DE LŒDÈME DES NOUVEAUX-NÉS
Les nouveaux-nés abandonnés dans les hospices sont fréquemment atteints , dans les premiers jours qui suivent leur naissance, d’un œdème limité parfois à quelques parties, et qui envahit ordinairement presque toute la périphérie du corps. Comme nous le dirons, cette hydropisie ne diffère pas des œdèmes ordinaires , et c’est à tort que plusieurs auteurs, se fondant sur quelques phénomènes accidentels et tout-à-fait étrangers à la maladie , ont attribué à l’œdème des nouveaux-nés des caractères qu’il n’a pas, et l’ont par suite désigné improprement par les mots de scléreme , d’ induration , d 'endurcissement , d'œdème dur.
Lésions cadavériques. — La maladie dont je parle est véritablement un œdème, car si on incise après la mort les points où le gonflement a existé pendant la vie, on fait ruisseler une quantité plus ou moins considérable de sérosité jaune qui n’inflltre guère que le tissu cellulaire sous-cutané , lequel n’offre, d’ailleurs, aucune autre altération (Valleix). Sur les cadavres des nouveaux-nés qui succombent à l’œdème , on trouve le tube digestif souvent injecté; le système sanguin est gorgé de sang ; les poumons sont souvent hépatisés; enfin , d’après les recherches récentes de notre ami, le professeur Cliarcellay, les reins seraient presque toujours le siège de quelque altération. Ainsi ils seraient tantôt hypérémisés , tantôt pâles, anémiques, petits, atrophiés, ou bieu durs, résistants, friables. Enfin , la substance corticale serait souvent anémique, jaunâtre, hypertrophiée, d’un aspect granuleux. En un mot, on voit que l’habile médecin de Tours a trouvé chez les enfants succombant à l’œdème du tissu cellulaire quelques unes des altérations qui caractérisent la maladie de Bright : aussi M. Charcellay établit-il comme proposition générale que \' œdème des nouveaux-nés reconnaît très souvent pour cotise une néphrite albumineuse. Plusieurs des faits rapportés par l’observateur distingué que je viens de citer justifient cette manière de
DE l’oedème DES nouveaux-nés.
voir; neanmoins, en présence des observations nombreuses recueillies à Paris, surtout par M. Valleix et par .'Billard , nous croyons qu’on ne peut invoquer une affection rénale comme cause d’œdème que dans des cas tout-à-fait excepiionnels. Quant aux pneumonies et aux autres lésions qu’on rencontre sur quelques cadavres , ce ne sont que des complications , des altérations accidentelles qu’on a eu tort de regarder comme étant la cause de l’œdème des nouveaux-nés.
Symptômes , marche . — Le tableau de la maladie a été parfaitement tracé par Billard et surtout par M. Valleix. L’œdème survient communément du premier au huitième jour après la naissance. Au début de la maladie il y a une coloration générale livide, un froid marqué de tout le corps, plus considérable aux extrémités , un assoupissement plus ou moins profond ; la respiration est gênée , les inspirations sont courtes. Bientôt, de l’œdème se manifeste aux pieds, aux mains, à la face : il s’v présente avec les caractères ordinaires, et quoi qu’en aient dit quelques auteurs, la pression du doigt produit un enfoncement profond qui disparaît lentement, à moins pourtant que l’œdème ne soit peu considérable. Peu à peu l’infiltration gagne d’autres parties du corps; le refroidissement devient plus intense; la face est pâle, la peau prend une couleur violette, souvent mêlée à une teinte ictérique. Le pouls est à peu près imperceptible; le cri offre quelque chose de particulier, ii est aigu, entrecoupé, extrêmement faible, souvent étouffé et voilé, phénomène qui ordinairement ne se rattache pas comme on l’a prétendu à un œdème de la glotte (Valleix). Enfin les enfants succombent par les progrès de * l’asphyxie ou par suite d’une maladie intercurrente, et surtout d’une pneumonie. Quand la guérison survient, la respiration devient plus fa-
tcile, l’assoupissement cesse, et l’œdème commence à disparaître dans les points qui ont été envahis les derniers.
