il ne ; faudrait pas regarder, avec quelques personnes, les vomissements noirs ; comme un symptôme essentiel de la maladie, puisque M. Louis les a vus j manquer chez le tiers des sujets qui succombèrent; mais les vomisse- I menls, abstraction faite des matières expulsées, sont un symptôme plus | fréquent dans la fièvre jaune que dans aucune autre maladie aiguë, les - affections de l’estomac étant exceptées.

Marche. — D’après la description qui précède , on voit que la lièvre I jaune a une marche régulière et continue ; cependant dans quelques |i épidémies on a noté des rémissions parfaitement caractérisées. On observe le plus souvent une simple rémittence ; le type intermittent est

I beaucoup plus rare , et on ne le remarque guère qu’au début. Dans

I I certains cas, on voit assez fréquemment la transformation des différents I types entre eux : c’est ce que MM. Chambolle et Chervin ont noté K maintefois à la Pointe-à-Pitre. Les rémissions surviennent spécialement i! au début et à la fin des épidémies.

Durée. — La durée de la fièvre jaune est de cinq à dix jours dans les *! cas graves; elle est moindre si la maladie est bénigne.

Terminaisons. — La terminaison par la mort est annoncée par l’ac- *1 croissement des symptômes graves que j’ai énumérés plus haut ; mais tj parfois aussi on voit les malades succomber après une amélioration appa-

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rente; d’autres enfin meurent rapidement et d’une manière inattendue.

Lorsque la maladie a une heureuse issue , on voit les symptômes généraux et locaux cesser de s’accroître, ou perdre de leur intensité à une époque plus ou moins éloignée du début. Terme moyen , vers le cinquième jour la chaleur et la douleur épigastriques diminuent; le pouls reprend sa fréquence ; la peau s’humecte, et l’appétit renaît avec les forces.

La convalescence est presque toujours longue , pénible , eu égard surtout au peu de durée de la maladie ; il s’écoule en général plusieurs semaines avant le rétablissement des forces. Des rechutes peuvent avoir lieu, le plus souvent elles sont provoquées par quelque écart de régime; toutefois elles sont assez rares.

Une première attaque de fièvre jaune ne préserve certainement pas d’une seconde ; cependant il résulte aujourd’hui des documents et des faits nombreux particulièrement recueillis par M. Louis à Gibraltar, et par M. Dutrouleau à la Martinique , que la fièvre jaune est moins sujette à récidive que la variole elle-même , et qu’un individu qui en a été atteint , même au plus faible degré , en est , sauf quelques rares exceptions , préservé pour toujours.

Diagnostic. — Le diagnostic de la fièvre jaune ne présente généralement aucune difficulté. On ne pourra , à cause de l’ictère , confondre la maladie avec une hépatite, dans laquelle le volume du foie est augmenté et dans laquelle aussi une douleur plus ou moins vive existe dans l’hypochondre. Dans cette dernière affection, les symptômes généraux sont moins graves et la marche est moins rapide. On verra également plus tard qu’il- est impossible de confondre la fièvre jaune avec la gastrite simple. On dit que le typhus d’Amérique a beaucoup de rapports avec la fièvre bilieuse des pays chauds; plusieurs auteurs pensent même que ces deux maladies sont identiques, et ne diffèrent entre elles que par leur degré d’intensité : cependant dans la fièvre bilieuse l’ictère n’est jamais aussi marqué que dans la fièvre jaune; on n’observe jamais dans la première les vomissements noirs qui sont un phénomène prédominant dans la seconde. Toutefois il paraît que dans les pays où les deux maladies sont endémiques , les hommes les plus habiles sont souvent embarrassés pour établir une ligne de démarcation entre elles. Voilà pourquoi quelques uns les considèrent comme constituant des degrés ou des variétés d’une même affection.

Il serait impossible de confondre la fièvre jaune avec un accès de fièvre intermittente pernicieuse franche; cependant il paraît que, dans quelques cas , il est difficile de distinguer la fièvre jaune de certaines fièvres rémittentes ou sub-continues des pays chauds. Celte distinction , d’ailleurs, est d’autant plus difficile , que, dans beaucoup d’épidémies , ces deux affections coexistent manifestement ensemble, et quelquefois même on peut suivre aisément la transition ou la transformation des

; fièvres intermittentes en rémittentes, puis en continues, avec les symptômes ordinaires de la fièvre jaune. Toutefois disons par anticipation que dans la fièvre rémittente il n’y a pas de coloration jaune des téguments, que les vomissements sont bilieux, mais jamais noirâtres. La douleur et ! la tension des hypochondres , le refroidissement et l’état evanique des j extrémités, la rapidité avec laquelle la langue se dessèche et brunit,

| sont des caractères qui n’appartiennent pas à la fièvre jaune , et qui , au contraire, accompagnent la fièvre rémittente. Enfin, dans les temps j d’épidémies, on pourra s’aider, pour établir le diagnostic, de l’ouver- ! ture des cadavres.

Pronostic. — La fièvre jaune est presque aussi meurtrière que la peste; mais la mortalité varie beaucoup dans les différentes épidémies, j et pour chacune d’elles, suivant l’époque où on l’observe. En général, celte mortalité varie d’un tiers 5 un sixième. Presque tous les auteurs ! sont unanimes pour regarder la maladie comme étant plus grave chez les hommes que chez les femmes (à part pourtant les femmes grosses), plus grave aussi chez les adultes que chez les enfants, chez les sujets robustes et pléthoriques que chez ceux dont la constitution est moins forte. Elle est aussi incomparablement plus meurtrière chez les étrangers que I sur les gens du pays. M. Rufz rapporte que sur dix-huit créoles qu’il ' a traités dans les dernières épidémies de la Martinique , il n’en a perdu j que deux , tandis que la mortalité générale des malades traités à l’hôpital de la marine aurait été de un sur cinq, d’après le docteur Du- I trouleau. Une habitation étroite, des chagrins, un corps épuisé par les i privations et les fatigues , enfin une saison humide et chaude , sont tout autant de circonstances qui influent sur la terminaison fâcheuse de la j maladie.

