DE LA PARALYSIE GÉNÉRALE PROGRESSIVE
Il y a une paralysie remarquable par sa marche, sans cesse envahissante, qui débutant communément par un embarras de la langue, par un tremblement des lèvres ou par ralTaiblissement d'un membre, s'étend progressivement à la plupart des muscles du corps et se termine peut-être toujours d'une manière funeste. C'est la paralysie que mon très regrettable ami le professeur Requin a fort bien caractérisée en l'appelant paralysie gt'nérale progressive.
Historique. — Cette affection nous paraîl être la même que celle qui, après avoir été méconnue jusqu'à la fin du dernier siècle, fut signalée par Ilaslam, par Esqnirol, par Georget ; mais qui n'a été bien décrite que depuis une trentaine d'an-
(1) Hfchértke» 9ttr tine caun fréquente et put connut de i^timilcm dPuHue, V%A%, K^W
nées par M. Délaye, dans sa thèse soutenue en 182^, et surtout par les docteors Bayle et Galmeil, auteui*s Fun et l'autre d'iinc monographie justement estimée. Enfin , plus récemment , M. Parchappe dans ses Recherches sur l encéphale, MM. Baillarger et Lunier dans les Annales médico -psychologiques (année ï 849), M. Brierre de Boismont dans le Supplément du Dictionnaire des diciionnaim, ont su ajouter quelques faits nouveaux à ceux de leurs devanciers.
Jusque dans ces derniers temps, et malgré un fait consigné dans la thèse méflK de M. Délaye, la paralysie progressive , exclusivement étudiée par les médecins aliénistes, a été regardée comme une complication qu'on n'obser\'alt que dans les asiles d'aliénés. Cependant Requin, protestant dès \HUù dans son rnûté dt pathologie contre cette opinion, citait des faits de paralysie générale qu'il avait observés dans des conditions différentes, et depuis que l'attention a été éveillée par lui sur ce point, des observations assez nombreuses ont été recueillies dans les b5pitaux d'adultes. Je sais pourtant que i\l. Brierre de Boismont a contesté récemment encore que les paralysies générales, observé»» chez les aliénés et chez les sujets sains d'esprit, fussent identiques ; mais nous ne saurions partager Topinion de ce médecin distingué; c'est là, d'ailleurs, un point qui sera discuté plus tard.
Anatomie pathologique, — Chez les individus qui succombent à la paralysie générale, il peut se faire que ni le cerveau, ni la moelle, ni leurs membranes, ne présentent aucune altération appréciable ; c'est même ce qui a été coa<staté le plus souvent chez les sujets morts de la paralysie progressive siu*venne en dehors de l'aliénation; cependant les autopsies ont été jusqu'à ce jour fort rares. Il n'en est pas communément de même lorsque la maladie s'accompagne d'aliénation mentale. Dans ces cas, en effet, on trouve le plus souvent des lésions très diflérentes. Ce sont des congestions, des épaississements et des opacités de l'arachnoïde, des fausses membranes, des épanchcmenb< séreux ou sanguins, des ramollissements oo des indurations du cerveau, etc. Ces lésions, pourtant, doivent-elles être regardées comme le caractère anatomique de la maladie ? C'est ce qu'il est impossible d'admettre quand on considère combien ces altérations sont variables, combien même elles sont peu nécessaires, puisque toutes peuvent manquer sans que l'expression symptomatiquc de la maladie soit modifiée. C'est ce que prouvent plusieurs observations recueillies par M. Lélut et insérées par lui dans le premier volume des Annales médico-psychologiques {j^. 179).
Symptômes, marche, — La paralysie progressive peut survenir d'emblée ou bien être précédée de vertiges, de céphalalgie et d'accidents divers de congestion cérébrale. Le premier trouble qui éveille l'attention consiste le plus souvent dans un embarras de la parole parfois continu, ne se révélant ailleurs que de loin en loin: chez d'autres l'affaiblissement commence par les membres supérieurs ou inférieurs: il s'accompagne d'engourdissement et de sensation de froid, et ce n'est que plus ou moins longtemps après que la parole s'embarrasse et que les malades bégaient Suivant M. Baillarger, un des premiers signes de la paralysie progressive serait une dilatation inégale des deux pupilles ; mais suivant M. Lasègue ce caractère ne se rencontrerait guère que dans le tiers des cas. (Cependant, après un temps plus ou moins long, après des alternatives plus ou moins répétées en bien et en mal, la paralysie s'étend et se généralise. La démarche est vacillante et les chutes deviennent fréquentes, les mains saississent mal les objets, et la sensibilité tactile est moins parfaite. Souvent l'urine est diQicilcmont excrétée, ou bien il existe nne incontinence. Les matières fécales, retenues d'abord, s'échappent ensuite in\0' /onraircment ; chez laplu^ArV iVc^ Yi^vnxwes W n vl *\\\i\^ÀNg»\cJc^ couivilète. A part la
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wnribilité factife qne nous avons vue souvent <*tre atteinte, on peut dire que la plupait des autres sens sont iotacts, excepté pourtant à la période ultime de Vaiïéotioa où toutes tes sensations, de quelque nature quVlles soient, deviennent très obtuses. Les malades dont nous parions sont sans fièvre, à moiiis de certaines complications inflammatoires ; Ja respiration se fait normalement, l'appétit est conservé et les digestions sont régulières.
