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Ne m'avez-vous pas dit — que vous le haïssiez? Si je la haïssais — je ne la fuirais pas.
r Sans doute, la forme rythmique adoptée pour quelques-uns des vers pourrait être l'objet d'une discussion. En effet, quelques vers sont susceptibles d'une double interprétation rythmique , et c'est ce que la suite mettra en évidence. Certains rythmes sont essentiellement instables et constamment modifiés par la récitation; ainsi, lorsque le texte s'y prête, la forme — 6 affecte dans la récitation la forme 1 — 5. Au surplus, certaines formules sont fort rares, et il est assez difficile dans ce cas de fournir d'excellents exemples. Celte nomenclature nombreuse dont nous venons de passer une revue sommaire constitue une richesse rythmique que ne peut surpasser aucune versification ancienne ou étrangère. Et encore il faudrait ici pour en présenter un tableau complet y adjoindre les vers à formes dérivées, dans lesquels la voix pourrait faire sentir plus de quatre accents rythmiques :
J*ai — me... Qui? — Tu connais — ce fils — de l'Amazone.
La forme de ce vers, 1—2 — 3 — 2 — 4, est dérivée de. la forme 3 — 3 — 2 — 4. On pourrait relever jusqu'à six accents rythmiques dans celui-ci :
Roi^ — pà — re, époux heureux, — fils — du puissant — ktréQ,
La formule 1 — 1 — 4 — 1 — 3 — 2 est dérivée de la formule 2 — 4—1 — 5. Les formes dérivées ont pour effet d*accroître le temps du vers et de ralentir le mouvement dans la même proportion. Quelques-unes de ces formes sont d'ailleurs trompeuses; nous aurons occasion d'en
reparler ultérieurement. On peut, d'ailleurs, modifier le mouvement de la récitation, non seulement en ralentissant ou en pressant la mesure, mais encore en altérant le temps normal du vers par un accroissement ou par une diminution du nombre des mesures dans lesquelles il se décompose.
Le système de versification que nous venons d'exposer avec de suffisants détails est celui de la tragédie française. Celle-ci, qui a atteint au xvii® siècle son plus haut point de perfection, a depuis perdu peu à peu son éclat et s'est vue enfin éclipsée par le drame. L'invention espagnole et la puissance shakspearienne ont pu satisfaire, chez les Français, un goût de moins en moins pur et une imagination moins bien ordonnée. La tragédie française, telle que l'a conçue Racine, est la noble occupation d'un beau loisir, la récréation idéale d'une âme délicate et sereine. C'est dire qu'elle s'adresse à une élite privilégiée et que tous ne sont point appelés à en goûter la suprême beauté. Ce qui avait fait sa grandeur fit sa faiblesse, le jour où elle dut s'adresser à une foule qui , brusquement soustraite à son ignorante obscurité, vint s'épanouir dans 'la pleine lumière de la hberté, avide d'émotions plus fortes que délicates. La foule sans doute s'élève à la compréhension des belles œuvres ; mais il est un ordre de beautés qui restera longtemps encore, si ce n'est toujours, inaccessible au grand nombre. Aujourd'hui la tradition de la tragédie est perdue. Les spectateurs n'en goûtent plus la sévère et calme beauté. Quant aux acteurs qui essayent de l'interpréter, ils n'ont plus le sentiment de la simplî-
cité plastique du geste, ni l'art de mesurer les vers et de maintenir la voix dans une gamme musicale. Le cri, cet accent éclatant , caractéristique de passions que le drame met souvent en scène, est une dissonance dans la tragédie.
