DU RAMOLLISSEMENT MORBIDE DE L'ESTOMAC
On distingue aujourd'hui assez généralement deux espèces de ramollisseraeQt morbide de l'estomac. La première, sur laquelle M. Cruveilhier a surtout appelé Fattention, et qu'il a décrite dans la dixième livraison de son Anaiomie pathologique tons le nom de ramollissement gélatini forme, frappe spécialement les enfants très jeunes; l'autre forme, que M. Louis a fait connaître dans la collection de ses Mémoires , est le ramollissement pultacé ou avec amincissement de la membrane muqueuse» Cette derrière altération est également commune dans les autres âges de h vie. Rarement elle est primitive, mais elle se développe le plus souvent dans le cours des diverses affections aiguës et chroniques.
1" Bamollissement gélatiniforme. — Cette espèce de ramollissement peut envahir une partie plus ou moins étendue de l'estomac, mais elle occupe surtout son extrémité splénique. M. Cruveilhier dit, en parlant de lui, qu'il y a d'abord simple éqirtement des tûives que sépare un mucus gélatineux : par conséquent les parois de l'organe sont épaissies et demi-transparentes ; bientôt les fibres elles-mêmes sont envahies , et disparaissent enfin , de telle sorte que l'^tomac et l'intestin raqpollis ressemblent à de la gélatine. Les parties ainsi transformées sont décolorées, transparentes, d'apparence inorganique, complètement dépourvues de vaisseaux, et elles exilaient une odeur aigrelette. On peut se faire une idée exacte de cette aItér2|tion en soumettant l'estomac et les intestins à uneébulfition prolongée qqi transforme ces organes en matière gélatineuse. L'ne circonstance digne d'être mentionnée, c'est que les parties ramollies se décomposent beaucoup moins |)romptement que celles dont l'organisation est intacte. M. Crqveilhier a noté également la coloration noire des vaisseaux qui avoisinent les points ramollis , cette coloration, qui n'existe jamais dans les parties désorganisées, est attribuée par Carswell à l'action que le suc gastrique exerce sur le sang.
Le ramollissement est parfois tel que l'estomac, largement perforé, a permis aux liquides de s'épancher dans l'abdomen. M. Cruveilhier regarde cette perforation cçimme étant presque toujoui*s un phénomène cadavérique , et ce qui le prouve, c'est que, dans tous ces cas, il n'existe d'après lui aucune trace de péritonite.
La description précédente , que j'emprunte presque textuellement à M. Cruveilhier, a la plus grande analogie avec celle que nous avons donnée plus haut du ramollissement cadavérique. Nous n'hésiterions même pas à rapporter au ramollissement chimique de ('arswell l'altération décrite par M. Cruveilhier, si ce savant professeur ne Favait constatée chez des individus qui ont présenté, pendant la vie, des troubles graves du côté de l'estomac.
Les enfants commencent, en eiïet, par vomir le lait et les boissons qu*on leur fait prendre; quelquefois ils rejcttetit aussi des matières bilieuses. Ils sont dévorés par une soif ardente, insatiable; ils deviennent tristes, capricieux; ils maigrissent et dépérissent avec une rapidité surprenante. En général, il existe aussi du dévoiement; les selles sont lientériques ou vertes, et semblables à de l'herbe hachée. Au milieu de ces grc^yes désordres, le pouls reste lent, et les facultés intellectuelles
ou RAMOLLISSEMENT MORBIDE DE L'ESTOMAC. 235
sont intactes. Les enfants tombent dans TafTaissement, et succombent dans un espace de temps qui varie entre un scplénairc et plusieurs mois.
I^ ramollissement gélatiniforme de Testomac, qui est une des affections les plus graves de la première enfance, reconnaît presque toujours pour cause rallaitement, artificiel , un sevrage prématuré ou fait brusquement et sans précautions ; on voit encore la maladie se déclarer chez des enfants sevrés depuis longtemps, mais qu'on nourrit d'aliments qui ne sont pas en rapport avec la délicatesse de leurs organes digestifs. C'est une affection commune dans les hôpitaux, où trop souvent, par une incurie vraiment criminelle, on nournt les enfants avec un lait de qualité détestable. Comment s'opère le ramollissement? Est-ce une perversion dans la nutritiop du tissu, ou bien doit-on supposer avec Chaussier (]ue l'estomac, irrité primiti- Tement et d'une manière spéciale, sécrète un liquide corrosif qui exerce son action destructive sur l'organe n^ême qui le prpduit? C'est là un problème impossible à résoudre. Disons pourtant que, dans quelques cas, les acides semblent être sécrétés plus abondamment dans l'estomac, leur neutralisation a alors souvent pour effet de modérer ou de conjurer tout à fait les accidents.
Traitement. — Si un enfant qu'on vient de sevrer, a dit M. Cruveilhier, est pris de dévoiement, de soif ardente, s'il maigrit, si sa petite figure se décompose \ vue d'œil, si l'appétit diminue, se dirige spécialement vers les fruits, les aliments aqueux, hâtez -vous,... redonnez-lui le mamelon, car il est menacé d'une maladie presque toujours mortelle, quand elle est abandonnée à elle-même. Si des accidents atteignent un enfant élevé au biberon, il n'y a souvent d'autre moyen de conjurer le mal que de donner au petit malade une excellente nourrice ; si le lait est de mauvaise qualité, il suffit d'en prendre de bon pour opérer en très peu de jours une sorte de résurrection. Que l'enfant leite ou qu'il soit déjà sevré , il importe ess^tîellement de ne pas introduire une grande quantité de liquide dans son estomac. Les enfants devront teter souvent, mais peu à la fois. S'ils sont sevrés, on ne leur donnera que 1, 2, 3 petites cuillerées au plus de liquide froid. Lorsque le lait est rejeté promptement en grumeaux épais et qu'il exhale une odeur très aigre, nous avons administré avec grand avantage l'eau naturelle de Vichy que nous coq-* pons avec un tiers de lait, et dont les petits malades prennent 2 ou 3 cuillerées à café chaque fois. En même temps que la diète lactée, on prescrit avec avantage aux enfants des bains émollients répétés tous les jours, et on leur administre l'opium en lavement (1 ou 2 gouttes de laudanum), ou en potion (1 centigramme d'extrait gommeux d'opium) , ainsi que le sous-nitrate de bismuth à la dose de ^0 à 80 centigrammes.