Les symptômes qui doivent être regardés comme étant d’un sinistre i présage sont les ecchymoses , les pétéchies , la gangrène , les hémor- | rhagies , les vomissements noirs , la suppression de l’urine , le coma ,

! les syncopes , le refroidissement du corps, la prostration extrême; enfin j beaucoup d’auteurs ont signalé l’ictère qui apparaissait de bonne heure j comme étant d’un fâcheux augure.

Etiologie. — Dans l’étiologie de la fièvre jaune nous devons étudier: 1° les causes qui président à son développement primitif; 2° son mode I de propagation.

La plupart des auteurs modernes, et surtout les médecins américains, admettent que deux causes sont indispensables pour la production de la fièvre jaune. Ces causes sont une grande élévation de température et un foyer d’infection , c’est-à-dire un centre de putréfaction produit | par la décomposition des matières végétales et animales : aussi, disent-ils,

| est-ce spécialement sur les bords de la mer, des lacs et dés grands fleuves I que la fièvre jaune se montre. Nul doute que ces deux causes ne pro-

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(luisent le développement, et ne favorisent aussi la propagation du typhus d’Amérique ; des faits nombreux l’ont prouvé. C’est ainsi que trop souvent on a vu des navires naviguant en pleine mer, dans les latitudes où la fièvre jaune a coutume de régner, et dans lesquelles un foyer d’infection s’était accidentellement développé , être tout-à-coup envahis par la maladie. Cependant , ces faits ne sauraient nous autoriser à regarder avec M. Chervin les deux causes dont je parle comme essentielles y et à croire qu’aucune épidémie de fièvre jaune ne saurait exister sans leur concours. Car, d’une part , il est des pays , tels que certaines provinces des Indes orientales , où se trouvent réunies au plus haut degré les causes d’insalubrité qu’on regarde comme engendrant la fièvre jaune; et cependant ce fléau a toujours respecté ces contrées, ou bien il y est à peine endémique; et, d’autre part, on cite divers pays sur le sol desquels on ne trouve aucun foyer d’infection, bien que la fièvre jaune s’y développe souvent ; telles sont entre autres les îles Bermudes dans l’Amérique septentrionale. Enfin , il y a des contrées où ces causes sont permanentes, bien que la maladie ne s’y montre qu’à des intervalles plus ou moins éloignés. Il faut donc admettre que la cause intime du typhus d’Amérique nous est encore à peu près inconnue.

Quoi qu’il en soit, la fièvre jaune est une maladie propre aux climats chauds , on ne l’a jamais observée au-delà du h 8e degré de latitude. L’élévation du sol a une influence non moins remarquable sur son développement , puisqu’elle cesse d’exister dans les pays situés à plus de 2,000 mètres au-dessus du niveau de la mer. Elle sévit surtout dans les îles et le continent américain, dans quelques parties de l’Afrique , comme le Sénégal , et parfois dans le midi de l’Europe , surtout en Espagne. Là où la fièvre jaune est endémique, on la voit régner souvent toute l’année ; la maladie n’atteint guère que les étrangers non encore acclimatés. Les indigènes n’en sont point pourtant à l’abri , mais ils y sont moins prédisposés. Les individus nouvellement débarqués sont d’autant plus aptes à contracter l’affection qu’ils arrivent d’un pays plus fcpid. Si la maladie se déclare dans des régions plus tempérées, en Europe par exemple , elle ne règne guère que pendant les saisons d’été et d’automne, et frappe indistinctement les indigènes et les étrangers, à part peut-être ceux qui sont récemment arrivés des pays tropicaux. Toutes choses égales , d’ailleurs , la fièvre jaune fait plus de victimes chez les blancs que dans la race nègre. Le sexe masculin , l’âge adulte , la constitution forte et pléthorique, le régime exclusivement animal, l’usage des spiritueux, les fatigues et les émotions morales, sont tout autant de causes qui prédisposent à la maladie.

Le mode de transmission de la fièvre jaune est un point sur lequel on a beaucoup discuté depuis quarante ans. Aujourd’hui les médecins sont

)| encore divisés en deux camps : les uns soutiennent que la maladie est j contagieuse, les autres, en plus grand nombre , et en tête desquels se place surtout M. Chervin, prétendent qu’elle ne peut jamais se propager par voie de contagion, que par conséquent elle n’a pu être importée ! des Antilles dans notre Europe. Enfin ils disent que, née sous l’influence de causes tout-à-fait locales, elle vit et meurt dans le foyer plus ou | moins circonscrit qui l’a vue naître. Une observation souveut répétée a | prouvé, en effet, que dans le pays où la fièvre jaune est endémique la ma- I ladie reste bornée au littoral et s’étend rarement dans l’intérieur des terres. Un individu qui quitte le foyer d’infection ne la transporte pas avec lui ; s’il en a rapporté le germe, d peut périr plus ou moins loin du i centre de l’épidémie, mais il ne communique pas la maladie aux personnes i qui l’entourent et le soignent; en un mot, il paraît prouvé que les malades en sortant de la sphère du foyer ne peuvent l’agrandir, l’étendre au loin ; ils ne peuvent enfin développer par eux-mêmes un nouveau foyer d’infection indépendamment de toute influence locale. C’est là le fait capital et qui semblerait démontrer que la fièvre jaune n’est point réellement contagieuse, caron ne saurait accepter comme preuve de contagion, les faits (presque les seuls que citent les contagionistes), d’individus qui vivant dans le foyer d'infection , ou y étant venus accidentellement et y ayant eu des rapports avec des sujets affectés, ont été ensuite atteints de la maladie. Comme si dans ces cas il n’était pas plus probable que la fièvre jaune était survenue par le fait seul de l’infection des lieux , plutôt que de croire qu’elle a pu être transmise par le contact immédiat ! S’ensuit-il de là que la fièvre jaune ne puisse jamais être contagieuse? J’avoue que. n’ayant jamais étudié la maladie par moi-même, et encore un peu ébranlé par quelques faits favorables à la contagion qu’on trouve dans les auteurs , je n’oserais dire ,

I avec une certitude absolue et une sécurité entière , que la fièvre jaune n’est contagieuse dans aucun cas. Mais lorsqu’on a étudié avec soin et une complète indépendance les faits allégués par les infectionistes et leurs adversaires , on reste convaincu que la contagion n’est pas le mode ordinaire de propagation de la maladie.