Ce que je dis ici n'est point l'expression d'un regret banal. Tout change incessamment, dans les arts comme dans la vie des peuples. L'art, qu'il s'agisse d'architecture, de peinture, de musique, de poésie, répond dans ses manifestations les plus élevées à un certain état social. Ce qui serait à regretter, c'est que l'esprit français n'eût pas produit, au xvii® siècle, d'œuvres qui correspondissent à l'état social particulier d'une grande nation, gouvernée par un monarque superbe qu'entourait la société la plus polie de l'Europe. Heureusement les œuvres de cette époque brillent d'un éclat impérissable, dont le rayonnement, qui dure encore, s'est étendu sur le monde. Mais ce serait faire preuve d'irréflexion que de regretter aujourd'hui que l'art ne se fût pas immobilisé dans des formes immuables. Plusieurs millions d'hommes, d'extraction, d'origine, de condition, d'éducation, d'instruction diverses, appelés à jouir en commun d'une œuvre d'art, à en apprécier les beautés, ne peuvent pas sentir de la même façon qu'une élite peu nombreuse, privilégiée par la naissance, la fortune, l'instruction, l'éducation, et dont tous les membres agissent et pensent sous l'empire d'un même principe, d'un même esprit et d'un même ensemble de conventions sociales, artistiques et littéraires. Que cette élite existe encore aujourd'hui, je l'accorde; mais elle est disse-
minée et perdue au milieu d'une nation nombreuse. Chacun de ceux qui en font partie ne sent plus ce contact de tous, si nécessaire à la manifestation spontanée d'une commune manière de voir et de sentir.
Des besoins nouveaux ont fait éclore un art nouveau. Le drame a succédé à la tragédie. La tragédie ne voyait dans les spectateurs que de purs esprits, dégagés des préoccupations instantes de la vie ; le drame s'adresse à une foule, composée d'hommes qui n'apportent pas à l'audition des œuvres poétiques leur seule intelligence , mais aussi leur personnalité, leur système nerveux, qu'ont tendu extraordinairement les luttes de la vie. Les effets obtenus par le drame seront donc d'un ordre moins élevé, mais beaucoup plus complexes. Pour s'emparer du spectateur, à l'âme duquel allait tout droit la tragédie, le drame s'attaque tout à la fois à son intelligence et à ses nerfs et emploie pour remuer son être tout entier, âme et corps , la magnificence des décorations, l'enivrement de la musique, les séductions de la danse, un langage plus fortement imagé, approprié à des passions plus humaines qu'héroïques ; et, au milieu d'une action qu'une semblante réalité met à la portée de la foule, il jette des personnages faits de nerfs, de chair et de sang comme elle.
Si enfin nous arrivons à la versification, nous devrons nous attendre à ce que le poète moderne multiplie aussi ses procédés. La tragédie n'employait que des rythmes simples, en harmonie avec l'âme sereine du spectateur et bien équilibrés comme elle. Mais aujourd'hui ces rythmes lents et pompeux ont dû faire place à des
rythmes plus divers, plus compliqués, plus rapides et semblant par moment se rapprocher du langage réel des hommes.
Jusqu'ici aucun traité de versification n'a consenti à s'en occuper. Leurs auteurs traitent sommairement de licences condamnables toutes les formes du vers romantique qui échappent aux lois du vers classique. C'est faire preuve, il me semble, de peu de pénétration. La versification se développe inconsciemment comme une langue. Elle obéit dans ses moindres modifications à des lois exactes, auxquelles l'homme ne peut échapper et auxquelles il plie instinctivement ses actes, ses pensées, son langage. Toute évolution de la versification doit être étudiée au même titre qu'une évolution du langage. Nous allons donc examiner le vers romantique avec le même soin que le vers classique. L'existence de celui-ci, d'ailleurs, n'est point menacée. Il possède encore une légitime autorité due au grand éclat qu'il a jeté. Le vers romantique ne l'a pas remplacé, il s'est glissé dans ses rangs ; car, ce qu'il ne faut pas oublier , dans les œuvres des poètes modernes, les trois quarts des vers, pour le moins, sont assujettis aux rythmes classiques. Quelques poètes ont outrepassé sans doute les justes limites où les eût maintenus une connaissance plus exacte des lois de la versification ; mais tout exercice comporte l'abus. La régularité classique aussi, quand elle est exagérée, engendre la similitude des rythmes, dont la monotonie berce, assoupit et endort la pensée.