FIÈVRES ÉRUPTIVES
DE LA VARIOLE
Synonymie et Étymologie. — Petite vérole ou picote. Variole vient, suivant les uns, de varus , bourgeon, ou de varius , varié, à raison de la diversité de couleurs que la peau présente daus cette maladie.
Définition. — La variole est un exanthème contagieux dont l’éruption est précédée de prodromes pendant deux ou trois jours, et qui est caractérisée d’abord par desélevures dures et pointues, plus tard par des pustules ombiliquées à leur centre , qui , après avoir suppuré , se dessèchent et laissent à leurs places des taches qui s’effacent peu à peu , ou bien des cicatrices, irrégulières, de forme variable et indélébiles.
Historique. — Tous les documents historiques que l’on peut consulter prouvent que la variole a été complètement inconnue des Grecs et des Romains. Ce fut, dit-on, en l’année 622 de notre ère, que Aaron ou Aharoun décrivit pour la première fois la variole sous le nom de djidri ; mais ce ne fut que vers le Xe siècle que cette maladie trouva un bon historien dans Rhazès, qui, le premier, eu traça une bonne description. Originaire de quelque province de l’Asie centrale , la variole a été importée par les Sarrasins en Afrique, et plus tard dans toutes les provinces méridionales de l’Europe que ces barbares ont envahies. La maladie s’étendit ensuite assez lentement vers le nord , et ce ne fut guère
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qu’à l’époque des croisades que ce fléau infecta toute l’Europe. Enfin ce sont nos vaisseaux qui l’ont transportée dans le Nouveau Monde et dans toutes les îles de l’océan, où elle était complètement inconnue avant l’arrivée des Européens. On voit donc que , dans sa propagation , la variole a constamment suivi le mouvement des populations.
11 faudrait un volume entier pour énumérer tous les travaux entrepris sur la variole ; nous citerons dans le courant de cet article quelques écrits spéciaux qu’on pourra consulter; mais nous renverrons surtout le lecteur à l’immortel ouvrage de Sydenham, et au Traité des maladies de 1a. peau , du docteur Rayer.
Division. — On a divisé la variole en cinq périodes distinctes qui sont : Yincubation , Y invasion, Y éruption, la suppuration et la desquamation.
Première période ou incubation. — L’incubation est l’intervalle qui ! s’écoule depuis le moment où le virus est introduit dans l’économie ; jusqu’à ce que le premier malaise commence. Pendant l’incubation, il y a toutes les apparences de la santé. La durée de cette époque varie , elle serait detinqà sept jours suivant Stoll et Boerhaave , de dix a vingt suivant M. Rayer ; elle était de sept à huit jours dans la variole inoculée.
Deuxième période ou invasion. — L’invasion est marquée par des | symptômes plus ou moins graves. Il y a des frissons violents accompaj gnés de fréquence du pouls , de chaleur et de sécheresse de la peau ; les | malades accusent une céphalalgie vive, du brisement des membres, des douleurs parfois atroces dans les lombes , une sensibilité vive à l’épigastre; ils ont des nausées, des vomissements bilieux et pénibles; quelques uns ont du délire ou tombent dans le coma , beaucoup d’enfants éprouvent des convulsions. Enfin, dans les cas les plus graves, des | hémorrhagies diverses ont lieu spécialement par la muqueuse des organes génito-urinaires ou bien dans le tissu cellulaire sous-cutané. On a vu des malades succomber dans cette période qui dure en général deux ou trois jours.