Diagnostic. — Il est impossible de confondre l’œdème des nouveauxnés avec un érysipèle œdémateux ; car dans celui-ci la peau, d’un rouge foncé, est épaissie, saillante, dure, et douloureuse à la pression. Quelques auteurs ont encore confondu avec l’œdème l’endurcissement adipeux, altération que MM. Dugès et Denis ont décrite comme une variété de l’œdème; mais, ainsique l'observent BiLard et M. Valleix, ces deux affections n’ont rien de commun; car l’induration du tissu adipeux n’est qu’un phénomène cadavérique, ou s’il survient pendant la vie, ce n’est que durant l’agonie , et lorsque la chaleur animale est déjà presque éteinte. Ainsi Billard et M. Valleix ont bien souvent constaté que des enfants morts depuis plusieurs heures, et étant encore dans leur berceau , avaient les membres souples et mous, tandis qu’en les examinant le lendemain à l’amphithéâtre on les trouvait durs.
Pronostic. — L’œdème*des nouveaux-nés est une maladie très grave. Causes. — L’œdème paraît affecter plus particulièrement les enfants I. h l\
chétifs , débiles , nés avant terme. Cette maladie se rencontre rarement dans la pratique civile, tandis qu’elle est très commune dans les hospices. Les relevés statistiques de Billard , de MM. Valleix et Charcellay , ont prouvé que l’impression du froid était la cause occasionnelle la plus fréquente de l’œdôme : c’est ce qui explique pourquoi la maladie est si commune dans les hospices , et pourquoi elle sévit particulièrement dans la saison froide.
Traitement. — Les émissions sanguines paraissent être le mode de traitement le plus avantageux : ainsi l’application d’une, deux ou trois sangsues , sera utile pour combattre l’état de congestion et de pléthore (Billard, Valleix). M. Charcellay a obtenu aussi de bons effets des bains chauds fréquents et prolongés ; mais à Paris on n’a retiré aucun avantage des bains de vapeur. On protégera les enfants contre l’impression du froid; on les enveloppera de flanelle , et on fera sur la peau des frictions sèches et aromatiques. Enfin , si la faiblesse est grande , il faudra administrer quelques toniques à l’intérieur , tels que le vin de quinquina et des boissons aromatiques.
Nature. — L’œdème des nouveaux-nés n’est peut-être pas toujours une affection absolument identique. Il est possible , comme le croit M. Charcellay , qu’il soit dans quelques cas symptomatique d’une affection rénale ; mais beaucoup plus souvent son développement s’explique par la gêne de la respiration et de la circulation. Peut-être enfin l’œdème constitue dans bon nombre de cas une maladie essentielle survenant , comme quelques anasarques qu’on observe à un âge plus avancé , sous l’influence d’un refroidissement, et probablement par suite de la diminution ou de la suppression de la perspiration cutanée.
PHLEGMATIA ALBA DOLENS.
SYNONYMIE. — OEdème douloureux, œdeme des femmes en couches; engorgements, depots laiteux.
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Les femmes en couches sont quelquefois affectées d’un œdème ordinairement borné aux extrémités inférieures, s’accompagnant d’une sensibilité très vive des parties où il siège, et se compliquant fréquemment de diverses lésions inflammatoires du côté des systèmes lymphatique et veineux , ainsi que des articulations du bassin.
Historique. — Cette maladie, sur la nature de laquelle on ne possède encore que des notions peu précises, paraît avoir été décrite pour la première fois par Mauriceau ; Puzos et Levret en tracèrent un tableau plus fidèle ; mais ce ne fut qu’à la fin du dernier siècle que White publia sur cette affection des recherches beaucoup plus complètes. Depuis lors la phtegmalia afba dolens a été l’objet de travaux importants dans toute l’Europe. On doit surtout distinguer ceux de Davids et de Lée en Angle-
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terre , et en France ceux de Dugès , de MM. Velpeau , Bouillaud et Boudant.
