‹ Traité élémentaire et pratique de pathologie interne. v. 2Chapitre 225 sur 265 · DB LA POUE · texte numérisé non relu

DB LA POUE

raisoii et de délire qu*Qii a donné le nom de folie raisonnante. Au plus haut degré de la manie, les malades n'écoutent plus rien ; leurs idées sont incohérentes ; ils sont dans une agitation extrême, ils crient, ils vocifèrent, et se livrent à toutes sortes de violences.

L'excitation que ces individus présentent explique pourquoi quelques-uns d'entre eux semblent moins sensibles aux influences extérieures, comme au froid, au chaud, et méùie à des douleurs assez \ives, puisqu'on voit de ces malheureux se faire sans murmurer les mutilations les plus graves. L'excitation dont nous parlons rend compte adssl pourquoi ces malades, nonobstant leur activité musculaire et leur défaut dé sommeil pendant des semaines entières, n'éprouvent point cependant de fatigue, et conserveiit leurs forces dans toute leur intégrité. Les maniaques sont, après les hallucinés, ceux dont le pouls est le plus accéléré. C'est là un résultat intéressant qn'on doit aux recherches de iMM. Leuret et Mitivié.

Les accès de manie reviennent k des intervalles plus ou moins rapprochés; ils peuvent ne durer que quelques heures ou plusieiurs jours, ou se prolonger pendant des semaines et des mois. Lorsque les accès ont été aussi violents et ont eu une durée aussi longue, les malades tombent souvent à leur suite dans une sorte d'aiffaissemenL

Démence. — La démence est, comme nous l'avons dit, la diminution ou Tabolition plus ou moins complète des facultés inteliectuelles, affectives ou sen^itives. Cet état est le plus souvent consécutif aux formes précédemment décrites de l'aliénation menule ; mais queiquelois il est primitiL C'est ainsi que les épileptiques, lés ivrognes, les masturbàteurs, les vieillards, peuvent tomber d'emblée dans la démence. Cet état est aussi quelquefois consécutil à une altération matérielle organique du cerveau et de ses dépendances, comme une méningite, une hémorrhagie cérébrale , un ramollissemeuL Enlin, au lieu de se déclarer progressivement, la démence a heu quelquefois d'emblée, sous Imllueuce d'une cause physique ou morale qui ébranle violenimeut le cer> eau. La démence, ainsi que 1 observe M. Calmeil, peut ne consister que dans un simple allaissemeni des lacultés intellectuelles, 8ensili\eset allècli\es : riudi\idu comparé à lui-même n'a plus alors la même portée d*intelligeuce : c'est ce qu'on peut appeler, avec le médecin dont je paile, nne démence incomplète ou relative, mais générale. D'autres fois la démence détruisant peu à peu toutes les facultés, les malades tombent dans une nullité coin plète, et se rapprochent beaucoup des idiots par leur aspect, leurs mœurs, leurs habitudes. La démence peut être seulement partielle, c'est-à-dire n'affecter qu'une faculté ou un petit nombre de lacultés, et, dans ce cas, elle est comme ci-dessus incomplète ou complète.

Un des premiers caractères de la démence est l'affaibUssement, la perte de la mémoire : les choses du moment ne font plus d'impression, tandis que les malades conservent encore le souvenir du passé. Les déments sont généralement tranquilles; ils vivent isolés, ils prononcent des mots sans suite, rient ou pleurent sans motifs, et arrivent peu à peu, après un temps plus ou moins long, au dernier degré de la dégradation intellectuelle. La plupait de ces malades offrent de temps en teuips un peu d'excitation, ou même un vei itable accès de manie fmieuse ; mais ils ne lardent pas a retomber dans leur premier état, et souvent même on remarque, après chacun de ces paroxysmes, un degré d'allaissement de plus dans les facultés intellectuelles et morales. Ces malades dorment en général bien ; ils mangent beaucoup : leur nutrition se fait convenablement ; la plupart acquièrent de l'embonpoint; inais peu à peu lem* physionomie perd son expression : i^ (réseoXAixv ^n^*^

troubles de la raotilité, et tombent dans cet état de paralysie dite pcn^alytit géwraie progressive, maladie dont nous avons précédenunent, page 679, esquissé les traits principaux.