Troisième période ou éruption. — L’éruption a lieu communément ! le deuxième ou troisième jour des prodromes. On commence par apercevoir à la face, et surtout au menton, et sur la surface cutanée des lèvres, des taches rouges, au centre desquelles est une petite élevure papuleuse, dure et pointue. L’éruption envahit successivement le tronc, les membres supérieurs et inférieurs. Elle est quelquefois si abondante surtout à la face , que les élevures sont très rapprochées , et même confondues par leur circonférence; on dit alors que la variole est confluente ou cohérente ; ou bien la confluence , au lieu d’être générale , n’a lieu ; que par places et par groupes ( varioles en corymbes) ; d’autres fois enfin l’éruption est disséminée , la variole est dite alors discrète , Une
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éruption semblable à celle de la peau se faisant aussi dans la bouche et spécialement à la voûte palatine, au voile du palais, à ses piliers et au pharynx , on aperçoit sur toutes ces parties des saillies miliaires , blanches et dures ; en meme temps les malades éprouvent de la chaleur dans la bouche et delà difficulté à avaler. Une toux rauque , déchirante, une voix voilée , indiquent qu’une éruption semblable s’est faite aussi dans la partie supérieure du larynx. En général, les symptômes incommodes qu’on observait pendant les prodromes diminuent ou cessent dès que l’éruption est complète , la fièvre même s’apaise. Cependant , lorsque la variole est confluente, grave, les malades continuent à être agités et à se plaindre , la fièvre augmente ; souvent il y a du délire, et des hémorrhagies actives ou passives peuvent avoir lieu. On voit quelquefois encore se développer à cette période des phlegmasies viscérales (pleurésie, pneumonie, péricardite), ordinairement latentes, et qui opérant line sorte de révulsion fâcheuse, s’opposent au développement de l’éruption cutanée, qui est alors suspendue, flétrie, affaissée.
Dans les quatre premiers jours de l’éruption , les papules de la variole s’agrandissent , elles sont entourées d’une auréole rouge , leur sommet offre bientôt une vésicule présentant une dépression circulaire ombiliquée à son centre. Cette disposition existe en général pour toutes les vésicules dès le troisième jour de l’éruption. Lorsque la variole est très confluente, il est ^impossible de voir la disposition ombiliquée; car alors toute la figure du malade semble recouverte d’une pellicule blanchâtre et presque uniforme. L’aspect des pustules varie d’ailleurs suivant les régions ; volumineuses h la face , petites sur le scrotum , elles sont larges, un peu bombées et non ombiliquées, à la paume des mains ; elles forment partout une certaine saillie, excepté h la plante des pieds, où elles ont l’aspect de simples taches circulaires, violacées, entourées d’ün liseré blanc. A cette époque , la peau est partout tuméfiée; à la face par exemple, les paupières recouvrent le globe oculaire. Cette période, pendant laquelle un grand nombre de malades succombent , finit au huitième ou neuvième jour.
Quatrième période ou de suppuration. — Cette période est caractérisée par l’intensité de la fièvre, qui, calmée aussitôt après l’éruption, redouble à cette époque et prend le nom de fièvre secondaire. En même temps le gonflement des parties augmente. Cette tuméfaction peut être considérable même lorsqu’il n’y a pas beaucoup de pustules ; elle est surtout très marquée au visage. Les pustules continuant à s’accroître, se remplissent d’un liquide opaque, purulent; les malades salivent abondamment (Sydenham); ils ont delà douleur, de la difficulté dans la parole et la déglutition. Chez les enfants le ptyalisme est moins fréquent, et il est souvent remplacé par la diarrhée. En général, la salivation, qui a commencé du troisième au septième jour, cesse vers le on-
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zième, d’après la remarque de Sydenham, elle est alors souvent remplacée par un gonflement douloureux des pieds et des mains. Lorsque la variole est grave, on peut observer la plupart des accidents que nous avons notés dans les périodes précédentes. Dans ces cas, les pustules, dont la suppuration est imparfaite, s’affaissent, se rident, prennent une teinte violacée ; quelques unes se remplissent de sang noirâtre, ou bien des pétéchies se forment dans leur intervalle, et diverses hémorrhagies ont lieu. Ce sont surtout des épistaxis, des hématuries, et chez les femmes des ménorrhagies; enfin la mort survient du milieu d’une agitation et d’une anxiété extrêmes. La période de suppuration est celle pendant laquelle on voit le plus grand nombre de complications ;c’est ce qui explique pourquoi la plupart des individus qui sont victimes de la variole succombent dans la période dont nous parlons. Deux des phénomènes prédominants de cette époque, l’enflure et la fièvre, reconnaissent bien pour cause principale la formation du pus ; mais il y a néanmoins dans ces deux symptômes , dans le second surtout , quelque chose de spécial et presque d’indépendant de la suppuration ; car , ainsi que Hallé l’a démontré il y a déjà plus d’un demi-siècle, il suffit de quelques boutons pour les produire, tandis que lious verrons plus tard que dans la variole modifiée ( varioloïde) par la vaccine ou par une variole antérieure, une éruption même considérable ne détermine pas de fièvre secondaire.
