DE LA RAGE
Manière dont la rage se développe chez l* homme. — La rage n'est jamais spontanée chez rbomroe ; tous les faits (on les trouve pour la plupart dans le livre d'Audry) qu*on cite pour prouver le^ contraire n'ont aucune authenticité. Toujours ceue maladie est communiquée à l'espèce humaine par les animaux qui en sont infectés. Ces animaux appartiennent pour la plupart au genre canis. Ce sont : le chien, le loup, le renard; ceux du genre felis, notamment le chat, peuvent aussi contracter s;:ontanément la rage , et la transmettre à l'homme. Mais il n'est pas prouvé que les autres espèces d'animaux, comme les ruminants, les sohpèdes et k$ oiseaux de basSe-cour, qui peuvent contracter la rage de la même manière que rhomme, puissent jamais la lui transmettre. Il est également fort douteux que la rage soit transmissible de Thomme à l'homme ; du moins il n'existe encore aucun £iit authentique qui le démontre, tandis qu'il est constant, surtout d'après une expérience faite à l' Hôtel-Dieu par MM. Breschet et Magendie, que la maladie peut s'inoculer de l'homme au chien.
La transmission de la rage de l'animal à l'homme se fait ordinairement par une morsure, ou lorsque le virus est appliqué d'une manière quelconque sur une selotion de continuité. Il n'existe aucun fait parfaitement authentique qui prouve que la rage puisse se communiquer lorsque le virus est simplement appliqué sur la peau et sur une muqueuse non dénudées.
Le virus rabique réside uniquement dans la bave de l'animal. Il est démontré aujourd'hui qu'aucun autre hquide, comme le lait, le sang, le sperme, la sueur, etc. , ni qu'aucun des organes solides ne peut s'infecter de manière à transmettre la maladie, quelles que soient les surfaces avec lesquelles on le mette en contact. La bave, qui est le véhicule du virus rabique, n'est point sécrétée par les glandes salivaires, comme on l'a cru longtemps; mais elle provient uniquement des voies aériennes, ainsi que le prouvent d'ailleui^ les ouvertures cadavériques.
Tous les individus mordus par un animal enragé, et abandonnés à eux-mêmes, ne contractent pas la rage. Beaucoup, et d'après M. Renault un tiers au moins des animaux mordus ou inoculés artificiellement échappent à la contagion (1). Cela tient tantôt à une idiosyncrasie particulière, et plus souvent à quelque circonstance fortuite qui aura [)ennis au virus d'être entraîné au dehors aussitôt après son application, ou bien qui l'aura empêché de pénétrer dans la plaie : ainsi, on conçoit que, lorsque l'animal mord une partie qui est protégée par des vêtements épais, les dents n'arrivent souvent aux chairs qu'après avoir été parfaitement essuyées.
Le virus rabique est très actif. Cependant le docteur Capello, de Rome, a prétendu, dans un travail que les Archives de \SZU ont reproduit, que, contrairement aux autres virus, il ne pouvait se transmettre indéhnimcnt, et qu'il cessait d'être contagieux apd*s sa seconde transmission. M. Renault d'Alfort, sans admettre l'exactitude de ce chiffre, pense cependant que la puissance du virus rabique décroît réellement, et cela dans une progression assez rapide, et Breschet établit f^lement que la maladie cessait de se transmettre lorsqu'on la faisait passer successivpinent par trois ou quatre animaux, comme si le virus perdait alors ses propriétés délétères (2).