Le moyen qui, après le régime, nous paraît le plus efficace dans la maladie dont nous parlons, est l'application à l'épigastre d'un vésicatoire dont nous entretenons la suppuration pendant plusieurs joui-s : nous avons dû à cette médication le salut de plusieurs enfants.
Disons, en terminant, que la température des boissons devra être surveillée. En ;énéral, les liquides froids sont mieux tolérés par l'estomac que les boissons tièdes. Dans les cas où les vomissements se rapprochent, et surtout lorsou'ils deviennent presque incessants, il faut dimitiuer et nieme parfois supprimer presque entièrement les boissons, et ne donner qu'à de longs mtervalles un peu d'eau glacée, ou même de la glace pilée très fin, à laquelle on pourra «youter une très petite quantité de sucre.
2* Ramollmement simple ou a\;ec fwiincissement de la membrane muqueuse, — f:e eciirc de ramollissement est celui qu'on voit quelquefois survemv w\u\\V\x%-
ment au milieu d*un état de santé parfaite, et qui beaucoup plus souvent se déclare chez des individus atteints de quelque maladie chronique, et surtout chez les phthisiques; M. Louis a vu ces derniers être atteints de ce genre à'altéraUon dans 'la proportion d'un cinquième.
Le ramollissement dont nous parlons actuellement, et qui n*est bien connu que depuis les travaux de M. Louis, peut aiïecter tous les points dç Tcstomac, envahir même ce viscère dans toute son étendue ; le plus souvent pourtant il occupe la région splénique.
Les parties malades altérées sont tantôt d*un blanc bleuâtre ou jaunâtre; d'autres fois elles sont grisâtres ou d'un blanc mat , comme laiteuses ; plus rarement elles sont roûgeâtres et dépourvues de mucus relies sont plus ou moins déprimée^. La muqueuse, à ce niveau, a. une mollesse extrême; elle n'a même parfois que la consistance d'un mucus médiocrement visqueux. Sou épaisseur se rapproche plus oa moins de celle qu'a la muqueuse de l'intesiin grêle ; quelquefois elle est entièrement détruite dans une certaine étendue.
Le ramollissement existe tantôt uniformément, tantôt par places, ou sous forme de zones ou de bandes, ainsi que nous l'avons précédemment indiqué à l'occasion du ramoilissemeat cadavérique Le tissu cellulaire sous-jacent est presque toujours . sain; dans quelques cas pourtant ou le trouve altéré (Louis). La muqueuse voisine de celle qui est ramollie peut être intacte, ou bien être rouge, et diversement colorée; d'autres fois elle est épaissie, mamelonnée, plus rarement elle est alcérée.
Le ramollissement de la muqueuse de l'estomac est une lésion qui peut suivre une marche aiguë ou une marche chronique. Dans le premier cas, qui d'ailleurs est assez rare, les malades accusent généralement des douleurs épigastriques violentes : ils ont une soif vive ; leur bouche exhale une odeur acide, pénétrante/^ qui souvent frappe l'odorat du médecin en entrant dans la chambre. Il existe des nausées et presque toujours des vomissements verdàtres; la langue est naturelle, et parfois d'un rouge vif uniforme. Malgré ces troubles , les malades n'ont pas de fièvre , mais ils maigrissent , ils dépérissent très promptement et succombent en quelques semaines ou au bout de quelques mois dans un état de marasme affreux.
Ce ramollissement paraît avoir été rencontré fréquemment par M. Andral, chez les vieillards : on voit alors ces individus, habituellement bien portants, moins manger, puis ils perdent l'appétit , et éprouvent enfin le dégoût le plus profond pour toute espèce d'aliments. Ils ressentent à la région épigastrique un sentiment habituel de gêne et de pesanteur plutôt qu'une douleur véritable; leur langue, naturelle ou couverte d'un enduit plus ou moins épais, rougit et se dessèche. Cet état peut persister un ou plusieurs mois ; puis le pouls s'accélère, un amaigrissement considérable a lieu, les forces déclinent rapidement, et les malades succombent sans que, jusqu'au dernier moment, aucun organe ait paru gravement aiïccté. A l'autopsie , on ne trouve d'autre altération qu'un ramollissement plus ou moins considérable de la membrane muqueuse de l'estomac (Ândral).
Le ramollissement qui survient comtnc complication dans le cours de certaines maladies , spécialement dans celui de la phthisie , s'annonce par de l'anorexie , puis surviennent des nausées et des vomissements en général verdàtres. Tantôt il y a des douleurs vives à l'épigastre, s'exaspérant par la pression, et que l'opium ne soulage presque pas ; d'autres fois il n'existe presque point de souffrance locale. Les vomissements, rares d'abord, deviennent de plus en plus fréquents, et résisteat souvent avec une opiniâtreté désespérante à tous les moyens thérapeutiques;