Cinquième période. — La dessiccation des pustules commence à avoir lieu dès le huitième ou neuvième jour. On l’observe d’abord à la face , où elle est souvent complète avant même que les pustules des membres soient parvenues à leur maturité. La dessiccation se fait de deux manières; tantôt les pustules se déchirent et le pus qui s’en échappe se concrète au contact de l’air, ou bien la pustule se ride, s’affaisse et se convertit en une croûte grise ou brunâtre, exhalant une odeur nauséabonde toute particulière. Les malades éprouvent alors sous les croûtes un sentiment de tension et un prurit qui les porte à se gratter, à s’arracher. Dans les, cas ordinaires, les croûtes, plus humides dans les varioles confluentes que dans celles qui sont discrètes, après avoir persisté quelque temps * tombent spontanément du quinzième au vingtième jour de la maladie ; et sont le plus souvent remplacées par des écailles qui peuvent se renouveler plusieurs fois. Dans quelques cas, les pustules s’ulcèrent, et l’ulcération détruisant une partie ou la totalité du derme, il en résulte des plaies saignantes , grisâtres , recouvertes par des croûtes humides , noirâtres, et qui produisent sur le visage ces cicatrices couturées et ces brides qui défigurent quelques individus. Dans la plupart des cas , la chute des croûtes ne laisse qu’une teinte vineuse , plus ou moins uniforme, qui disparaît lentement, et l’on aperçoit alors plus complètement ces cicatrices lenticulaires plus ou moins nombreuses , qui sont le stigmate indélébile des sujets qui ont eu la variole.
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Complications . — Divers accidents peuvent survenir pendant la période de dessiccation : ainsi on voit quelquefois les pustules s’affaisser , se flétrir tout-à-coup ; en même temps les malades tombent dans la prostration; ils ont des frissons irréguliers, du délire ou du coma, de l’oppression , de l’anxiété ; la fièvre redouble ; la langue se sèche , noircit ; un dévoiement fétide a lieu ; en un mot , on voit survenir des symptômes qui font soupçonner une résorption purulente. Dans cette même période , on voit encore des malades succomber brusquement soit par syncope , soit par une sorte d’empoisonnement ; d’autres sont emportés par un dévoiement colliquatif, par des accidents cérébraux, ou une pneumonie intercurrente, et beaucoupplusrarement par unelarvngo-trachéite simple , ulcéreuse ou pseudo-membraneuse. En résumé , on voit que la variole peut se montrer sous la forme bénigne ou grave. Il ne faudrait pas croire que les varioles confluentes sont les seules qui s’accompagnent de symptômes fâcheux. On rencontre en effet, assez souvent, surtout en temps d’épidémie, des varioles discrètes qui sont fort graves et qui ont une issue funeste. Burserius et Morton en rapportent des exemples.
On vient de se convaincre que les varioles , comme presque toutes les autres maladies , ne se présentent pas toujours sous la même forme symptomatique : ainsi, on voit tantôt prédominer les phénomènes inflammatoires ; d’autres fois , ce sont les symptômes advnamiques , ataxiques ou bilieux. Ces accidents varient beaucoup suivant les saisons, les pays, les constitutions médicales ou épidémiques , suivant les individus.