Incubation, — Il s'écoule toujours un temps plus ou moins long entre l'introduction du virus et l'apparition des premiers accidents. La période d'incubation de b rage est rarement moindre de quatorze à quinze jours; elle est le plus commua Dément de trente à quarante ; cependant on cite des faits irrécusables qoi dcinon^
.1', Bulletin de l'Académie de médecine, séance du 13 janvier 1852. ^
(3) Joamal CRxpéritfue de 48éO, L Vf, p, 352,
T. n» — ^' y-otT. A
trent qu'elle peut être ou plus courte ou plus longue. Âitisi Mcad rapporte le cas, peut-être unique dans la science, d'un jeune homme qui, mordu par un chien enragé le matin de ses noces, s*élant excité à boire dans le jour et s'étant livré au coït avec ardeur, éprouva dans la nuit même les atteintes violentes de son mal. Les cas où Ton a vu la rage éclater a|)rès plusieurs mois, et même après un an, sont plus communs que le précédent, mais on ne peut accepter comme authentiques les observations avec lesquelles on a voulu prouver que Tincubation avait pu quelquefois durer cinq, dix, quinze et jusqu'à vingt ans. Quant aux prétendues pustules que le virus absorbé déterminerait du troisième au neuvième jour, sur les côtés du frein de la langue, c'est une fable dont on ne doit plus désormais s'occuper.
Symptômes, marche, durée, tei^minaisons. — On a dit qu'au début de la rage quelques phénomènes se remarquaient du côté de la morsure. Ainsi on a prétendu que, lorsque la cicatrice avait eu le temps de se fermer, elle se déchirait, ou changeait de couleur, ou devenait douloureuse, et que la douleur s'Irradiait au loin en suivant le trajet des principaux troncs nerveux. Ces phénomènes sont probablement assez rares, du moins je ne les ai jamais rencontrés sur neuf ou dix hydrophobes que j'ai eu occasion d'observer.
Les individus atteints de rage commencent presque toujours par éprouver une céphalalgie plus ou moins vive et de l'insomnie; s'ils dorment, leur sommeil est pénible et souvent interrompu par des rêves; la plupart sont tristes, préoccupés, inquiets; d'autres sont excités, ils sont vifs et bavards; presque tous se plaignent de douleurs vives dans diverses parties du corps; enfin l'appétit est diminué et le pouls accéléré. Ces troubles divers, qui ont une durée de deux à six jours, peuvent être regardés comme constituant les prodromes de la rage ou comme formant la première période de la maladie.
La deuxième période s'annonce d'abord par l'aversion ou la crainte des liquides. Les malades éprouvent un trouble insurmontable, un sentiment pénible de suffocation, de constriction à la gorge; leur figure exprime la plus grande terreur lorsqu'ils voient un liquide et surtout lorsqu'on leur propose de boire. Nous on avons vu plusieurs, après avoir lutté longtemps, finir par approcher brusquement le verre de leurs lèvres ; mais à peine quelques gouttes du liquide avaient-elles pénétré dans leur bouche et leur pharynx, qu'aussitôt ils se levaient sur leur séant, éprouvant de la constriction à la gorge ; ils ne pouvaient respirer, par suite d'une contraction spasmodique des muscles, et leur figure exprimait un sentiment de terreur qu'il est impossible de dépeindre. Celle horreur des liquides offre d'ailleurs plusieurs degrés : tantôt elle est complète, c'est-à-dire que les malades ne peuvent ni voir ni entendre couler aucun liquide ; ils ont même peur des vases qui les contiennent; d'autres ne peuvent boire, mais la vue de l'eau est tolérée à tel point qu'ils consentent quelquefois à prendre un bain. Quelques-uns ne peuvent boire de l'eau , mais il leur est possible d'avaler du vin et du bouillon ; enfin nous en avons vu qui, ne pouvant boire de l'eau contenue dans un verre ou une cuiller, avalaient ce liquide lorsqu'ils l'exprimaient d'un morceau de mie de pain qui eu était imbibé et que nous avions introduit dans leur bouche ; ces mômes individus parvenaient aussi à sucer sans trouble une tranche d'orange ; enfin il est des malades chez lesquels l'horreur des boissons cesse momentanément. Les hydrophobes sont également péniblement impressionnés par le vent; une vive lumière les blesse-; rouïç est exalléc, le loucher très délicat; ils ont, en général, une parole brusque; leur conversation est animée; la plupart ont du délire et souvent des hallucinations; quelques-uns sont furieux ; iU inîuneal^\Aas>v^Vtuv^V ^V clv^rchent
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à mordre ou à battre, mais c*est le plus petit nombre : voilà pourquoi le mol t^age est inipro|)rc comme n'exprimant pas la Téritabic physionomie de la maladie. D'autres, moins nombreux encore, sont aiïectueux et ont la tendresse la plus expansive pour leurs proches et les personnes qui leur donnent des soins; j'en ai fo on cas très remarquable. Chez d'autres, la surexcitation nerveuse s'accompagne, chez la femme, de nymphomanie (Portai), et de satyriasis chez l'homme : tel fut cet mragé dont parle Haller, qui , dans l'espace de vingt-quatre heures, se livra trente fois au coit.