Traitement. — Le traitement de la fièvre jaune se divise en traitement curatif et en traitement prophylactique.

1° Traitement curatif. — Un grand nombre de moyens ont été préconisés contre la fièvre jaune; mais jusqu’à présent on n’a pu trouver un agent spécifique ou une méthode uniforme de traitement. Les saignées, les vomitifs , les purgatifs , le mercure , l’opium , le quinquina, les sudorifiques, les bains chauds et froids, les bains de vapeur, la glace, les frictions huileuses, etc., sont tout autant de moyens qui peuvent être utiles dans certains cas.

Ainsi lorsque la fièvre jaune attaque des sujets robustes, et qu’elle

s’accompagne d’une vive réaction inflammatoire , il convient de recourir promptement à la saignée générale. Il est des auteurs qui conseillent même de la répéter plusieurs fois, surtout dans les premiers jours de la maladie. D’autres médecins, qui ont pratiqué aux Antilles et en Europe, ont blâmé l’emploi de la saignée comme produisant la prostration, ou comme rendant les convalescences interminables; mais nous croyons que ces auteurs se sont trop hâtés de poser des règles générales à l’occasion d’une seule épidémie qu’ils ont décrite. Pour nous , nous devons admettre que , suivant le génie de la constitution épidémique , on devra saigner peu ou beaucoup , sans qu’il soit possible d’établir à ce sujet aucune règle fixe. Dans tous les cas, la saignée générale est préférable aux saignées locales , celles-ci devenant quelquefois l’occasion de gangrène , ou bien d’hémorrhagies difficiles à arrêter.

Dans les commencements de la maladie , les boissons douces , acidulés ou gazeuses seront données en abondance ; on plongera les malades dans des bains frais ou tièdes, et on fera sur la surface du corps des lotions vinaigrées ou avec du jus de citron. On a conseillé de combattre les symptômes gastriques par l’emploi des vomitifs ; mais ces médicaments peuvent être nuisibles , et il faut user de la plus grande réserve dans leur emploi. Il n’en est pas de même des laxatifs; ceux-ci ont, au contraire , de l’utilité. On donne surtout l’huile de ricin , la pulpe de tamarin, la manne, le calomel, ou des purgatifs salins.

Dans la deuxième période de la maladie , lorsque la jaunisse , les vomissements noirs et la prostration surviennent , l’indication capitale qui se présente est de soutenir les forces; c’est dans ce but qu’on administre le quinquina , le vin , les aromatiques. Si des accidents nerveux se déclarent, on leur oppose les antispasmodiques, tels que le camphre, le musc, le castoréum. On a encore conseillé alors de promener à la surface du corps des sinapismes et des vésicatoires; mais il serait imprudent d’employer les exutoires, et même les simples rubéfiants , toutes les fois qu’il y a tendance à la gangrène , ou que des hémorrhagies ont lieu.

Les vomissements étant un symptôme très pénible , on a conseillé de les calmer par l’usage de l’opium , de l’éther, de l’eau de menthe , de la potion de Rivière, et en appliquant un vésicatoire à l’épigastre; mais ces moyens ne paraissent pas très utiles. Peut-être obtiendrait-on plus d’avantage de l’emploi des boissons acidulés et glacées prises en très petite quantité h la fois, et qui auraient aussi pour effet de modérer les hémorrhagies qui se font par les organes digestifs.

Le quinquina est , après les sangsues , le moyen dont on a peut-être le plus abusé dans le traitement de la fièvre jaune. Sous le règne de la doctrine de Brown, les médecins français, anglais, et surtout les espagnols , prescrivaient , dès le début , des doses énormes de quinquina ,

jusqu’à 250 grammes (8 onces) en trente-six heures; plus tard on a ! donné préférablement le sulfate de quinine. Mais si ces médicaments ont été manifestement utiles dans certaines épidémies, cela n’a eu lieu que momentanément , et l’expérience a prouvé qu’on ne pouvait en faire I une mélhode de traitement applicable à la généralité des cas. Aujourd’hui, l’élite des médecins qui pratiquent dans les pays où la fièvre jaune sévit est à peu près unanime pour réserver l’emploi du quinquina ou du sulfate de quinine pour les deux indications suivantes, qui sont : 1° de relever les forces quand elles sont trop prostrées; 2° de combattre les symptômes de périodicité quand ils existent.

Traitement prophylactique. — Le seul moyen de se préserver de la fièvre jaune , c’est de fuir les foyers d’infection et d’aller habiter des lieux salubres , élevés et bien ventilés. Les personnes qui par état et par devoir sont obligées de vivre dans le centre de l’épidémie , ne devront point s’écarter des règles d’une bonne hygiène ; mais elles s’accorderont aucune confiance aux saignées , aux exutoires , aux purgatifs , aux émétiques, moyens qu’on a voulu regarder comme prophylactiques, et qui, par le trouble qu’ils occasionnent, sont plutôt capables de favoriser le développement de la maladie.

Les contagionistes, dans le but de nous préserver de l’importation de la fièvre jaune , ordonnent les quarantaines et l’observation de toutes les lois de police médicale qui sont en vigueur contre la peste. Mais nous croyons qu’on pourrait sans danger se relâcher d’une sévérité qui n’est plus justifiée aujourd’hui. Nous ne conseillons pas pourtant de négliger toute espèce de précaution et d’admettre en libre pratique , aussitôt après leur arrivée dans nos ports , les navires qui viennent des pays infectés par la fièvre jaune ; mais nous pensons qu’il suffirait dans ces cas de déplacer l’équipage pendant quelques jours, de ventiler les navires, d’exposer les marchandises sur des chantiers vastes et bien aérés avant de les livrer au commerce. Si une rue est infectée , forcez les habitants à l’abandonner; faites-en de même pour un quartier et pour une ville. Si c’est impraticable , conseillez au moins l’émigration à une partie des habitants. Ces moyens ont suffi plusieurs fois aux États-Unis pour anéantir rapidement une épidémie de fièvre jaune.