Anatomie pathologique . — Chez les femmes qui succombent à la maladie, on rencontre des lésions très diverses : ainsi on a trouvé des collections purulentes disséminées ou diffuses dans le tissu cellulaire souscutané, et entre les couches musculaires des membres inférieurs; chez d’autres, on a vu les ganglions lymphatiques inguinaux gonflés, ramollis et suppurés. Dans ces cas , on a trouvé quelquefois des lymphatiques volumineux contenant du pus phlegmoneux ou rougeâtre ; ce fluide a môme été rencontré dans le canal thoracique. D’autres médecins , tels que Davids et Lée, ont trouvé le tronc des veines crurales et ses branches profondes, les veines iliaque, hypogastrique, enflammées, remplies de caillots et de pus. Enfin, M. Velpeau a vu les symphyses du bassin enflammées, pleines de pus , et leurs cartilages ramollis. Il n’est pas rare de rencontrer sur le môme cadavre plusieurs des lésions que je viens d’indiquer. Mais aucune d’elles ne saurait être considérée comme formant le caractère anatomique de la maladie, qui n’a d’autre lésion constante qu’une infiltration séreuse des membres inférieurs. Les autres lésions ne doivent être regardées que comme des accidents ou des complications.
Symptômes. — La maladie survient rarement avant le cinquième ou après le vingt-cinquième jour des couches; le plus souvent elle se déclare entre le dixième et le quinzième jour. Elle débute rarement dans les deux membres inférieurs à la fois; le gauche a paru être plus fréquemment affecté que le droit; il n’est pas prouvé que la maladie puisse occuper les membres thoraciques. Lorsque l’affection commence, la femme éprouve un sentiment de pesanteur, souvent une douleur vive ou obtuse dans tout le membre ou seulement dans son tiers supérieur et interne, sans que ces symptômes puissent souvent s’expliquer par aucun changement extérieur appréciable; mais bientôt on observe une tuméfaction qui s’étend progressivement de haut en bas. Ce gonflement est souvent précédé, pendant un ou deux jours, de douleurs plus ou moins vives dans les points qu’il doit envahir, mais le plus souvent ces deux phénomènes se montrent à peu près simultanément. Le membre est lourd , incapable de mouvement ; il est le siège de douleurs spontanées , vives; la peau est lisse, plus ou moins tendue , d’un blanc laiteux et luisante ; sa température est plus élevée ; si on la presse , on détermine une vive douleur, on sent de la résistance , une sorte de rénitence diffuse; le doigt ne s’enfonce pas comme dans l’œdème ordinaire, ce qui me paraît dépendre de la petite quantité de sérosité infiltrée et de ce que celle-ci occupe surtout le tissu cellulaire profond , de sorte que , pour produire une dépression , il faudrait exercer avec le doigt une pression très forte , mais la sensibilité du membre s’y oppose; en appuyant , en
effet , avec le doigt, on excite une douleur plus ou moins vive. La position qu’on donne à la malade ne modifie pas la tuméfaction dont celui-ci est le siège. En même temps les femmes éprouvent de la soif, de l’anorexie , une réaction fébrile plus ou moins intense avec des sueurs abondantes et des urines rares. Enfin , les seins s’affaissent et les lochies diminuent d’abondance ou même se suppriment.
Marche , (erminaisons. — Ces accidents, après avoir persisté avec plus ou moins d’intensité pendant quelques jours, diminuent ensuite; la fièvre tombe , les douleurs se calment et l’engorgement du membre se résout, il est rare que la résolution , qui est la terminaison la plus fréquente de la maladie, se fasse simultanément sur toute l’étendue du membre; mais dans la plupart des cas, la cuisse se dégorge la première; la jambe et le pied reprennent leur volume un peu plus tard. La résolution est plus ou moins rapide, et quelquefois il s’écoule un ou deux mois avant qu’elle soit complète. La phlegmatia alba dolens , après avoir cessé dans un membre , peut envahir celui qui était resté sain : souvent alors la maladie revêt beaucoup de gravité.
La phlegmatia a'ba dolens peut avoir une issue funeste moins par elle-même que par les complications qui surviennent et qu’on a très à tort généralement considérées comme l’élément essentiel de la maladie. C’est ainsi que de vastes suppurations peuvent dénuder largement les muscles et la peau du membre, ou bien c’est une inflammation des symphyses pubienne et sacro - iliaques , une péritonite; enfin , c’est le plus souvent une phlébite.