Suites de la maladie. — La variole peut laisser après elle des maladies ou des infirmités plus ou moins graves. Je ne dirai rien des furoncles, des pustules d’ecthvma, ni des érysipèles. Beaucoup de malades sont affectés d’otorrhée purulente , s’accompagnant parfois de la perforation de la membrane du tympan et de carie du rocher ; d’autres en plus grand nombre conservent des ophthalmies rebelles, avec ulcération du bord libre des paupières et chute des cils. Ces ophthalmies datent ordinairement de la troisième période; elles sont souvent suivies d’opacité de la cornée; d’autres fois celle-ci se ramollit, se perfore; l’œil se vide, ou bien un staphylome s’établit. A la suite de la variole, on voit encore survenir, dans différentes parties du corps, des abcès nombreux qui se forment rapidement d’un jour à l’autre , et presque sans douleur. Ces abcès semblent souvent naître sans le concours d’aucun travail inflammatoire bien évident : on dirait que le pus qui a été résorbé dans la fièvre de suppuration , ayant été retenu dans la masse du sang , est ensuite exhalé brusquement dans un ou plusieurs points du corps. Enfin il est des malades qui , après avoir échappé à la variole , succombent à une diarrhée opiniâtre , qui se lie le plus souvent à des ulcérations ou à un ramollissement avec destruction de la muqueuse du colon ; d’autres enfin deviennent phthisiques.
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Cependant dans quelques cas, rares d’ailleurs, on a vu la variole guérir certaines maladies rebelles, ou modifier avantageusement certaines constitutions débiles; on l’a vue surtout amener fréquemment la guérison d’engorgements ganglionnaires et d’éruptions chroniques à la peau. Ailleurs la révulsion violente qui s’établit sur la peau pendant l’éruption a quelquefois suffi pour faire avorter ou arrêter brusquement des phlegmasies viscérales, comme la pneumonie. M. Andral en cite un exemple curieux dans le tome III de sa Clinique (observ. 60e de la Ue édition). Enfin MM. Rilliet et Barthez ayant fréquemment rencontré des tubercules à l’état crétacé chez les sujets emportés par la variole , ou succombant quelque temps après cette éruption , en ont conclu que cette maladie tendait à guérir les tubercules en leur faisant subir la transformation crétacée. Mais cette conclusion ne paraîtra pas sans doute très rigoureuse. D’ailleurs l’opinion de ces médecins ne nous semble même avoir aucune vraisemblance; car ou ne peut supposer avec eux qu’il puisse suffire de quelques jours ou de quelques semaines au plus, pour opérer dans la constitution du tubercule un changement qui d’ordinaire ne s’effectue que par un travail de plusieurs années.
Anatomie pathologique. — Lorsqu’on dissèque une pustule variolique , on trouve que l’épiderme a conservé son épaisseur naturelle ; on le sépare avec facilité , et on met alors à découvert une pseudomembrane d’un blanc mat , assez ferme , un peu friable , ayant la forme d’un cône tronqué, d’un millimètre d’épaisseur, et déprimée à son centre. Ce disque adhère davantage à l’épiderme qu’au derme. Audessous de cette production pseudo-membraneuse , le derme est finement injecté ou ecchymosé. Lorsqu’on examine les pustules à une époque plus avancée, on y trouve du pus jaunâtre et consistant. On a dit que la forme ombiliquée des pustules était produite par un filament celluleux qui s’étendrait de l’épiderme au derme ; d’autres la font dépendre de la traction exercée sur l’épiderme par les conduits excréteurs des glandes cutanées. Mais , d’après ce que j’ai dit , on voit que la disposition ombiliquée dépend de la forme même du disque.
On trouve des pustules sur la plupart des muqueuses , telles que la conjonctive et la pituitaire , sur la muqueuse de la vulve , du prépuce , de la bouche et beaucoup plus rarement sur celle du larynx , de la trachée et des bronches , plus rarement encore peut-être à la surface de l’œsophage, de l’estomac et du rectum , peut-être jamais dans les autres parties du tube digestif. Les pustules qu’on rencontre sur les muqueuses sont en général affaissées, vides de pus; elles sont parfois remplacées, surtout sur la muqueuse du laryux , par des ulcérations arrondies , grisâtres , plus ou moins confluentes.
Chez les sujets emportés par la variole , on ne trouve aucune lésion constante dans les organes intérieurs. Les plus fréquentes sont le ramol-
lissement partiel de la muqueuse gastro-intestinale, des pétéchies, des congestions sanguines vers les poumons , quelquefois l’hépatisation , la splénisation de ces organes, qui peuvent aussi être le siège de noyaux d’apoplexie ou d’abcès métastatiques commençants , ainsi que M. Piorry paraît l’avoir souvent constaté. Le cœur est flasque, ramolli ; le sang est pâle, séreux, dilïluent, ce qui explique la facilité avec laquelle il pénètre les parois des vaisseaux , qu’il colore en rouge ou en noir. Enfin , du côté des centres nerveux, on ne trouve guère qu’une injection des méninges et du cerveau, avec un épanchement séreux qui est généralement en rapport avec la longueur de l’agonie.