Nature de la maladie. — Les recherches d’anatomie pathologique empêchent d’admettre que la fièvre jaune soit une gastrite , ou , comme le voulait Tomassini, une inflammation hépato- gastrique ; car les altérations de l’estomac ne sont point constantes. Si le foie est toujours affecté d’une certaine manière , cette altération ne peut rendre compte du mouvement fébrile ni des autres symptômes graves et n’explique pas non plus la mort. Nous croyons donc que , dans la fièvre jaune , il existe une cause plus générale. Nous regardons la maladie comme produite par un empoisonnement miasmatique , par une infection du sang ,

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et l’on s’explique aisément alors la réaction vive de l’organisme, les perturbations nerveuses , les symptômes de décomposition générale, les hémorrhagies qui ont lieu par diverses voies et même l’ictère.

Doit-on, ainsi que le fait M. Chervin , regarder la fièvre jaune comme étant par sa nature identique avec la fièvre intermittente ? Faut-ii considérer la première comme étant le degré le plus élevé des accidents que les effluves marécageux peuvent produire ? C’est une question qu’il nous est impossible de résoudre. Disons toutefois que les raisons que donne M. Chervin pour défendre son opinion ne sont pas très concluantes , et , dans tout ce qu’il dit , on trouve bien moins de preuves que de simples assertions. Si nous osions nous fier aux impressions que nous avons reçues des lectures que nous avons faites, nous conclurions tout autrement que M. Chervin ; car, quoi qu’il en dise, nous ne trouvons dans la fièvre intermittente et la fièvre jaune non seulement nulle identité , mais même nulle analogie dans les lésions cadavériques et dans les symptômes. Le quinquina , si efficace contre les accès périodiques, échoue presque toujours dans la fièvre jaune. Enfin , si celle-ci se voit souvent dans les pays marécageux, il est avéré néanmoins que son intensité et sa fréquence ne sont pas en rapport constant avec l’insalubrité du lieu, et que le contraire se voit dans les fièvres d’accès. Enfin nous avons vu que la fièvre jaune pouvait régner épidémiquement et endémiquement dans des lieux salubres, chose qui n’arrive jamais pour les fièvres intermittentes. Nous ne contestons pas cependant qu’on ne voie quelquefois des symptômes intermittents avec la fièvre jaune ; nous reconnaissons même volontiers que la fièvre jaune peut commencer ou se juger par des accès périodiques. Mais que conclure de cela , si ce n’est que les deux maladies dans quelques cas peuvent se compliquer, et que les caractères de l’une peuvent s’effacer par la prédominance de l’autre. C’est ce qu’on rencontre pour une foule d’autres affections.

Synonymie. — Pestilentia , lues , contngium, morbus conlagiosus ; fièvre du Levant, typhns'd;Orient . fièvre adèno-nerveuse , etc.

Définition. — La peste est une maladie aiguë, ordinairement épidémique , qui , indépendamment des phénomènes qui lui sont communs avec les autres maladies pestilentielles, présente en outre pour symptômes particuliers des bubons, des anthrax, des charbons et des pétéchies gangréneuses.

Historique et bibliographie. — Les livres sacrés , les auteurs grecs et latins font mention d’un grand nombre d’épidémies meurtrières qu’on rapporte généralement à la peste, mais dont il est impossible pourtant de bien fixer la nature, puisqu’elles out été décrites presque uniquement

par des historiens ou par des poëtes. Ce n’est qu’à dater du milieu du v Ie siècle qu’on a possédé quelques renseignements précis; depuis cette époquejusqu’à nos jours, on a observé un nombre presque infini d’épidémies dans toutes les provinces de l’ancien continent; mais les plus générales et les plus meurtrières sont celles qui ont régné aux xve, xvi* et xvnc siècles; la peste noire du xivc fut celle qui exerça les plus affreux ravages.

La peste a été l’objet d’une foule de travaux importants parmi lesquels se distinguent surtout cel i de Diemerbroek, qui décrivit la peste J de Nimègue ; de Bertrand , qui fut le meilleur historien de l’épidémie | de Marseille, de 1720 ; ceux de Mertens et de Samoïlowitz, qui ont traité I de la peste qui, en 1771, ravagea Moscou. Desgenettes a donné aussi, j dans sa relation médicale de la campagne d’Orient, une description curieuse de la peste de l’an yii (1798). Enfin plus récemment plusieurs - de nos compatriotes ayant observé les dernières épidémies qui ont ravagé l’Égypte, ont publié sur elle? des documents précieux. On consultera surtout avec fruit les livres de MM. Billard, Clot-Bey, Aubert, et le mémoire lu par l’honorable docteur Lachèse à l’Académie de médecine.

Anatomie pathologique. — Les anciens ne nous avaient rien appris de positif sur les lésions qu’on trouve chez les sujets emportés par la peste. Celte lacune importante vient d’être comblée par les médecins français qui ont observé les différentes épidémies qui ont régné de 1833 à 1838 en Égypte, à Smyrne et à Constantinople. Bulard est celui qui a tracé avec le plus de soin le tableau des altérations cadavériques , et c’est à l’ouvrage qu’il a publié que j’emprunte la plupart des détails qui vont suivre. ^

L’habitude extérieure des cadavres ne présente de remarquable que la persistance des pétéchies observées pendant la vie , et l’affaissement des bubons et des charbons. En général, il y a peu de roideur cadavérique , et le système nerveux n’offre d’autre altération qu’un léger piqueté et une diminution de consistance ; les sinus de la dure-mère sont gorgés de sang; les ganglions et les plexus du trisplanchnique sont parfaitement intacts; l’appareil respiratoire est rarement enflammé. Le cœur, souvent ramolli , est généralement distendu par du sang noir caillebotté ou fluide et d’un aspect vineux. L’appareil digestif est généralement friable ; l’estomac contient souvent un liquide noirâtre , mélanique , et sa surface interne est le plus communément recouverte de pétéchies parfois confluentes, semblables à celles de la peau. Lorsque la mort est arrivée à une période avancée de la maladie , on trouve quelquefois des ulcérations linéaires, livides ou noirâtres situées entre les replis de la muqueuse et n’intéressant que l’épaisseur de cette membrane; ces ulcérations n’existent jamais dans l’intestin grêle , qui est aussi moins sou-

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vent ramolli et ecchymose ; le gros intestin n’offre qu’une distension gazeuse ; les follicules de Brunner et de Peyer sont sains. Le foie est gorgé de sang noir et fluide ; il n’offre en général rien de notable dans sa couleur, son volume et sa consistance; la rate, au contraire, a acquis un volume trois ou quatre fois plus considérable; son tissu, gorgé de sang noir, est friable et se réduit à la moindre pression en un détritus putrilagineux. Les reins, souvent ecchymosés à leur surface, ont presque toujours le double ou le triple de leur volume normal ; ils sont gorgés de sang.