Cependant bientôt la respiration s'emliarrasse; de tenips en temi)S on voit Tinspiration être subitement arrêtée, interrompue, entrecoupée |Yar la contraction spasmodique des muscles. Le malade alors a les yeux égarés ; sa figure est pâle et exprime la terreur; une bave écumeuse et plus ou moins gluante est rejetéc par des efforts violents et répétés d'expuilion ; le |)ouls est petit, fréquent ; la poitrine et répigastre sont le siège d'une constriciion pénible; la soif est vive ; il y a de la constipation. A mesure qu'on approche du terme fatal , les tnmbles respiratoires augmentent ; l'expuition est incessante ; il y a des hoquets ; souvent des convulsions générales se déclarent, elles surviennent spontanément, d'autres fois elles sont excitées par le contact de l'air ou par la vue des liquides; les yeux se cernent et s*excavent; les lèvres bleuissent ainsi que l'extrémité des doigts; enfin la vie s'éteint touti coup, sans agonie et |)ar suspension de la respiration.
Cette seconde période est généralement plus courte que la première. Sa durée la plus commune est de deux jours; elle peut n'être que de vingt-quatre heures, et elle se prolonge quelquefois trois, quatre et même cinq jours.
Diagnwtic, — L'horreur des liquides, la respiration entrecouiiée, le crachotement, sont des phénomènes qui, réunis, ne permettent d'élever aucun doute sur la natnrede la maladie. L'hydrophobie seule ne pourraK la caractériser; car ce symptôme, quoique très rare hors le cas de rage, peut néanmoins survenir dans le cours de certaines névroses, comme l'hystérie ou Tépilepsie; dans certaines phlegmasîes des méninges ou du cerveau, après une violente commotion cérébrale, comme à la suite d'une frayeur, ou bien enfin dans l'empoisonnement par un narcutico-âcre, etc. Dans tous ces cas pourtant, il sera facile d'arriver au diagnostic par Fétude des commémoratifs et des symptômes concomitants. Le cas le |)lus diflkile est celui d'un indiudu qui, mordu par un chien non malade, se croit enragé et devient, en effet, hydmphobe. Mais ce symptôme grave, né ici uniquement par suite de la frayeur du malade, se manifestera peu de jours après la morsure; la période d'incubation manquera presque tout à fait ; on ne verra |K)int non plus les symptômes de la première période ; enfin, l'hydrophobie développée ne s'accom;)agnera ni du crachotement , ni des troubles i*espiratoires qui existent dans l'hydropliobie rabique.
Pronostic, — La rage déclarée a été jusqu'à ce jour une maladie tout à fait incurable ; maisheureu.sement il est au pouvoir de l'art de la prévenir. Les moyens pnipbylacti(|ues seront d'auUint plus eflBcaces, et, partant le pronostic sera d'autant plus favorable, que la blessure est moins étendue et plus superficielle. Les plaies qui stmt mâchées et irrégulières sont les plus graves, par la difficulté qu'on éprouve à poursuivre 1(^ poison dans toutes les sinuosités qu'elles présentent. Plus ou a tanlé d'appli(|Her le moyen prophylactique, plus aussi le pronostic est fâcheux; mais il est impossible encore de dire combien de tenj|)s après la morsure otiue \ye\il plus soustraire le malade auxaueintes de la rage. De là le préccple de veccwiAt aux mofeas de préserf atioa à quelque époque qu'on soit appelé.