Diagnostic. — Parmi les symptômes prodromiques que nous avons énumérés, il n’en est aucun qui indique sûrement une éruption prochaine de variole. Cependant un appareil fébrile intense s’accompagnant de céphalalgie , d’envies de vomir, et surtout de douleurs très vives dans les lombes , doit faire soupçonner une variole. L’éruption, dès qu’elle est visible, est caractéristique, et ne pourrait être confondue avec une autre affection que par une personne ignorante ou inattentive. D’ailleurs , nous verrons plus tard en quoi l’éruption variolique diffère de la varicelle, de la rougeole, de la scarlatine, de l’érysipèle, etc.
Dans la variole l’éruption n’est qu’un des éléments de la maladie , cependant ce n’est que d’après elle qu’on peut établir le diagnostic de l’affection. On dit pourtant qu’il y a des varioles dans lesquelles l’éruption manque tout-à-fait , et qui ne sont caractérisées que par les symptômes généraux. Cette idée malheureuse appartient à Sydenham , qui, en donnant à la fièvre putride de Ja constitution de 1667 le nom de varioleuse, inspira aux auteurs l’idée d’un morbus variolicûs sine pustulis ; opinion qui a jusqu’à ce jour été généralement acceptée comme vraie, mais cela sans examen , et sans qu’on puisse invoquer aucun fait clinique en sa faveur* Peut-on dire, en effet, qu’un individu a eu Ja variole lorsque, s’étant exposé à la contagion, il éprouvera seulement des frissons , du lumbago, de la céphalalgie, des vomissements, et une fièvre intense et continue pendant deux septénaires? Y a-t-il dans quelques uns de ces symptômes ou dans leur ensemble quelque chose de caractéristique, et ne rencontre-t-on pas le même appareil symptomatique au début,, ou dans le cours d’une foule d’autres maladies? Ainsi donc , je le répète, la variole ne peut avoir d’autre caractère essentiel pathognomonique que l’éruption ; la maladie ne peut exister sans elle.
Pronostic. — La variole est une maladie grave. Des calculs nombreux ont prouvé qu’elle avait fait beaucoup plus de ravages que la peste elle-même, puisque, avant la vaccine, elle enlevait à elle seule la quatorzième partie de l’espèce humaine. Elle fait périr du sixième au huitième des individus qu’elle attaque; et, quand elle règne épidémiquement , la mortalité peut s’élever à un quart ou même à un tiers. La
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gravité du pronostic est généralement proportionnée au nombre des pustules ; c’est ainsi que la Variole Confluente doit être considérée comme une des maladies les plus graves dont l’homme puisse être atteint. Les enfants, pourvu qu’ils ne soient pas trop jeunes, surmontent les dangers de la variole plus facilement que les adultes , et surtout que les vieillards. Lorsque la Variole atteint une femme enceinte , l’accouchement a presque toujours lieu, et il est rare alors que la malade survive. La maladie est îpissi beaucoup plus fâcheuse chez les individus affaiblis, chez les femmes, pendant la saison froide, et dans les temps d’épidémie. L’affaissement subit des pustules ou bien leur mollesse survenant dès le début , sont des signes qui doivent faire redouter une issue funeste. Les hémorrhagies, par quelque voie qu’elles se fassent, constituent aussi toujours Un symptôme fâcheux. Il en est de même de toutes les complications phlegmasiques qui se font du côté des cavités splanchniques. Au contraire , Sydenham regardait la salivation , le gonflement de la face, des pieds et des mains, Comme étant d’un favorable augure. La non-manifestation de ces phénomènes était signalée par lui comme une circonstance très fâcheuse. L’Hippocrate anglais considérait comme étant voués à une mort certaine tous ceux chez lesquels le ptyalisme cessant au onzième jour, il ne voyait pas survenir le gonflement des pieds et des mains qu’il croyait critique. Mais des faits nombreux ont prouvé qu’on 11e pouvait pas accepter dans toute sa rigueur cette proposition de Sydenham, qui néanmoins est généralement vraie. Tous les accidents cérébraux ont de la gravité , mais surtout les convulsions , bien que Sydenham ait prétendu que, survenant dans les prodomes, elles indiquent que l’éruption sera peu confluente. En général , les convulsions, le coma, le délire violent et persistant, se lient aux formes graves de la maladie , que l’éruption soit confluente ou discrète.