On voit par ce qui précède que les viscères ne sont pas , comme les anciens l’avaient dit , le siège fréquent de gangrène et de charbons.

M. Bulard paraît pourtant avoir observé cette dernière lésion sur le foie de quatre pestiférés. Mais l’altération la plus profonde, la moins connue, bien qu’elle soit presque constante , c’est celle qu’on rencontre du côté du système lymphatique.

Nous verrons bientôt que des tumeurs particulières, nommées bubons, se développent pendant la vie dans plusieurs endroits du corps, et spécialement dans les aines et les aisselles. Ces tumeurs siègent dans les ganglions lymphatiques. Ceux-ci ont acquis un volume qui varie depuis celui d’une pistache jusqu’à celui d’un œuf d’oie; ils ont une coloration grisâtre , café au lait, livide ou noire; leur consistance peut égaler celle du squirrhe , ou bien leur mollesse est telle qu’on les réduit en putrilage à la moindre pression. Lorsque les bubons occupent une des régions inguinales , les ganglions abdominaux qui s’étendent de l’arcade crurale au plexus solaire, participent à la même altération. Us 11e forment plus entre eux qu’une masse compacte, bosselée, tandis qu’une exhalation sanguine infiltre les mailles du tissu cellulaire ambiant et reflète une couleur violacée ou noire à travers le péritoine. Si les bubons siègent dans l’aisselle, les ganglions abdominaux sont intacts, tandis que ' ceux de la région axillaire sont volumineux, noirs et friables. On y rencontre aussi des épanchements sanguins , et ces diverses altérations se propagent sous la plèvre, dans la poitrine, ensuivant le trajet des vaisseaux lymphatiques jusqu’au canal thoracique , ou de la grande veine lymphatique suivant le côté malade. Les vaisseaux lymphatiques ne semblent pas participer à l’altération des ganglions ; ceux-ci ne sont jamais altérés que dans quelques points isolés , mais jamais dans toutes les régions àla fois. Bulard regarde les différentes lésionsdes ganglions que nous venons de décrire et qu’un habile médecin, M. Lachèze, a également toujours reconnues, comme constituant la lésion essentielle et primitive de la maladie. Cependant toutes les altérations dont je viens de parler ne sont pas constantes , car i! n’est pas rare de rencontrer des cadavres de pestiférés à l’ouverture desquels 011 ne peut constater aucune lésion matérielle des solides.

Symptomatologie. — En général , la peste débute sans être précédée de prodromes. Les malades éprouvent tout-à-coup une lassitude extrême, des frissons irréguliers, une céphalalgie plus ou moins vive, avec vertiges, étourdissements. La maladie date à peine de quelques heures que déjà la prostration est extrême ; la station et la marche sont impossibles ; la figure exprime l’abattement ou la stupeur; les malades sont tourmentés tantôt par une insomnie opiniâtre, d’autres tombent dans le coma , quelques uns ont des songes effrayants , des visions ; enfin , il en est qui sont agités par un délire paisible ou furieux, comme on l’ob- I serva communément dans la peste de Digne , en 1629. Le pouls est en ! général fréquent, petit, misérable; le sang tiré par la phlébotomie, d’un ! rouge obscur, assez dense, ne se recouvre jamais de couenne (Bulard j et Lachèse) ; la peau est chaude et sèche, et la respiration accélérée. La | langue est humide et blanche, la soif nulle ou inextinguible. Il y a des ; vomissements ou de simples régurgitations de matières aqueuses , ou bien jaunes, vertes, et quelquefois sanguinolentes : tantôt il y a de la constipation, tantôt, au contraire, les malades ont des selles fétides , jaunes, noires. L’urine varie beaucoup dans sa couleur et sa quantité. Mais indépendamment des symptômes qui précèdent, on voit, à une époque indéterminée de la maladie , apparaître dans divers points du corps, des bubons, des anthrax, des charbons et plusieurs exanthèmes.

1 0 Bubons. — Le bubon pestilentiel est une tumeur ronde ou oblongue , lisse ou bosselée, rouge, violacée , ou sans changement de couleur à la peau , d’un volume variant depuis celui d’une amande jusqu’à celui d’un gros œuf. Ces tumeurs sont parfois indolentes , mais le plus souvent elles sont le siège de douleurs plus ou moins vives. Les bubons sont i formés par les ganglions lymphatiques; on les observe le plus souvent dans le pli de l’aine, un peu moins fréquemment dans le creux de l’aisselle, plus rarement encore dans les régions cervicale et parotidienne; enfin, les bubons du creux poplité sont les moins communs. En général, on les rencontre isolément dans l’une des régions que je viens de nommer; quelquefois on en voit se développer dans plusieurs points à la fois, mais il n’y en a jamais dans les lieux privés de ganglions lymphatiques. Leur nombre varie de 1 à k chez le même individu ; leur développement est en général rapide : quelques uns arrivent promptement à maturité, et laissent échapper quand on les ouvre un pussanieux; d’autres sont à peine développés qu’ils disparaissent; enfin , il en est qui restent stationnaires.

2° L’anthrax de la peste a la forme d’une tache rouge , très douloureuse, ayant 3 ou l\ doigts d’étendue, occupant ie dos, les épaules ou les aines, se terminant par résolution ou par gangrène.

