‹ Traité élémentaire et pratique de pathologie interneChapitre 121 sur 140 · HYDROPISIES CÉRÉBRO-SPINALES · texte numérisé non relu

HYDROPISIES CÉRÉBRO-SPINALES

M. Magendie a démontré, il y a bientôt vingt ans , qu’il existait normalement dans le crâne et le rachis un fluide séreux, dont la quantité est en raison inverse du développement et du volume de l’axe cérébro-spinal. Ce liquide, qu’il nomme céphalo-rachidien , situé entre l’arachnoïde et la pie-mère , enveloppe de toutes parts la moelle et le cerveau , et baigne en outre les cavités creusées dans les lobes cérébraux , le cervelet, la moelle allongée et la protubérance annulaire. Ce fluide circule librement dans tous ces points. C’est lui qui , venant à augmenter d’une manière insolite, constitue l’hydropisie des centres nerveux. Cependant ce n’est pas là la seule source du fluide séreux qui peut se former dans le crâne et le rachis; il est en effet incontestable que quelquefois les épanchements séreux existent exclusivement ou simultanément dans la cavité arachnoïdienne; mais il faut convenir que ces cas sont tout-à-fait exceptionnels. Les accumulations séreuses du rachis sont nommées hydrorachis, celles du crâne constituent Y hydrocéphale , dont on a admis trois variétés qui sont : l’hydrocéphale chronique, Y hydrocéphale aiguë , et l’hydrocéphale suraiguë ou apoplexie séreuse. Enfin , on a vu quelquefois la sérosité infiltrer le cerveau lui-même, et on désigne cette lésion sous le nom d'œdème cérébral. Mais nous ne dirons rien ici de cette affection, qui est excessivement rare , et dont M. Etoc a fait le caractère anatomique constant de la stupidité. Nous en parlerons quand nous traiterons de cette forme remarquable de l’aliénation mentale.

DE LHYDROCÉPHALE AIGUE.

Historique. — L’hydrocéphale aiguë, entrevue en 1701 par Duverney jeune, signalée en 1732 et 1733 en Angleterre, fut quelques années après décrite comme une affection distincte par Rob. WhytL Depuis lors, la maladie fut l’objet de recherches nombreuses en Angleterre, en Allemagne, en Suisse, en France et aux Etats-Unis. Signalée d'abord comme une forme d’hydropisie de l’arachnoïde et des ventricules, décrite comme maladie essentielle et indépendante de toute lésion organique, on regarda pendant longtemps l’épanchement séreux comme constituant le seul caractère anatomique de la maladie , et comme expliquant l’appareil de symptômes observés pendant la vie. Cependant, à mesure que l’anatomie pathologique a été faite avec plus de soin , on ne tarda pas à se convaincre que dans la maladie qu’on décrivait sous le nom d’hydrocéphale aiguë, le cerveau et plus souvent encore les méninges étaient le siège à peu près constant de différentes lésions récentes , de nature inflammatoire , et dont l’épanchement séreux n’était que la

conséquence. Nonobstant cette découverte , quelques praticiens habiles, au nombre desquels il faut citer Dance, n’en persistèrent pas moins à considérer encore l’hydrocéphale aiguë comme une maladie distincte, différant de toutes les autres affections cérébrales en raison de l’accumulation du liquide qui existait, et qu’on regardait comme étant né- | cessaire au développement des principaux symptômes. Cependant une étude plus complète des faits a prouvé depuis, que cette dernière pro- { position n’était point exacte; car on s’est assuré qu’il était impossible de rattacher spécialement à l’épanchement aucun des symptômes de la maladie; que celle-ci était uniquement subordonnée à la nature et au siège des lésions des méninges et du cerveau , et que les troubles fonctionnels n’offraient aucune différence, qu’il y eût ou qu’il n’y eût pas d’épanchement séreux ou séro-purulent. De tout ce qui précède , nous concluons, avec MM. Blache et Guersant (1) , que les auteurs ont arbitrairement appliqué deux ou même trois dénominations différentes à une seule et unique maladie, et que presque constamment aussi les épanchements séreux aigus dans le tissu sous-arachnoïdien , ou dans les ventricules, sont l’effet secondaire d’une méningite , ou d’une méningo- • encéphalite simple ou tuberculeuse, ou bien d’une encéphalo-malaxie simple ou compliquée de phlegmasie. (Voir les articles Méningite simple et tuberculeuse , Encéphalite et Ramollissement du cerveau. ) Est-ce à dire pourtant que l’hydrocéphale aiguë, telle qu’on la décrivait depuis Whytt comme hydropisie essentielle, n’existe pas? Je n’oserais l’affirmer; mais jusqu’à présent on ne cite aucun fait concluant, et si on veut en admettre l’existence , on doit plutôt invoquer l’analogie que les observations cliniques, qui ont jusqu’à ce jour fait défaut. Dans l’état actuel de la science , nous croyons qu’on ne doit admettre d’autre hydropisie essentielle des méninges et du cerveau que celle que nous allons faire connaître sous le nom d 'apoplexie séreuse.