Stu[)idilé. — Le mot de stupidité n'a pas encore un sens bien déûni; kson s'en servent pour distinguer le dernier degré delà démence; d'autres en foot^ifec Esquirol, une variété de cette forme de la folie, et l'emploient comme synoa^me de démence aiguë. Georget faisait de la stupidité un genre particulier de folie, caractérisé par l'absence accidentelle de la manifestation 4e la pensée, soit que le malade n'ait pas d'idées, soit qu'il ne puisse les exprimer. M. Etoc, qui assigne les mêmes caractères à la stupidité, ne croit pas avec Georget que ce soit un genre particulier de folie ; mais il pense que ce n'est qu'une complication, comme l'est la paralysie générale, et il rattache les accidents à une lésion anatomique constante» i un œdème de la substance cérébrale. Les symptômes de la stupidité seraient donc, d'après ce médecin distingué, Teflet d'une compression mécanique ; celle-ci aurait pour résultat de suspendre ou d'affaiblir les facultés intellectuelles, d'agir chex les fous comme elle agit chez les sujets bien portants. M. £toc ajoute que le délirr des aliénés stupides n'a rien qui lui soit propre, et qu'il peut et doit présenter chez les différents malades les caractères les plus opposés. Mais ^L Baiilarger, dans un mémoire plein d'intérêt, inséré dans les Annales médico-psychologiques^ a combattu cette proposition et déterminé d'une manière, suivant nous, plus exacte, l'état mental des aliénés stupides. Suivant l'habile observateur dont je parle, les aliénés qu'on a désignés sous ce nom ne présentent, dans beaucoup de cas, qneks apparences de la stupidité ; il y a chez eux un délire tout intérieur, dont ils peuvent rendre compte après leur guérison. Ce délire paraît de nature exclosivement triste; il est entretenu par des illusions et par des hallucinations, et s'accompagne souvent d'idées de suicide. Ces malades sont en outre dans un état spécial ; ils ont perdu la conscience du temps, des lieux, des personnes, et vivent dans un monde imaginaire. Suivant M. Baiilarger, la stupidité n'est ni une complication ni un genre particulier de folie, mais une variété, ou le plus haut degré d'une variété tout à fait spéciale de la mélancolie. Ce médecin trouve avec raison beaucoup d'analogie entre l'état des aliénés stupides et l'état de rêve. La stupidité est-efle liée, comme le veut M. £toc, à une lésion constante, à im oedème du cerveau? C'est un point qui attend encore de nouvelles recherches.

Hallucinations, — Nous avons déjà parlé de ce phénomène, l'un des pins curieux dans l'étude de la folie. Nous répétons ici qu'il y a hallucination lorsqu'on éprouve des sensations sans qu'il existe à l'extérieur ou dans les organes des sens aucune c^usc appréciable d'excitation. C'est un phénomène purement cérébral, une sensation produite sans impression extérieure.

L'hallucination est un des symptômes les plus communs de l'aliénation mentale; il l'est à un point tel qu'Esquirol affirme qu'on le rencontre au moins quatrevingts fois sur cent aliénés. La forme des hallucinations varie d'ailleurs suivant le genre de délire : ainsi elles sont versatiles et incohérentes dans la manie, tenaces et oppressives dans la lypémanie, persisUntes et expansives dans la monomanie, rares et fugaces dans la démence, confiises et comme voilées dans la stupidité (Macario).