Au milieu des troubles fonctionnels que nous venons de passer en revue, que devient Tîntelligence ? Elle reste qudquefois intacte jusqu'à la fin; le plus souvent elle s'altère depuis la simple diminution de la mémoire et une aptitude moindre aux travaux de l'esprit, jusqu'à l'anéantissement aussi complet dos facultés qu*il Test dans la démence.
Un grand nombre de malades pourtant délirent dès le début, soit que le trouble intdlectucl ait été primitif, soit, comme le vent M. Parchappe, que la lésion du mouvement et celle de l'intelligence arrivent à peu près simultanément, soit, comme le prétendent MM. Baillarger et Lunier, que les accidents paralytiques précèdent les désordres cérébraux. Dans la plupait des cas, le délire est ambitieux : tous les malades ne croient pas être riches ou puissants, mais il y a chez presque tous une ' exagération du moi fort digne d'être notée : c'est ainsi que beaucoup croient ôtre d'une santé parfaite, d'une force herculéenne, d'une aptitude au travail peu commune, etc.
La paralysie prc^essive a une marche en général continue. Cependant elle présente fréquemment d'un jour à l'autre des alternatives, des temps d'arrOt, des améliorations parfois assez notables pour faire croire à une guérison prochaine ; c'est ce qui arrive surtout dans la paralysie non compliquée de délire.
Les accidents paralytiques varient donc de siège et de nature. Tantôt ils prédominent dans un membre et tantôt dans un autre. La sensibilité cutanée, après avoir été affaiblie ou pervertie, devient intacte; un membi:e devenu tout à fait inhabile à exécuter le moindn* mouvement finit par reprendre peu à peu, et en général rapidement, à peu près l'intégrité de ses fonctions. Cependant tôt ou tard les accidents deviennent permanents, les muscles sont alors tout à fait en résolution ou bien contractures. Cette contracture, qui apparaît à une époque variable de la maladie, n'est presque jamais permanente, mais elle revient plus ou moins souvent et persiste pendant un temps plus ou moins long. Non-seulement les mou-' vements se perdent de |)lus en plus, mais la sensibilité s'éteint, la parole est inintelligible, l'urine et les fèces ne sont plus retenues, les idées sont nulles ; il y a un état habituel de somnolence ; enfin les Individus succombent Les uns s'éteignent sans que là mort puisse s'expliquer; la plupart meurent par suite de quelques complications, notamment par une pneumonie qui prend aussitôt le caractère adyiiamique ; par une diarrhée qui épuise rapidement les forces ; par un érysipèle ou par suite des eschares qui se forment au sacrum ; quelques-uns enfin, surtout parmi les déments paralytiques, sont violemment emfNMtéspar des convulsions épileptiques.
Terminaisons, — Il est douteux qu'on ait jamais guéri une paralysie progressive. La maladie peut être parfois enrayée dans son cours, mais les malades consenent toujours un certain degré de faiblesse ou de roideur, et tôt ou tard les accidents qu'on croyait conjurés reprennent leur marche ascendante.
Durée, — I^ paralysie progressive est une affection essentiellement chronique et d'une durée |)rescfuo toujours longue et indéterminée. On dit Vslnqvc N>à^^«^\.^\* miner en quelques scmaloeB chez les aliénés. M. CaVmeïï atvx&«ai ^>as^ tsRs^vu&A
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à treize mois, M. Bayle à dix, M. Parchappe à un peu plus d'un an. Cette dur(e pourtant paraît être beaucoup plus longue pour la paralysie progressive qui ne se complique pas d'aliénation mentale. Je donne en ce moment des soins à un malade dont Tafîection remonte à neuf années, et qui très probablement vivra longtempi encore.