DE LAPOPLEXIE SEREUSE.

Sous les noms d’apoplexie séreuse , d’ hydropisie cérébrale suraiguë , ou d’hydrorrhagie , les auteurs ont décrit une maladie caractérisée anatomiquement par l’exhalation d’une grande quantité de sérosité dans l’intérieur du crâne, produisant la perte subite et plus ou moins complète du sentiment , du mouvement et de l’intelligence. Cependant quelques auteurs modernes ont cru pouvoir nier l’existence de cette maladie. Ainsi Abercroinbie, ayant observé des apoplexies mortelles , sans lésion cérébrale , ayant rencontré d’autre part des épanchements considérables dans le crâne sur des personnes qui n’avaient offert

(1) Dicnonn. de Médecine , I. xv, p. 502, art. Hydrocéphale.

pendant la vie aucun symptôme' apoplectique , en a conclu que les épanchements séreux qu’on rencontre parfois dans le cerveau d’individus qui sont morts avec des symptômes apoplectiques, ne sont pas la cause de ces accidents. Cependant il ne me paraît pas qu’on puisse tirer des faits précédents les conclusions qu’Abercrombie en a déduites. Si, en < (Tel, dans quelques cas, on a trouvé une grande quantité de sérosité dans le crâne, bien que , pendant la vie , il n’ait existé aucun symptôme de compression cérébrale , cela tient probablement à ce que l’exhalation s’étant faite peu à peu, le cerveau a pu pour ainsi due s’habituer à sa présence. C’est ainsi que nous verrons bientôt, en parlant des hydrocéphales chroniques, des épanchements de sérosité très considérables, mais lentement formés, ne déterminer aucun symptôme de compression, tandis qu’il n’en est plus de même lorsque l’exhalation anormale du fluide séreux se faisant brusquement, le cerveau se trouve soumis lout-à coup à une forte compression ; il doit en résulter alors des effets analogues à ceux que nous avons vus, par exemple, être produits par un épanchement sanguin dans la cavité arachnoïdienne. Ajoutons enfin que la sérosité qu’on trouve en certaine quantité dans le crâne de certains sujets qui n’ont présenté aucun symptôme d’apoplexie ne s’est formée que peu d’instants avant la mort ; elle est souvent en rapport avec la longueur de l’agonie (Louis). Les faits d’apoplexie séreuse sont aujourd’hui incontestables; M. Magendie en a vu un grand nombre à la Salpêtrière; M. Martin Solon en a publié un cas très curieux , et je l’ai vue moi-même se déclarer plusieurs fois chez des hydropiques.

Anatomie pathologique. — Les circonvolutions sont souvent aplaties, le cerveau est ordinairement pâle, presque exsangue : en général , la cavité de l’arachnoïde ne contient point d’épanchement. Celui-ci existe dans le tissu cellulaire sous-arachnoïdien , ou dans la cavité des ventricules , quelquefois même dans ces deux points à la fois. Lorsque l’épanchement est considérable, l’arachnoïde est soulevée, le septumlucidum peut être déchiré, les ventricules latéraux sont alors confondus , et forment avec le troisième une cavité unique. La sérosité est généralement incolore; parfois elle est claire, limpide comme de l’eau de roche, et peu ou même point albumineuse, comme Valsalva et Morgagni l’ont expérimenté. La quantité varie, elle peut n’être que de 62 grammes, d’autres fois elle s’élève à deux verres ( Andral). D’ailleurs il est rare qu’on trouve à l’autopsie tout le liquide qui s’est épanché pendant la vie ; il résulte, en effet , des recherches encore inédites d’un médecin aussi honorable qu’il est habile, M. Nat. Guillot, que le cerveau est un organe très hygrométrique, et qui absorbe, après la mort, une grande partie des liquides épanchés. Lorsque le cerveau s’est ainsi imbibé de sérosité, il paraît plus humide, et, à mesure qu’on le coupe par tranches, on voit suinter des gouttelettes de sérosité. Ce liquide