3° Le charbon , que la commission médicale du Caire a proposé avec

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raison de nommer pustule gangréneuse , est formé par une ou plusieurs vésicules ou pustules entourées d’une auréole rouge, remplies d’une sérosité brune ou noirâtre, qui, après avoir’ atteint le volume d’une aveline, se déchirent et laissent à nu une surface complètement gangrenée. La mortification fait bientôt de nouveaux progrès, et pénètre plus ou moins profondément; si la gangrène se limite, l’escarre finit par se détacher. Les charbons pestilentiels se développent ordinairement au tronc ou aux membres , parfois aux parties génitales , sur le cuir chevelu ou à la face; on en a vu jusque sur des bubons (Chénot). Il y en a rarement moins de 3 , et leur nombre ne dépasse guère 12.

k° Exanthèmes , éruptions, etc. — Enfin, la peau peut présenter encore des plaques érysipélateuses , mais surtout des pétéchies discrètes ou confluentes, rosées, violettes ou noires, et ayant de 1 à 5 millimè- 1 très de diamètre.

Ces quatre symptômes, bubons, anthrax, charbons et pétéchies, peuvent exister simultanément ou isolément. Les premiers sont ceux qui manquent le plus rarement; on les voit dans quelques cas bénins constituer à eux seuls presque toute la maladie , et n'être point accompagnés du mouvement fébrile, ou du moins celui-ci est léger, et n’a qu’une courte durée. Mais, le plus ordinairement, des symptômes généraux fort graves coïncident avec le développement des lésions que nous venons de décrire. Ainsi les traits sont décomposés; il y a des * soubresauts des tendons, et parfois des mouvements convulsifs; la voix est altérée ou éteinte, les sens sont abolis ou pervertis, la langue est sèche et couverte de fuliginosités; il y a des hoquets , de la dyspnée; le pouls est inégal , irrégulier , insensible ; il y a des syncopes ; le sang s’échappe par diverses voies; toutes les excrétions exhalent une grande fétidité; c’est au milieu de ces symptômes graves que la mort a lieu.

Marche. — En général, la peste a une marche toujours ascendante , et on observe rarement dans son cours des rémissions et des exacerbations alternatives.

Durée , terminaison. — La durée moyenne de la maladie varie entre cinq et huit jours; d’autres fois la vie se prolonge jusqu’à la fin du deuxième septénaire, tandis que dans quelques épidémies, telles qud celle de Marseille en 1720, beaucoup de malades succombent au bout de vingt-quatre ou trente heures. Enfin on a dit que la peste pouvait frapper comme la foudre, et tuer subitement des individus qui jouissaient en apparence de la meilleure santé; mais ce fait est loin d’être encore prouvé. Lorsque la maladie a une heureuse issue, les symptômes graves s’amendent peu à peu : s’il y a eu gangrène quelque part, l’escarre est élimiué , les bubons se résolvent ou suppurent, et , dans ce cas, le pus est généralement de bonne nature. Le petit nombre des malades qui échappent à l’affection reprennent lentement leurs forces, leur iutelli-

gence est affaiblie, quelques uns restent languissants, ou privés de l’usage d’un sens , d’un ou plusieurs membres.

Formes. — Les auteurs ont distingué plusieurs formes de peste. Ils ont décrit une peste inflammatoire, gastrique, nerveuse, putride, suivant que les phénomènes inflammatoires, nerveux, etc., prédominaient. Mais ces distinctions sont peu importantes , et il suffit, pour la pratique, de reconnaître qu’il y a une forme bénigne et une forme grave ou maligne.

En général , la peste n’attaque qu’une seule fois la même personne ; cependant on observe de nombreuses exceptions à cette règle ; ainsi on a vu quelquefois un même individu être atteint plusieurs fois de l’affection dans le cours d’une seule épidémie ; pendant la dernière peste de Marseille, Bertrand contracta jusqu’à trois fois la maladie.

Diagnostic. — Il importe que chaque médecin soit bien fixé sur les symptômes diagnostiques de cette terrible affection, car de cette connaissance pourra dépendre souvent le salut de provinces entières. Chose rej marquable, dans presque toutes les épidémies qui ont eu lieu, la nature i de la maladie fut méconnue dans les commencements; et cette erreur a été commise par des médecins d’un grand mérite, et en particulier par N. Massa, J. Merc.urialis, Chicoineau et Veraey. D’autres fois, on a annoncé comme pestilentielles des maladies qui n’avaient pas ce caract tère , erreur non moins funeste que la première qui a jeté tout un i pays dans la consternation , et causé le plus grand dommage à la for- I tune privée et publique.

Quoiqu’il n’y ait aucun symptôme qui soit pathognomonique de la j peste, cependant il y a une réunion de caractères qui font aisément j distinguer celte maladie de toutes celles avec lesquelles elle peut avoir quelque ressemblance. Ainsi , une maladie fébrile débutant en général brusquement , sévissant sur un grand nombre d’individus à la fois ,

; et qui, au milieu de symptômes typhoïdes graves, s’accompagne de ! bubons , d’anthrax , de pustules gangréneuses, 11e peut être que la peste. Si la maladie mal caractérisée d’abord, 011 avait quelque incertitude sur sa nature, il faudrait, comme le conseille M. Chomel 1) , isoler les ma- | lades , ainsi que les personnes qui les soignent, et toutes celles qui dans le même lieu offriraient des symptômes suspects : on concilierait ainsi j tous les intérêts.

Pronostic. — La peste est le plus terrible des fléaux qui puissent affliger | l’espèce humaine ; elle enlève quelquefois la moitié des habitants d’un | pays, elle interrompt le commerce et tous les rapports sociaux ; elle exi pose souvent celui qu’elle épargne à toutes les horreurs de la misère et j de la famine. La mortalité varie dans les différentes épidémies, et ne sau-

(l) Traité des Fièvres , p. 497.