Les auteurs qui se sont spécialement occupés des hallucinations sont loin d'être d'accord sur la nature de ce phénomène. Les uns, avec Esquirol, le regardent comme purement psychique et cérébral ; les autres pensent, au contraire, qu'il ne peut se produire sans l'intervention des organes des sens. Les premiers ne vomU

DE Là roLiE. 69S

chez les ballacioés que des idées reproduites par la méuioue, associées par l'imagination, reproduites par Thabitudc'; les seconds admetteot la réalité des sensations accusées par les malades. M. Baillarger, dans uni mportant travail qui a été coo^ ronné par TÂcadémie de médecine, et qui est inséré dans le tome XII des Mé moires de cette illustre compagnie, a cherché à concilier ces deux opinions, qu'il accuse d'être trop exclusives. Il a établi Texistence de deux sortes de fausses perceptions sensorielles : les unes, tout à fait indépendantes des organes des sens, ce sont les hallucinations psychiques; les autres, qui ne pourraient avoir lieu sans Tintervention des appareils des sens, il les appelle hallucinations psycho-senso^ rielles.

Beaucoup d'aliénés prétendent qu'ils entendent la pensée sans aucun bruit de paroles, qu'ils conversent à'ume à âme avec des interlocuteurs invisibles, qu'ils sont doués d'un sixième sens, le sens de la pensée^ ou bien qu'ils entendent des voix secrètes, intérieures, elc. Tous ces malades n'ont que des hallucinations psychiques. Dans la plupart des hallucinations de la vue, au contraire, il semble impossible à M. Baillargcr de nier Fintervention des organes des sens. Ce médecin distingué invoque en faveur de sa doctrine le témoignage de deux grandes autorités, celui de Mûller et celui de Burdach, qui, tous deux, après avoir éprouvé des hallucinations de la vue, se sont expliqués sur ce point de la manière la plus précise. Pour Mûller, en effet, les visions sont réellement des états du sens de la vue. • Quand les images fantastiques nous assiègent, dit Burdach, nous les voyons réellement, c'est-à-dire qu'à l'occasion de la pensée nous avons dans Yœil la même sensation que si un objet extérieur se trouvait placé devant cet œil vivant et ouvert » M. Baillarger a d'ailleurs rappelé à ce sujet que la distinction de deux sortes d'hallucinations n'est réellement nouvelle qu'en pathologie, car elle a dès longtemps été admise par les auteurs mystiques, qui ont reconnu qu'il existait des voix intellectuelles qui se font dans l'esprit et dans l'intérieur de l'âme, et des voix corporelles qui frappent les oreilles extérieures du corps.

Quant à la manière dont l'hallucination se produit, les dissidcndes sont tout aussi grandes que celles que nous veuons de signaler. Pour M. Calmeil, par exemple, les hallucinations les plus variées et les plus nombreuses auraient probablement leur point de départ dans le système neneux périphérique ; elles se produiraient de dehors en dedans comme les sensations normales. Cette opinion a été combattue par M. Baillarger, qui, entre autres objections, fait remarquer que les rapports si étroits des hallucinations de plusieurs sens deviendraient alors impossibles à expliquer. « Comment concevoir, dit-il, que l'aliéné qui voit le diable sente en môme temps une odeur sulfureuse, si ces deux sensations sont provoquécîs par des excitations venues des appareils sensoriels? Pourquoi plutôt une odeur de soufre que toute autre ? Le fait est, au contraire, tout simple, si l'imagination est le véritable excitant, et si, comme le dit Burdach, la sensation naît à l'occasion de la pensée. »

Quoiqu'il en soit, avouons que le mécanisme de l'hallucination est et sera toujours inconnu. M. Baillarger, après avoir cherché à éclairer cette question obscure, a essayé également de déterminer les conditions qui favorisent la production du phénomène. La première et la plus importante de ces conditions, d'après lui, serait l'exercice involonuire de la mémoire et de l'imagination et la suppression des impressions externes. « Tant que l'attention est fixée, dit-il, les fausses perceptions ^Kusorielles n'ont pas lieu; elles commencent, au contraire, aussitôt que l'esprit est abandonné à lui-même, comme il l'est pendant les rêveries de la veille, les ^^\<k\ du sonuneil, etc. »

69a D£S NÉVROSES.