DK L’APOPLEXIK SÉREUSE.

paraît avoir quelquefois opéré une sorte de macération sur certaines parties du cerveau; c’est ainsi qu’on trouve parfois le septum, la voûte à trois piliers, et les parois des ventricules eux-mêmes ramollis et réduits en une sorte de pulpe blanchâtre. C’est là un phénomène purement cadavérique , que l’imbibition de la sérosité explique , sans avoir besoin d’invoquer, comme Morgagni l’a fait, une prétendue acrimonie du liquide. En somme , dans l’apoplexie séreuse , le liquide céphalorachidien existe en plus grande quantité, sans qu’il soit possible d’expliquer cette supersécrétion par aucune lésion matérielle saisissable des méninges et du cerveau.

Symptômes , marche. — I/apoplexie séreuse a un début généralement brusque , instantané; les malades perdent tout-à-fait connaissance; les quatre membres sont dans une résolution complète; les pupilles sont larges , immobiles; le pouls est lent , la sensibilité abolie; la respiration est stertoreuse; le visage est indifféremment pâle, rouge ou violacé. Enfin , après une durée qui varie entre quelques heures et plusieurs jours , les malades succombent ; d’autres reprennent peu à peu connaissance; le mouvement et la sensibilité renaissent progressivement, et il suffit de quelques jours, et parfois même de vingt-quatre heures seulement , pour voir disparaître tous les symptômes de compression cérébrale. Ainsi dans l’apoplexie séreuse, on notera, comme phénomènes remarquables, 1° un début brusque; 2° la résolution complète de tous les membres; 3° la cessation rapide des accidents lorsque la maladie a une heureuse issue. On a dit que lorsque l’épanchement n’occupait qu’un seul des ventricules latéraux, il pouvait n’y avoir qu’une hémiplégie. La chose est possible ; mais jusqu’à présent il n’y a aucun fait qui légitime cette opinion : l’observation de Morgagni , qu’on a invoquée en sa faveur, est loin d’être concluante.

Diagnostic. — Il n’existe aucun signe qui puisse faire distinguer une apoplexie séreuse d’une hémorrhagie ou d’une congestion cérébrale , avec résolution complète de tous les membres. La pâleur de la face , la lenteur du pouls, l’état cachectique des sujets, que les anciens avaient signalés comme des caractères distinctifs des apoplexies séreuses, n’ont aucune valeur, puisque, d’une part, ils manquent souvent, et que, d’autre part , on les retrouve dans les apoplexies sanguines.

Pronostic. — Le pronostic est très grave.

Etiologie. — L’apoplexie séreuse affecte surtout les vieillards et les sujets faibles, débiles, épuisés par des maladies longues Nous avons déjà dit qu’on l’observait quelquefois chez des sujets atteints d’anasarque , lorsqu’une partie de la sérosité ayant été brusquement résorbée se trouve ensuite portée , par une sorte de métastase , vers le cerveau.

Traitement. — Les anciens avaient défendu de saigner dans tous les cas d’apoplexie séreuse; cependant il faudrait recourir aux émissions

sanguines si le pouls avait de la force et de la dureté. L’épuisement des sujets ou l’extrême petitesse du pouls peuvent seuls contre-indiquer la saignée. Dans tous les cas, il faut tâcher de provoquer des flux artificiels ou d’augmenter certaines sécrétions : ainsi on insistera sur les purgatifs énergiques , tels que les drastiques ; on administrera des boissons diurétiques , et l’on appliquera sur diverses parties du corps, et spécialement à la nuque et aux membres inférieurs , de très larges vésicatoires.

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