Etiologie. — La variole affecte les individus de tout âge, de tout sexe , de toute constitution ; cependant l’enfance , surtout après six ans ; la jeunesse et le sexe féminin, y prédisposent davantage. Elle sévit également dans tous les Climats et sur toutes les races humaines. Plus de quarante observations consignées dans les annales de la science prouvent que la variole peut même atteindre le fœtus en même temps que la mère ou bien sans que celle-ci le soit. On observe la maladie dans toutes les saisons; cependant elle se montre ordinairement au printemps, sévit avec plus de force en été, s’adoucit en automne et s'éteint souvent pendant l’hiver. 11 est des individus privilégiés qui ne contractent jamais la variole; il est, au contraire, d’autres organisations qui peuvent la gagner plusieurs fois ; mais en général , dans ces cas , la gravité de la maladie diminue avec le nombre des récidives. La variole est essentiellement contagieuse. Son développement dans notre ciimat n’est proba-
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blement jamais spontané. Elle se communique par contact immédiat ou médiat. Le caractère contagieux commence avec la suppuration des pustules et persiste jusqu’après la chute des croûtes. Une variole discrète peut donner lieu à une variole confluente , et réciproquement.
Traitement curatif. — Lorsque la variole , qu’elle soit discrète ou confluente , poursuit régulièrement sa marche sans présenter aucune complication grave ni aucun symptôme prédominant, on prescrit une médication purement expectante. Les malades seront placés dans un lit; on les couvrira modérément ; on entretiendra dans l’appartement une température de 12 à lô° R. ; on les soumettra à une diète absolue; ils boiront une plus ou moins grande quantité de boissons douces , délayantes, acidulés, tempérantes. On administrera des pédiluves au début, ou on promènera des cataplasmes sinapisés aux extrémités inférieures, afin de calmer la céphalalgie. On prescrira encore quelques gargarismes émollients pour adoucir les douleurs de la gorge et de la bouche; enfin , on baignera les yeux avec une décoction émolliente tiède lorsque les paupières seront le siège de pustules douloureuses. Si la constipation, qu’il est ordinaire d’observer dans les trois premières périodes, résiste à l’usage des lavements, on administrera utilement un léger laxatif. Enfin , lorsqu’il y a insomnie, lorsque les malades sont agités, inquiets , je crois, avec Sydenham , qu’il est utile de prescrire une préparation opiacée , car les craintes que ce médicament inspire dans ce cas à quelques personnes ne me semblent pas justifiées. Sydenham voulait aussi que les malades restassent levés dans les cinq ou six premiers jours de l’éruption ; il en agissait ainsi surtout chez les enfants et pendant l’été , et avait cru reconnaître qu’il prévenait par là la tendance aux hémorrhagies passives. Mais les avantages de cette pratique n’ont pas encore été suffisamment démontrés.
Cependant , dans un grand nombre de cas , le traitement de la variole ne peut être aussi simple. Lorsqu’en effet il y a dans le commencement de l’affection des signes d’une violente réaction fébrile, lorsque le pouls est large et dur, lorsque l’on observe des signes de congestion viscérale , on devra pratiquer une saignée générale ou locale ; mais il faudra toujours n’employer les émissions sanguines qu’avec la plus grande réserve , et lorsque l’indication est positive. Il est difficile de dire la conduite qu’il faut tenir dans les varioles graves qui s’accompagnent d’un trouble considérable du système nerveux ; les saignées , les antispasmodiques , les purgatifs échouant presque toujours dans ce cas. La plupart des médecins ont alors recours aux révulsifs cutanés, tels que sinapismes ou vésicatoires; mais ces moyens sont sans effets; ils sont en outre irrationnels, puisqu’ils viennent ajouter une nouvelle inflammation à celle qui occupe déjà toute la surface de la peau. Enfin , si la variole s’accompagne d’accidents adynamiques, lorsque surtout des hémorrhagies passives
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ont lieu , le vin , le quinquina et les acides minéraux seront indiqués.
