‹ Traité élémentaire et pratique de pathologie interne. v. 2Chapitre 60 sur 265 · DE L*ÊLÊPHANTIASIS DES ARABES · texte numérisé non relu

DE L*ÊLÊPHANTIASIS DES ARABES

On désigne sous le nom à! éléphant iasis des Arabes une maladie spécialement caractérisée par une tuméfaction, par une hypertrophie de la peau et des tissus cellulaire et adipeux subjacents, ce qui produit une déformation plus ou moins considérable et parfois même monstrueqse des parties affectées.

Historique.— 1\ ne parait pas que cette maladie ait été signalée avant le x' siècle; ce fut Rhazès, médecin arabe, qui le premier la fit connaître. Mais elle n'a été convenablement étudiée que dans le siècle dernier, par Hillary et Hendy, qui U décrivirent avec soin sous le nom de maladie glandulaire des Barbades, Enfîn, en 1806, un auteur français, le docteur Alard, publia sur Téléphantiasis des Arabes une savante monographie, qui est encore aujourd'hui le travail le plus complet que nous possédions sur cette affection.

Anatomie pathologique, — Dans les parties affectées d'éléphantiasis , la peau est indurée, épaissie; l'épidcrme est épais, fendillé, adhérent; le corps muqueux est très distinct; l'état morbide l'a tellement développé, que M. Andral dans un cas, et M. Rayer dans deux, ont pu constater toutes les couches admises par Gaultier entre l'épiderme et le derme ; celui-ci est très développé et |>eut avoir plus de M inilliiiH'tres d'épaisseur. Le tissu cellulaire est induré, épaissi, et contient parfois dans ses aréoles une matière gélatineuse, ou bien il est pénétré de fluides blancs combinés avec lui , ce qui , joint à sa dureté, lui donne un as;^ect crxnme squirrheux. Les muscles sont ordinairement pâles , jaunâtres , amaigris, ou bien ils ont subi la dégénérescence graisseuse ; on a quelquefois trouvé les veines de la partie malade oblitérées, les ganglions et vaisseaux lymphatiques engorgés. Knfin les os eux-mêmes peuvent être amincis et friables.

L'éiéphantiasis attaque surtout les membres inférjei^rs, les jambes spèàaAevK\euV\

11 est beaucoup plus rare aux membres supérieurs. Fixé le plus souvent à un seul côté, on ne voit presque jamais les membres congénères en être simultanément envahis. Ces parties peuvent acquéfir un volume énorme, monstrueux, ce qui leur donne quelque ressemblance avec les jambes de l'éléphant, et c'est de là qu'est venu le nom que la maladie porte. D'autres fois Téléphantiasis occupe les parois adominales, mais surtout le scrotum, les grandes lèvres, les mamelles, la face en totalité ou dans quelques-unes de ses parties, comme les lèvres ou les paupières. Enfur, il n'est aucun point du corps qu'on n'ait vu atteint de la maladie dont nous parlons ici.

Symptômes. — On s'accorde généralement à reconnaître que dans un grand nombre de cas l'intumescence éléphantiasique des membres est annoncée par une douleur plus ou moins vive suivant le trajet de la veine saphène et des principaux troncs lymphatiques. Souvent on constate tous les phénomènes locaux d'une lymphite. Presque toujours aussi la peau prend une teinte érythémateuse, et le tissu cellulaire se tuméfie considérablement; en même temps les malades éprouvent des frissons, de la fièvre, de la soif ; ils ont de l'inappétence, parfois des vomissements et du délire. Tous ces symptômes, si l'on excepte toutefois une tuméfaction qui persiste, cessent entièrement pour revenir à des époques plus on moins éloignées. Ces espèces d'accès, qui parfois mettent entre eux un intervalle de plusieurs années, peuvent revenir jusqu'à quatorze fois par an (Hendy). A chacun d'eux le gonflement augmente; celui-ci finit par acquérir un volume énorme. Ce gonflement , d'abord un peu mou , semble être produit par un épanchement de sérosité ou de lymphe plastique ; mais plus tard le membre devient dur et ne conserve plus l'impression du doigt. A cette époque, la maladie n'excite d'autres troubles fonctionnels que ceux qui résultent du volume ainsi que du poids de la partie affectée. Celle-ci peut acquérir les formes les plus bizarres : ainsi un des membres est-il frappé d'hypertrophie, il ressemble à une outre ou à un sac rempli. La tuméfaction peut être uniforme, ou bien elle est par étage, comme si chacun des accès avait fait sa tumeur particulière (Rayer). Si l'éléphantiasis occupe le scrotum ou une des grandes lèvres, on voit une tumeur énorme, du poids de 10, 20, 30 kilogrammes et plus, qui pend entre les cuisses jusqu'aux genoux on jusqu'aux jarrets. Si la verge est afl^cctée , elle peut égaler en volume le pénis d*un mulet. Les mamelles peuvent également acquérir une grosseur telle qu'elles descendent jusqu'au-dessous de la rotule. Quand la face est atteinte d'éléphantiasis, les traits sont méconnaissables : on a vu alors la tête surpasser en volume celle d'un bœuf, et le nez seul acquérir une grosseur tellement monstrueuse, qu'il recouvrait toute la face (Schenck). Lorsqu'il n'y a eu encore que quelques attaques, la peau, dit M, Rayer, est ordinairement lisse et sans changement de couleur; des vaisseaux rampent quelquefois au-dessous d'elle et lui donnent une teinte rembrunie ; peu à peu elle acquiert de la rudesse ; elle se couvre de ninniclons , de veines variqueuses, d'écaillés épidermiques comme dans l'ichtlivosc. Kufin, il se forme parfois des gerçures et des crevasses; les ganglions lymphatiques voisins peuvent être sains ou indurés. La sensibilité n*cst pas ordinairement détruite dans les parties malades.