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Traitement, — Pour prévenir la rage, il faut se hâter de détruire le poison dans le lieu où il a été déposé, et avant que l'absorption Tait transporté au loin. Si Ton était témoin de Taccident, il faudrait aussitôt appliquer une ligature très serrée entre la plaie et le cœur, ou mieux encore empêcher l'absorption de se faire sur la morsure, en plaçant celle-<:i sous le verre d'une ventouse. £n même temps des cautères seront mis au feu, et aussitôt rougis on les promènera sur la surface de la plaie et à quelques lignes au delà ; on fera en sorte que le fer rouge pénètre partout où la dent de l'animal a plongé. Toute excoriation , quelque superficielle qu'elle soit, devra être btnilée : cependant, si la partie était tellement mâchée qu'il fût impossible de la cautériser sûrement, on ne devrait pas hésiter à l'extirper. C'est ainsi que le nez, un doigt, et même un membre entier, ont dû souvent être amputés. Si l'on n'est consulté qu*après la cicatrisation de la plaie, il faut inciser la cicatrice et la brûler comme on eût fait pour une plaie récente. Il est reconnu que le cautère actuel est Ici plus fidèle que les caustiques liquides ou solides. Peut-être pourtant ferions-nous une exception en faveur du caustique de Vienne solidifié. Quoi qu'il eo soit, rappelons encore une fois que, pour que la cautérisation soit efficace, on 4oit la faire le plus tôt possible et détruire entièrement toutes les parties touchées par le virus. On devra même, pour être sûr de les comprendre toutes, porter l'action du caustique au delà des limites du mal. Il vaut mieux ici pécher par excès que par défaut. On devra encore cautériser même dans le cas où l'animal qui a mordu est seulement suspecté de rage. Enfin, quoique la transmission de la rage de l'homme à l'homme ne soit pas démontrée, on devrait, en raison même de cette incertitude, recourir à la cautérisation des morsures qu'un individu enragé pourrait faire à un de ses semblables. C'est la précaution qui fut prise à l'égard de Caillard, ancien médecin de l'HôteUDicu de Paris, qui fut mordu au doigt par un hydrophobe, non dans un accès de fureur, mais par un mouvement spasmodique des mâchoires, pendant que ce regrettable médecin cherchait à retirer de la bouche du malade un corps étranger qui le gênait.
Contre la rage déclarée ont été employés une foule de remèdes ; les principaux sont : les saignées sous toutes les formes; la belladone, l'opium, le musc, le camphre, le casloréum, l'arsenic, le mercure, le nitrate d'argent, les cantharides, Tammoniaque, le sulfate de quinine, l'acide cyanhydrique, le chlore, etc., le tout à des doses souvent énormes; le galvanisme, et jusqu'à la morsure de la vipère et à des injections d'eau dans les veines. Cette maladie est si terrible, si nécessairement fatale, qu'elle justifie tous les moyens qu'on peut employer contre elle. Espérons qu'à force d'expérimenter (car ici l'expérimentation est un devoir pour nous tous), quelque génie heureux trouvera un jour le spécifique.
yaturc, — La rage est une maladie spécifique produite par un virus. N'ayant égard qu'aux caractères extérieurs qui la distinguent, on pourrait, avec Cullen, la ranger dans la classe des névroses; mais si l'on considère la cause qui la produit, il faut la placer dans la classe des maladies toxiques. Il serait puéril de prétendre, avec Bosquillon, que dans la rage il n'y a pas de virus, et que les accidents qui se déclarent sontl'eiïet de la crainte; car, s'il en était ainsi, les animaux, qui probablement raisonnent fort peu, et les enfants au berceau, qui à coup sûr n'éprouvent pas le sentiment de la peur, ne devraient pas contracter la rage : cependant le contraire a lieu. Enfin, d'autres, assimilant la rage au tétatios, ont prétendu l'expliquer par une irritation des parties mordues qui s'irradierait à tout le système neneux. J^a}s cotle opinion est inadmissible, puisque la plus légère écorchure suffît pour le déreJoppement de la maladie^ et que celle-ci survîenlW \)\^sciomu\uuément trente