Lorsque l’éruption semble se faire lentement et avec peine, on conseille généralement les bains chauds à 28 ou 30° R., et même les bains de vapeur ; les boissons chaudes diaphoniques , quelques stimulants , comme l’acétate d’ammoniaque (8 à 16 gramm. et plus dans la tisane), et même quelques toniques si le malade est en même temps affaibli ou prostré; enfin la peau est excitée par des sinapismes et par des frictions sèches ou aromatiques. Les accidents ataxiques sont ceux qu’il est le plus difficile de combattre, et malheureusement on n’obtient guère alors de bons effets ni des sangsues mises derrière les oreilles ni de l’administration des remèdes appelés antispasmodiques.
Le principal danger de la variole résidant dans la quantité et le développement des pustules , beaucoup de médecins ont tenté , à différentes époques , d’en limiter le nombre ou de les faire avorter ; c’est dans ce but qu’on a employé des saignées copieuses , qu’on a administré des vomitifs et des purgatifs répétés , et donné des doses considérables de préparations mercurielles à l’intérieur. Mais ces remèdes violents n’ont jamais produit les heureux résultats qu’on s’en était promis, et c’est avec raison qu’on y a généralement renoncé. J’en dirai de même de la pratique de M. Eichorn , qui conseille , dès que l’éruption commence , de pratiquer sur la peau quarante à cinquante incisions , et d’y introduire la plus grande quantité possible de virus-vaccin.
Dans l’espoir de prévenir les accidents de résorption , on a conseillé de considérer chaque pustule comme un petit abcès, et d’en faire l’ouverture ; mais leur nombre rend cette pratique tout-à-fait inexécutable. D’ailleurs la simple incision laissant l’épiderme en place , n’empêche. pas le pus nouvellement sécrété de s’accumuler et de séjourner au-dessous. Pour parer à ces inconvénients , M. Piorry a conseillé de ramollir l’épiderme des pustules en plongeant le malade dans un bain , ou en recouvrant l’éruption de compresses imbibées d’eau tiède ; puis , frottant les pustules avec un linge sec et un peu gros , il les déchire , les vide du pus qu’elles contiennent , enlève l’épiderme , et après avoir soigneusement lavé les surfaces dénudées , il les recouvre avec un linge enduit de cérat ou avec l’emplâtre diachvlon. M. Piorry reconnaît à sa méthode, comme principaux avantages, d’empêcher la formation des cicatrices difformes, et de hâter la guérison. Toutefois , les faits rapportés par ce médecin ne sont pas encore assez nombreux pour juger une méthode que nous n’avons jamais employée nous-même ni vu employer par d’autres, et qui ne serait justifiée qu’autant qu’elle réussirait dans les varioles confluentes.
La cautérisation des pustules par le nitrate d’argent, conseillée par MM. Bretonneau, Serres, Velpeau (c’est la méthode cctroctique ) , a compté beaucoup de partisans. .Mais pour que cette méthode fût efficace, il faudrait cautériser chaque pustule en particulier , ce qui est peu avantageux dans
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la variole discrète , et est toul-à-fait impraticable dans la variole confluente : aussi , dans celle-ci , a-t-on conseillé de faire la cautérisation en masse, à l’aide d’un pinceau trempé dans une solution concentrée d’azotate d’argent. Mais l’expérience ne s’est pas prononcée en faveur de cette pratique toujours douloureuse , qui rarement a été utile , et a peut-être quelquefois été cause de graves accidents. Quelques uns de ceux qui n’ont pas adopté la cautérisation comme méthode générale , en ont néanmoins réservé l’emploi pour faire avorter les pustules du bord libre des paupières; mais nous n’avons reconnu aucuu avantage à cette médication , qui est aujourd’hui assez généralement abandonnée. D’ailleurs , si on veut en obtenir l’effet qu’on désire , on devra faire la cautérisation dans les quatre ou cinq premiers jours de l’éruption.