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rait être calculée. Il paraît, toutes choses égales d’ailleurs, que la peste qui survient pendant une saison humide et chaude , celle qui sévit au sein de populations pauvres et entassées, est plus grave. La plupart des auteurs ont également reconnu que les sujets vigoureux et pléthoriques étaient plus rapidement enlevés que les individus d’une constitution moins forte. — Quant aux signes pronostiques, il n’y en a aucun qui ait une valeur certaine ; et , comme l’a dit avec raison J. Morello, dans la peste , les sens, la raison , les aphorismes d’Hippocrate , tout nous trompe, et un signe favorable dans une épidémie devient pernicieux dans une autre. Cependant, règle générale, les charbons , la gangrène, les syncopes , la prostration extrême , le refroidissement du corps , la décomposition des traits , les convulsions , les urines sanguinolentes , sont des signes qui indiquent une mort presque certaine et imminente.

Etiologie. — La peste est endémique dans plusieurs pays d’Orient, et spécialement dans diverses contrées de l’Asie et à Constantinople. Bulai d a prétendu , contre l’opinion généralement reçue , que la peste n’est point endémique en Egypte , il croit que , lorsqu’elle règne dans ce pays , elle y a été nécessairement importée par les caravanes ou les bâtiments marchands. Quoi qu’il en soit, les opinions les plus diverses ont été émises sur les causes qui président au développement de la maladie , dans les pays d’où elle semble être originaire. La plupart accusent des causes locales d’insalubrité , telles que des foyers d’infection produits par la décomposition des matières végétales , et surtout animales, le débordement des fleuves, l’humidité, l’encombrement des populations, la misère, la malpropreté, etc. Beaucoup pensent que ces causes locales d’insalubrité , qu’on rencontre partout, ne sont point suffisantes pour la génération de la peste ; suivant eux, elles n’ont d’autre influence que de favoriser l’extension de la maladie, et de la rendre beaucoup plus grave. L’impossibilité où l’on est souvent de rapporter le développement de la peste à l’existence de causes locales, a fait supposer à quelques personnes, et en particulier au docteur Clôt Bey, que la maladie naissait sous l’influence de ces causes générales , probablement météorologiques, qui président au développement delà plupart des autres épidémies , et dont il nous est impossible de déterminer la nature. Mais dans l’état actuel de la science , cette importante question d’étiologie ne saurait être encore résolue. Il faut admettre pourtant que, dans les contrées de l’Orient qui semblent être le berceau de la peste, il doit exister certaines conditions spéciales inconnues dans les régions occidentales de l’Europe, où la maladie dont je parle ne paraît jamais se développer primitivement. En effet, toutes les fois que la peste a paru dans notre continent , on a eu des preuves positives qu’elle y avait été importée , ou du moins on a eu de grandes présomptions pour l'admettre , et depuis plus d’un siècle on ne l’a jamais vue que dans des lieux en

relation habituelle avec le Levant , et dans des temps où les contrées orientales en étaient déjà infectées. La peste est donc une affection contagieuse.

La contagion de la peste a été contestée par quelques auteurs, et le docteur Clôt est, parmi les modernes, un de ses plus ardents adversaires. Cependant tous les raisonnements qu’on peut faire, et tous les cas d’immunité qu’on rapporte chez des individus qui s’étant exposés à la maladie ne l’ont point contractée , ne sauraient infirmer les faits nombreux favorables à la contagion. Ainsi nous avons dit que , lorsque la peste se développait en Europe, c’était toujours dans des lieux qui avaient des relations avec les contrées où la maladie existait déjà. Il est certain que, dans les pays ravagés, on parvient presque toujours à se préserver du fléau en s’isolant des personnes infectées. Mertens, dans la peste de Moscou , Bulard et M. Lachèse , dans la dernière épidémie d’Égypte, ont vu un grand nombre d’établissements publics être entièrement préservés par l’isolement , tandis qu’au dehors, le fléau exerçait ses ravages. La science possède un grand nombre de cas où la peste a été inoculée et transmise à des criminels ou des prisonniers de guerre ; et si plusieurs médecins ont pu s’inoculer impunément le pus des bubons , d’autres ont payé de leur vie cet audacieux expériment. Il paraît que la transmission de la peste se fait surtout par le contact immédiat ; elle peut aussi avoir lieu par les effets et les hardes ayant appartenu aux pestiférés, mais jamais par les cadavres.

On a reconnu qu’une température humide et chaude , que la faiblesse de la constitution , l’âge adulte , le sexe féminin , les fatigues , la terreur, la misère , les grands rassemblements du peuple dans les cérémonies publiques , étaient tout autant de circonstances qui favorisaient la propagation de la maladie. Dans certaines épidémies, on a vu que des personnes exerçant certaines professions en avaient été presque exemptes, mais il n’y a encore à ce sujet rien de bien démontré. Il y a aussi dans toutes les pestes un certain nombre d’individus qui vivant sans cesse dans le foyer de la contagion, sont respectés par la maladie sans qu’on puisse savoir la cause de cette immunité.

Les auteurs estiment qu’il se passe de un à sept jours entre le moment où le virus est introduit dans l’économie et celui où ses premiers | effets se développent ; mais cette question sur la durée de l’incubation n’est pas encore suffisamment éclaircie par les faits.

Du traitement. — Le traitement de la peste doit être distingué en i curatif et en préservatif ou prophylactique.

1° Traitement curatif. — On a tour à tour préconisé un grand : nombre de remèdes empiriques dont l’expérience n’a pas jusqu’à présent sanctionné r efficacité ; telles sont les frictions avec la glace , vantées par Samoïlowits dans la peste de Moscou ; les frictions huileuses , i. 6

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qui ont été employées dans plusieurs épidémies sans que leur utilité comme moyen curatif ait été démontrée. D’autres médecins ont eu recours à une médication perturbatrice. Ainsi , les saignées abondantes , les sudorifiques puissants, administrés dès le début de la maladie, ou bien les excitants diffusibles, les toniques, et enfin les narcotiques, les mercuriaux eux-mêmes ont compté de nombreux partisans. Mais malheureusement le traitement de la peste , comme celui de la plupart des autres affections, ne saurait être soumis à une méthode uniforme , et les moyens thérapeutiques doivent varier suivant la physionomie de la maladie et la prédominance de quelques symptômes ; en un mot, il faut satisfaire aux indications les plus pressantes. C’est ainsi que lorsque dès le début il existe des signes d’une violente réaction inflammatoire, lorsque le sujet est vigoureux, une saignée générale sera pratiquée , mais il faut user de ce moyen avec prudence , en raison de la prostration qui se déclare tôt ou tard. On conseillera concurremment les boissons acidulées rafraîchissantes.