Marche, durée, terminaisons, — Comir.e nous l'avons vu, l'élt'phantiasis procède ordinairement par accès. An début il s'accroît rép;ulirreinent ; arrivé à un certain degré, il reste souvent longtemps statioiniaire : sa durée est lonjonrs longue ; il peut se prolonger plus de dix, quinze ou vingt ans. On Ta vu, dans (jnelqucs cas fert rares, se terminer 5/)ontanémcnl par la guérisuii, mais presque toujours il

d'une induration rare de la peau. 199

persiste toote la vie. Il ne devient une cause de mort que lorsque le sujet csl d'une très manvaise constitution , ou lorsque la tuméfaction des parties détermine la gangrène, accident d'ailleurs fort rare.

Diagnostic, — La dureté, la résistance des parties afTcclées, la marche de l'af* fectkm, qui est toujours locale, permettront de distinguer Téléphantiasis des Arabes d*a?ec on œdème partiel , qni est la seule maladie avec laquelle on pourrait le confondre.

Pronoiiie. — D'après ce qui précède, il est constant que Téléphantiasis est nne maladie fâcbense; car si die n'entraîne presque jamais la mort, elle n'en constitue pas moins pour ceux qni la portent une infirmité incommode et presque toujours incurable.

Etiologie. — Très rare en Europe , Téléphantiasis est une maladie qui règne sortoat dans les pays chauds : ainsi elle est fréquente en Egypte , dans la Turquie d'Asie, dans le Malabar, à Ceylan, dans le Japon, à Tile Barhade, etc., sans qii*oh lit pu décotivrir les circonstances qui rendent la maladie endémique dans ces pays. Dans tous les cas, Téléphantiasis n'est ni contagieux ni héréditaire ; il attaque îndifféremment les hommes et les femmes, sévit à tout âge, mais il est plus commun chez les adultes. 1^ plus souvent spontanée, cette alTeclion peut survenir dans des parties dont les veines sont rétrécies ou oblitérées, dans celles qui ont été pendant longtemi)s le siège d'ulcères, d'eczéma, de lichen, ou qui ont été affectées nombre de fois d'érysipèle : c'est ce que j'ai observé dans deux cas.

Traitement, -^ Si l'on était appelé au début, on devrait combattre la maladie par les antiphlogistiques, les émollicnts et les frictions mercuriellcs. A Tétat chro* nique, les saignées générales et locales ne sont pas manifestement utiles; il en est peat-étre de même des scarifications ; les cautères, les moxas, les vésicatoires, les mercoriaux ont toujours échoué. Les frictions résolutives , faites surtout avec les pommades iodées, pourraient, d'après MM. Cazenavc et Schedel, être conseillées avec quelques chances de succès ; il en serait de même des douches de vapeur; mais on est à peu près unanime pour recommander la compression, qui paraît être en effet le moyen le plus efficace. Enfin, fatigués par le poids des parties, beaucoup d0 malades ont réclamé l'amputation. iMais on n'aura recours h ce moyen extrême qu'autant que l'éléphantiasis mettrait obstacle à l'accomplissement de certaines fonctions importantes ou rendrait les individus impropres à exercer leur état. On devra d'autant plus hésiter à débarrasser les malades de leur infiimité, qu'on a vu maintes fois ceux qui avaient échappé aux périls de l'opération être pris de récidive dans le moignon même, et plus souvent dans une autre partie du corps.