Diagnostic. — Le diagnostic de la paralysie générale est communément ficik. On soupçonnera cette affection lorsqu'on verra survenir de temps en temps un embarras de la parole, du bégaiement Plus tard, ce phénomène devenant permanent et les symptômes paralytiques envahissant les membres, on ne pourra pi» consener aucun doute sur le caractère de la maladie. S*il existe dies troubles iatellectuels, du délire, des symptômes de démence, il ])ourra être difficile de déterminer si la paralysie «st essentielle ou si elle est symptomatique d*uue méningilf chronique ; mais si Tintelligence est intacte, si la paralysie est mobile, si elle offire des intermittences très grandes, on devra penser qu'il n'existe aucune lésion matérielle appréciable dans les centres nerveux. Les tumeurs intra-crâniennes peuvent bien produire quelques accidents analogues à ceux de la paralysie progressive, cependant il y a communément alors des douleurs locales, des troubles des sens, des mouvements convulsifs apoplectiformes, phénomènes qui sont assez rares da» la paralysie progressive simple.
L'atrophie musculaire progressive, que nous avons décrite précédemment (p. 208) d'après les travaux des docteurs Aran et Thouvenel, ne ressemble en rien à la paralysie générale; car la première est essentiellement caractérisée par l'atrophie de la fibre musculaire, qui agit et se contraae jusqu'à ce qu'elle ait été transformée ou détruite, tandis que dans la paralysie progressive le muscle cesse de .se contracter d'abord, mais sa nutrition ne s'altère qu'à une époque éloignée, et jamais d'ailleurs au même degré que dans l'atrophie.
Je n'ai établi aucune distinction entre la paralysie progressive qu'on obsene dans les hôpitaux ordinaires et celle qui règne dans les établissements d'aliénés. C'est, en eJTet, très probablement dans l'un et l'autre cas la même affection. M. Brierre de Boismont a pourtant protesté contre nue pareille assimilation ; mais nous ne saurions jusqu'à présent partager sa manière de voir, car si l'on excepte les troubles intellectuels, on trouve la même expression symptomatique dans les deux aiïections, la même mardie, la même terminaison fatale, et à Tautopsie des résultats identiques, c'est-à-dire tantôt des lésions diverses et tantôt absence de toute altération appréciable. Suivant le même auteur, il y aurait enfin entre les deux paralysies progressives qu'il admet une différence capitale. Dans la paralyse qui complique l'aliénation mentale, l'irritabilité musculaire serait, d'après lui, conservée, tandis que cette propriété s'affaiblirait et finirait par se perdre tout à fait dans la paralysie progressive simple. Je ne sais si ce caractère serait suffisant pour établir deux espèces morbides distinctes pour deux affections qui semblent identiques sous tous les autres rapports. Mais, quoi qu'il en soit , le fait en luimême, avant d'être accepté, exigerait des recherches plus nombreuses et plus variées que celles qui ont été faites jusqu'à ce jour.
Pt'onoslic. — Il est excessivement grave ; car tout porte à penser que raflfectioo est incurable. La paralysie qui se complique d'aliénation est, toutes choses égaks d'ailleurs, plus fâcheuse que la paralysie simple ; celle qui a une marclie continue est plus grave, et elle a une durée plus courte que celle qui offre des altemativi's, des suspensions plus ou moins longues.
Éiiologie. -^ Les ciUKsqjal jy(Ati«»LV\Sfi9i\\^V^\^\iM&^^irai^^ sont extrê-
DU DtURB. MS
memait obscures. Dans les maisons d'aliénés , la maladie atteint pins souTent les hommes que les femmes, et elle est plus commune chez les individps vigoureux. Les personnes de la classe aisée y sont aussi plus sujettes que celles appartenant à h classe pauvre. On dit que l'aifection a quelquefois été produite par Timpresiion dn froid I surtout par l'abus des liqueurs fortes, à la suite d'excès vénériens, de fatigues excessives; mais nous ne savons encore rien de précis à cet égard. C'est une affection de la péi:iode moyenne de la vie.
Traitement, — Le traitement de la paralysie progressive est difficile à tracer. Les indications, en effet, sont peu précises, et en général on n'a à combattre que des accidents ou des complications. Ainsi, aux congestions qui se déclarent fré^ qnemment vers l'encéphale, surtout chez les déments paralytiques, on opposera quelques sangsues à l'anus ou derrière les oreilles, ainsi que des révulsifs sur la peau et sur le tube digestif. U faut ne recourir à la saignée générale qu'avec une extrême prudence, car il est reconnu qu'elle aggrave plutôt la paralysie qu'elle ne l'arrête dans sa marche.
jS'il existe des souffrances vives, des contractures douloureuses, on aura recours à des bains tièdes, à des embrocations calmantes, et l'on donnera à l'intérieur des iédatifis et des antispasmodiques ; mais il est bon d'être averti que ces remèdes sont nurement efficaces.
Les exutoires promenés le long dn dos ou à la nuque, les cautérisations transcorrentes, n'ont guère produit d'amélioration durable ; il en est de même des bains sulfureux, des bains de mer et des eaux thermales prises en bains et en douches. L'électricité a été également employée sans avantage marqué pour les malades.