Nous avons vu que dans la peste on observait presque toujours quelque trouble dans les fonctions digestives. La plupart des auteurs avaient cru les combattre par l’emploi de l’émétique ; mais ce remède est le plus souvent inutile , et il est quelquefois dangereux , en raison des altérations dont l’estomac est le siège. Il est donc préférable de n’opposer aux symptômes gastriques que les boissons acidulées , gazeuses , froides , et même glacées , prises en petite quantité à la fois.

Enfin, lorsque les accidents nerveux prédominent, il faut les combattre par une médication spéciale. Ainsi , à la prostration on oppose les toniques et les cordiaux; au délire, aux soubresauts, aux contractures , le musc , le camphre et les affusions froides.

Quelques uns des symptômes de la peste réclament en outre des moyens particuliers. Ainsi , pour les bubons , on s’attachera , en règle y générale , à en favoriser la suppuration. Ils seront à cet effet couverts de . topiques émollients , et on les incisera quand la fluctuation sera bien évidente. — Pendant longtemps, les anthrax et les charbons ont été sca- j rifiés, irrités, brûlés de diverses manières: ce traitement était presque toujours nuisible. Aujourd’hui, docile aux conseils de Diemerbroek, de Chénotet de J. Frank, on n’emploie plus ces moyens violents, mais on fait sur ces tumeurs des fomentations avec de l’huile ou de l’eau blanche. Les charbons sont pansés avec la poudre de quinquina rouge , ou recouverts de compresses trempées dans du vin aromatique. Enfin, on se conduit ici comme dans tous les cas de gangrène et de plaie avec perte de substance.

2° Traitement prophylactique. — Ayant prouvé que la peste était contagieuse, il faut, pour en prévenir le développement, soumettre à quarantaine rigoureuse les personnes et les choses que l’on soupçonne

être imprégnées du virus pestilentiel. Lorsque la maladie règne dans une localité, si on en saisit les caractères dès le début, on devra isoler tout de suite les individus qui en sont atteints. Si malheureusement la contagion règne dans une ville ou une province entière,, il faut la séquestrer du reste du pays par un cordon de troupes et unejquarantaiue rigoureuse. Les personnes suspectes, celles qui se seraient trouvées momentanément dans le foyer de la contagion seront séquestrées dans un lazaret.

Pour arrêter la propagation de la peste dans le lieu où elle serait déjà , on défendra tous les rassemblements ; il faudrait surtout que chaque individu sain ou malade fût consigné dans son habitation pendant un certain temps , laissant à l’autorité le soin de pourvoir à la subsistance de chacun. Ce moyen , d’unç exécution difficile , a pourtant été employé avec succès à Aix pendant l’épidémie de 1720. Les fumigations diverses, les grands feux , les détonations d’artillerie , qu’on a conseillés pour modifier la constitution atmosphérique , n’ont guère d’efficacité.

Il n’y a aucun moyen préservatif pour le médecin qui est appelé à soigner les individus atteints de la peste. On a conseillé de porter des gants , de se frotter les narines , les mains avec de l’huile et du vinaigre, de mâcher des aromates , de ne point avaler la salive , de ne jamais visiter les malades à jeun , et de ne pas respirer leur haleine. Ces pré- ; ceptes peuvent être suivis sans qpe leur efficacité soit démontrée. Toute la prophylaxie consistera à suivre une bonne hygiène , à changer fré- | quemment de linge, à se baigner souvent, et après chaque visite à faire des lotions vinaigrées sur toutes les parties du corps qui sont habituellej ment découvertes. Mais il ne faut jamais que les précautions que le médecin prendra puissent effrayer les malades et leur persuader qu’ils sont atteints d’une maladie grave. Je ne dirai rien des frictions huileuses , de I l’administration de l’iode à l’intérieur, et enfin des exutoires énergiques i nombreux appliqués à la surface du corps , moyens que Bulard a pré- I conisés , sans qu’il soit démontré qu’ils aient véritablement une vertu j prophylactique.

La peste est un de ces fléaux qu’il est au pouvoir de l’homjne de dé- I truire. Ainsi nous sommes convaincu que les progrès de la civilisation I éteindront un jour la peste en Égypte, où elle était inconnue avant que j ce pays fut tombé à l’état de barbarie. La ville de Londres est un exemple remarquable de ce que peut l’hygiène pour l’extinction de la peste. On voit en effet que cette terrible maladie était presque endémique à Londres il y a encore deux siècles; mais l’incendie de 1666 ayant con-r summé en quelques jours la plus grande partie de la Cité , le feu ayant j surtout dévoré les quartiers les plus insalubres , on eut soin dans sa rci 1 construction d’élargir les rues, et d’exhausser le sol. Aussi, dès ce moi ment, Londres cessa d’être ravagée par des épidémies de peste, bien qu’à

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dater de cette époque elle ait eu dos communications plus fréquentes avec les pays d’Orient.

Nature de la peste. — La peste est ime maladie générale produite par un empoisonnement miasmatique; mais jusqu’à présent il n’a pas été possible de préciser la nature de l’affection, puisque nous ignorons le mode d’action de l’agent morbifique et que nous ne pouvons savoir l’organe ou l’appareil qu’il affecte primitivement. Bulard suppose pourtant que la peste est une maladie par altération de la lymphe ; il regarde celle-ci comme constituant l’essence de l’affection ; il admet consécutivement une altération du sang par laquelle il explique les phénomènes nerveux et les symptômes généraux d’infection qui caractérisent la maladie. Cette opinion est non seulement ingénieuse , mais elle a de plus pour elle une certaine vraisemblance , et compte encore en sa faveur les résultats d’anatomie pathologique; cependant on ne saurait avoir à ce sujet aucune conviction. Il reste d’ailleurs prouvé par les ouvertures des cadavres que la peste n’est point constituée par une inflammation viscérale, et surtout par une gastro-entérite.

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