Tels sont les faits principaux invoqués par M. Baillirger pour établir sa théorie des hallucinations. Nous avons présenté celle-ci avec quelques détails, en raisoo de rimportance du travail et du talent avec lequel Fauteur a exposé ses idées. Noos avouons cependant que nous ne sommes pas convaincu de Tinterveutloo des afipireils sensoriels dans la production des hallucinations. Si nous osîods ici émettre une opinion sur ce sujet, s*il nous' était permis de rapprocher les baUudiiatloos d*un autre acte cérébral, nous dirions qu'elles nous paraissent analogues et loéoe identiques aux rêves : c*e$t là d*ailleurs un rapprochement qui à été fait, c'est une doctrine qui a été développée avec une grande puissance par le docteur Moreao, dans rimportant et curieux ouvrage que cet habile médecin a publié sur le hchisch.

Quoi quil en soit, il importe d'avertir, en finissant, que les hallucinations ne sont pas pour nous un signe absolu de folié ; qu'il y en a beaucoup qui surviennent chez des individus sains d'esprit et qui ont la conscience de leur erreur. Dans ce cas, il est vrai, il faut bien que )e cerveau soit impressionné d'une certaine façon; inais il est important de ne pas confondre ces individus, chez lesquels la voloot^ a conservé tout son empire, avec ceux qui ont des hallucinations à la réalité desquelles ils croient, et qui deviennent pour eux la cause de certaines idées, le mobile de certaines actions. Nous ne pensons pas qu'on puisse regarder ces derniers sinon comme fous, du moins comme étant toujours d'un esprit parfaitement saio, quels que soient d'ailleurs leur intelligence,leur génie on leurs vertus. Il est impossible, en effet, .de ne pas considérer ces personnes comme ayant, si je puis m'exprimer ainsi, franchi déjà le seuil de la folie : un pas de plus, et il n'y aura plus de différence entre eux et les aliénés qu'on enferme. En effet, voir des choses qui n'existent pas, converser avec des ôtres surnaturels ou imaginaires, entendre des sons harmonieux lorsque le calme, le silence régnent partout, flairer des odeurs lors^iu'on n'est à la portée d'aucun corps odorant, et être convaincu de tout cela, ce sont là tout autant de troubles qui indiquent nécessairement une modification morbide du cerveau. Tous les raisonnements dû monde ne pourront jamais faire de ces actes des actes raisonnables, ni établir qu'on est bien portant et sain d'esprit lorsqu'on rêve tout éveillé.

Délire aigu, — C'est ici le lieu de dire un mot d'ime des formes les plus violentes de délire aigu, qu'il faut considérer comme ui^. variété de la manie, et sor laquelle !V1. Brierre de Boismont a publié un excellent travail inséré dans le XI* volume des Mémoires de l'Académie de médecine. Ce délire peut éclater brusquement, mais le plus souvent il est précédé pendant quelque temps par un changement dans le caractère et les habitudes des malades; puis le trouble des facultés intellectuelles sunient Le délire est alors violent, presque toujours il est bruyant; les malades se portent à des violences, on est obligé de les fixer avec un gilet de force ; la plupart ont des hallucinations et des illusions, presque tous refusent obstinément de boire ; enfin il existe toujours de la fièvre. Après cinq, six, sept jours, ou* une ou plusieurs semaines d'une excitation très vive, les malades s'affaissent, le pouls se déprime, la langue se dessèche, et la mort survient dans If coma. Mais, à l'autopsie, on ne constate le plus souvent dans les centres nerveux aucune lésion qui rende compte des désordres obsenés pendant la vie. Lorsque la maladie a une heureuse issue, les individus reviennent tantôt à la santé sans transition, d'autres fois la fièvre seule tombe : mais le délire persistant, les malades présentent tous les syinptômes de l'aliénation mentale sous sa forme ordinmQ.

Page 1