Zimmermann , Rosen , etc. , avaient autrefois remarqué que des emplâtres mercuriels avaient arrêté le développement des pustules varioliques. Ces faits avaient été presque oubliés , lorsque M. Serres , et plus récemment MM. Briquet et Nonal, entreprirent de nouvelles expériences qui ont prouvé l’utilité des topiques mercuriels, et surtout de l’emplâtre de Vigo. Ainsi M. Briquet, qui a publié sur ce sujet Je travail le plus complet, a reconnu que lorsqu’on recouvre pendant quatre ou cinq jours l’éruption à son début d’un emplâtre mercuriel , on empêche le travail de suppuration de se faire, on produit la résolution de quelques pustules , tandis que la plupart sont transformées en vésicules ou en une sorte de tubercule dur. Pour produire ce résultat , on se sert communément de l’emplâtre de Vigo cum mercurio , qu’on étend en couche de k à 5 millimètres d’épaisseur sur une toile assez grossière ; on l’applique ensuite sur le visage , qu’on recouvre complètement , en ménageant cependant des ouvertures au niveau des narines , de la bouche et des yeux. Cet emplâtre est maintenu sur la face à l’aide d’une bandelette de diachylon placée transversalement sur la lèvre supérieure , que l’on croise derrière la tête, et dont les deux bouts viennent ensuite se réunir au milieu du front. M. Briquet conseille aussi de mettre Iç même emplâtre sur la plus grande partie de la péau. C’est là une pratique qu’il est prudent d’imiter, puisqu’elle a pour effet de s’opposer à la suppuration et à tous les accidents qui en sont la conséquence, de calmer les symptômes généraux , de les rendre moins graves , et d’empêcher les cicatrices difformes. L’emplâtre de Vigo n’agit point par compression, mais uniquement par la préparation mercurielle qu’il contient. Ce traitement n’offre aucun danger; mais il a eu parfois l’inconvénient de produire une salivation plus ou moins abondante.
Lorsque les pustules ont suppuré , lorsque la tuméfaction est considérable , il convient , pour prévenir la résorption du pus et l’érosion de la peau , de percer le sommet des pustules avec une lancette , et d’absterger avec soin la matière qui s’en écoule. Cette pratique , employée
DE LA VARIOLE. 95
anciennement par quelques Arabes , à aussi été préconisée avec raison par Van-Swiéten , par Tissot , par Rosen , par Stoll et par les deux Frank. Pendant la période de dessiccation , on surveillera les malades ; on les empêchera de se gratter et d’arracher les croûtes , ce qui irrite et rend saignantes les surfaces dénudées, et devient souvent la cause de ces cicatrices couturées qui défigurent beaucoup d’individus. On tâchera de calmer le prurit , et on favorisera la chute des croûtes par des onctions huileuses et des lotions faites avec une eau mucilagineuse et narcotique (décoction de graines de lin et de têtes de pavots). Pendant la convalescence , il faut surveiller le régime des malades.
Les médecins ayant remarqué que dans certaines épidémies la variole emportait presque tous ceux qu’elle atteignait, voyant en outre que la gravité de cette maladie dépendait souvent des circonstances accidentelles au milieu desquelles elle s’était développée , proposèrent de l’inoculer, ce qui permettrait de choisir le temps , l’âge , la disposition du corps la plus favorable , pour le développement et la terminaison heureuse de l’éruption. Cette pratique, usitée depuis longtemps en Orient, ne se répandit en Europe que vers 1675. Cependant elle était encore presque inconnue en France au commencement du xvmR siècle : ce fut vers cette époque que, défendue et prônée par les philosophes et surtout par les deux plus grands d’entre eux, Voltaire et Jean-Jacques, ayant aussi pour défenseurs Antoine Petit , Bordeu et la Faculté de médecine, elle ne tarda pas à se répandre, et elle était assez généralement adoptée par les médecins lorsque la vaccine fut découverte.