Nature, — Alard a soutenu avec talent que l'éléphantiasis des Arabes étah nne phlegmasie du système lymphatique du derme ; mais cette opinion est fort contestable, car elle n'a encore en sa faveur aucune preuve anatomique certaine. L'éléphantiasis consiste pour nous en une perversion de la nutrition dont la cause est tout à fait inconnue.

d'une induration rare de la peau.

Je fixerai un instant l'attention du lecteur sur une maladie fort rare, puisque la science n'en possède guère qnc cinq ou six exemples. Signalée, d'après M. Gintrac, en Italie en 1782 et 1837, M. Thirial la décrivit en 18/i5 dans le Journal de médecine, sous le nom de sclércme des adultes. C'est la même affecVm c\vLf* Vt professeur Forgct a appelée choriorriis, ou sc/croslênosr, dans md mémoire çuVIiife

en 1847 dans la Gazette médicale de Strasbourg, J*ai moi-même obser\é celle maladie une seule fois à Thôpital de Sainl-Anloine ; la relalion de ce fail curieux a élé donni^o par M. le docteur Bernard, mo2i ancien interne, dans la Gazette des hôpitaux (numéro 29 avril 1847).

Dans i*aiïection dont nous parlons, la peau, dans une étendue plus ou moins considérable, a acquis une dureté particulière : elle est dure et tendue, comme si les prlies molles subjacentes éiaienl étranglées par elle. Aussi on ne peut plus la pincer : les rides et les plis ont cessé. Si la face est alTectée, la physionomie a perdu Itqute expression : on dirait une figure de carton, La peau des membres est ellemême indurée; les mouvemenis sont roidcs, diiSciles, à un |)oint tel que les ma* lades cessent de pouvoir travailler, et qu'ils ne marchent qu'avec peine.

Malgré une altération aussi profonde, la peau conserve sa sensibilité, sa température, sa perspirabilité. Elle a tantôt sa coloration normale, tautot elle semble un peu plus foncée ; ailleurs, comme je Tai vu , elle a perdu son pigment dans une foule de points. Son épaisseur est peut-être légèreipent augmentée; mais le tissu cellulaire sous-cutané ne participe pas à cette hypertrophie. Il n'y a pas d*œdème, poitit de fièvre; les organes digestifs, respiratoires et circulatoires, sont dans toute leur intégrité.

Cette maladie a une marche essentiellement chronique. Un fait de i>J. Tbirial prouve que la guérison est possible ; mais ce résultat ne doit s'obtenir que fort rarement.

Jusqu'à présent la maladie n'a été observée que chez des femmes âgées de 15, 21, 33, 50 ans. Des troubles dans la menstruation ont paru deux fois jouer un rôle dans la production de la maladie.

Le traitement est encore h trouver. Cependant nous conseillerons, et nous avons essayé en pareil cas , les médicaments altérants , parmi lesquels nous préférerions les alcalins en bains et en boissons^, les mercuriaux, les préparations iodées*

Nature. — Quelle opinion peut-on se faire de cette maladie ? de quelle affection peut-on raisonnablement la raj^procher ? iM. Thirial a voulu en faire une forme de sçlérème ; mais si on lui compare le tableau que nous avons tracé dans le premier volume de l'œdème des nouveau-nés, on ne trouvera aucune ressemblance, aucune analogie enin^ les deux affections. Dans celle que nous venons de décrire, il n'y a en effet point dœdèmo ; la peau conserve sa température, sa sensibilité, sa perspirabilité ; tandis que nous savons qu'il n'en est pas de même dans l'oedème des nouveau- nés. Celui ci est une aiïection aigué s'accompagnant de symptômes asphyxiques et se terminant presque toujours par la mort , tandis que l'iduration dont nous parlons est une affeclion à marche chronique ne s'accompagnant d'aucun trouble du côté des principales fonctions , et ne paraissant pas devoir compromettre l'existence , du moins prochainemenl. M. Forgct n'a vu dans la maladie qu'une inflammation chronique du derme, (.n mircho de l'affection, les caractères de l'altération , l'intégrité des principales fonctions, s'opposent formellement à ce que nous acceptions une pareille doctrine. Pour nous, sans rien préjuger sur la nature même de la maladie , que nous avouons ne pas coimaître , nous pensons qu'il faut la rapprocher de réléphanliasis, sans pourtant ht confondre avec lui; elle s'en distingue en elfet par piusieui*s caractères. Cette opinion est aussi celle qu'a professée M. Rayer, lorsque nous lavons prié d'examiner la malade que nou3 traitions à l'hôpital Saint- Antoine.

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