Diagnostic. — L’œdème des femmes en couches diffère de l’œdème simple par la douleur qui le précède et l’accompagne , par l’impossibilité d’y marquer l’impression du doigt , par sa marche progressive de haut en bas, et enfin par le peu d’influence qu’exercent sur lui les diverses positions du membre. Il est inutile d’insister pour prouver en quoi la maladie diffère du phlegmon ; quant à l’analogie que quelques personnes ont établie entre l’œdème douloureux et le rhumatisme , ou avec l’éléphantiasis des Arabes, nous verrons plus lard , en parlant de ces affections, que le rapprochement n’a rien de fondé.
Pronostic. — Le pronostic est grave en raison des complications; toutefois nous manquons encore de renseignements précis pour pouvoir calculer le degré de mortalité et les conditions qui influent le plus sur une terminaison funeste.
fctioloyie. — La phlegmatia alba dolens est une maladie rare; White, Hull, Thomas, iM. Velpeau s’accordent sur ce point. Je n’en ai moimême observé qu’un seul exemple sur environ cinq cents femmes qui. en 1835 , accouchèrent à PHôtel-Dieu. Elle n’affecte jamais que les femmes en couches: les faits qu’on dit avoir recueillis chez l’homme n’appartiennent probablement point à cette affection. Les causes de la
PHLEGMATIA Al. B A DOLENS.
maladie sont ci peu près inconnues. Il paraît qu’elle survient surtout après l’impression du froid : aussi paraît-elle être plus fréquente dans les pays froids, humides et pendant l’hiver. Pendant longtemps la phlcgmatia alba dolens a été regardée comme l’effet de la suppression des lochies et du lait ; mais ces opinions sont aujourd’hui entièrement discréditées.
Traitement. — L’œdème douloureux réclame l’emploi des antiphlogistiques; la saignée générale est indiquée si le pouls offre de la force; les sangsues sur les membres malades, spécialement aux aines et au jarret, calment assez bien les douleurs. Les malades seront en outre plongés dans un bain tiède dont on prolongera le plus possible la durée; les membres seront enveloppés de fomentations émollientes et narcotiques; enfin, à l’intéiieur, on administrera les boissons sudorifiques, diurétiques et laxatives afin de favoriser le travail de résolution. M. le docteur C. Smeets dit s’être bien trouvé de l’émétique à haute dose pendant la période la plus aiguë de la maladie. Enfin , lorsque toute inflammation ayant cessé , la tuméfaction seule du membre persiste encore , on exercera une compression méthodique à l’aide d’une bande roulée. Le gonflement résiste rarement à ce moyen.
Nature. — Les opinions les plus diverses ont été émises sur la nature de la phlegmatia alba dolens ; ainsi les uns l’ont regardée comme constituée par une phlegmasie des vaisseaux et des ganglions lymphatiques (Moore, Hufeland, Struve, Velpeau, Deneux) ; d’autres en font une phlébite (Davids, Lée, Boudant , Blandin, Andral), une névrite même (Albers, Dugès), une inflammation du tissu cellulaire (Duncan, Steffen); enfin quelques uns ont regardé Tœdème douloureux comme symptomatique d’une maladie des articulations pelviennes (Velpeau) ou d’une irritation des parties contenues dans le bassin (Burns, Busch). Mais toutes les lésions précédentes qu’on considère comme formant l’élément anatomique de la maladie ne doivent au contraire être considérées que comme des complications ou des lésions purement accidentelles. Nous redisonsque, dans la phlegmatia alba dolens il n’y a d’autre lésion nécessaire constante que l’infiltration du tissu cellulaire. L’œdème douloureux ne serait donc, dans notre manière de voir, qu’une espèce d’hydropisie essentielle, qu’une sécrétion insolite s’opérant dans le tissu cellulaire sous l’influence de causes encore indéterminées. Cette opinion est à peu près celle que professent MM. Cloquet, Aug. Bérard et Moreau. L’idée généralement répandue aujourd’hui qui ferait de la phlegmatia alba dolens une phlébite, est une des moins fondées, puisque pendant la vie on n’observe pas les signes de résorption et d’infection qui surviennent dans presque toutes les inflammations veineuses; ajoutons que l’œdème se développe de haut en bas, c’est-à-dire en sens inverse de celui qui serait déterminé par une obstruction des veines.