‹ Traité général de versification françaiseChapitre 27 sur 54 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Après avoir lu attentivement le recueil de vers à double rythme tirés de Racine, ensuite le recueil plus ample de tous les exemples dont nous avons appuyé chaque formule romantique, le lecteur s'est familiarisé avec le phénomène si important de la systole rythmique, surtout s'il a lu ces séries de vers à haute voix, en observant les équidistances musicales desarsis, et en habituant ainsi son oreille à saisir le raccourcissement qu'éprouve l'unité de mesure dans le vers romantique. Il possédera, dès lors, le secret de cette évolution rythmique, et il ne s'étonnera plus peut-être de l'opposition violente qu'ont faite et que font encore les grammairiens à la révolution romantique. Mais aucun de nos organes n'est plus complaisant que notre oreille. Certainement en entendant un vers romantique, elle tient compte du plus grand nombre de syllabes qui passent dans un temps plus court, et elle trouve une compensation plus que suffisante à la diminution du temps normal dans l'accumulation plus grande des sons et des idées.

Jusqu'à présent, d'ailleurs, les poètes eux-mêmes ne paraissent pas s'être rendu très exactement compte du phénomène. Plusieurs d'entre eux seront peut-être surpris d'apprendre quUls font des vers plus courts. Ils croyaient, sans doute, que le vers romantique parcourt dans ses trois pas le même espace de temps que le vers classique dans ses (|uatre pas. C'est une illusion que le chapitre suivant, s'il en est encore besoin, achèvera de dissiper. A la façon dont ils construisent le vers romantique, on pourrait croire qu'ils s'imaginent franchir la sixième syllabe au moyen d'une sorte de syncope musicale. C'est une erreur, car la syncope ne raccourcit nullement la période mélodique; la voix s'y trouve simplement un instant à contre-mesure.

C'est sans doute en conséquence d'une telle illusion que, loin d'avoir agi avec témérité, ils ont montré vis-àvis des législateurs du Parnasse classique une condescendance dont ceux-ci, d'ailleurs, leur ont su peu de gré. En effet, on devra reconnaître que les poètes modernes ont bien plutôt fait preuve d'une certaine timidité dans l'introduction des formes romantiques. Ils n'ont pas osé achever l'évolution rythmique et en développer le principe jusqu'à sa dernière conséquence. Aujourd'hui encore, le vers romantique se présente toujours sous la forme d'un vers pseudo-classique ; il assemble, il est vrai, ses éléments rythmiques suivant des rapports nouveaux, ignorés du vers classique; mais, par une sorte de concession à des préjugés entretenus par les traités de versification, le poète se plie à la vaine nécessité d'indiquer, au moins à l'œil, si

ce n'est à Toreille, le repos de rhémistiche. Le procédé invariable consiste à placer à la sixième syllabe un accent tonique, quel que soit l'effet fâcheux qu'il doive parfois produire. Le poète s'astreint ainsi , tout en enfreignant la règle de l'hémistiche, à la rappeler au moyen d'une finale tonique, bien que celle-ci soit quelquefois inutile ou même nuisible. Il sacrifie, en agissant de la sorte , à deux principes distincts , laisse par conséquent le rythme indécis ou même le contrarie, et trop souvent n'arrive à contenter ni le dieu des classiques, ni le dieu des romantiques.

Bien entendu, et j'insiste là-dessus, afin que ma pensée ne soit pas dénaturée , je ne reproche pas à un poète, assemblant un vers romantique, de placer une finale tonique à la sixième syllabe du vers, si cette coïncidence est une conséquence naturelle de la construction logique de sa pensée et de sa phrase ; mais je le lui reprocherais si cette coïncidence n'avait qu'une valeur artificielle et était uniquement destinée à donner à la sixième syllabe du vers une importance particulière. La loi qui exige dans le vers classique que la sixième syllabe soit frappée de l'accent tonique et de l'accent rythmique a sa raison d'être dans la loi supérieure qui veut que la sixième syllabe soit placée dans l'arsis. Dans un vers romantique, la sixième syllabe n'a pas une place déterminée ; sa place dépend de la position du second accent rythmique, c'est-à-dire de la syllabe tonique destinée à entrer dans la seconde arsis. Par conséquent, cette sixième syllabe peut être soit une finale tonique, soit une médiane ou une initiale atone.

15i VERSIFICATION FRANÇAISE.

soit une muette, selon la place qu'elle occupe dans rélément rythmique. La sixième syllabe, qui est toujours une tonique dans le mode classique, n'est qu'éventuellement frappée de Taccent tonique dans le mode romantique.

On jugera donc que révolution du vers moderne n'est point encore terminée. Il faut, d'ailleurs, ajouter que son achèvement a rencontré quelque opposition de la part d'un public privé de toute éducation rythmique, ou qui ne puise dans les traités en usage qu'une connaissance fausse ou insuffisante de la versification française. Il arrive souvent, en effet, que des vers romantiques sont ramenés par une mauvaise lecture à la forme classique, et que par suite ils perdent, en même temps que leur rythme naturel, toute signification. Voici, par exemple, quelques vers de la Légende des siècles y construits suivant les formules très simples 4—4—4 et 3 — S — 4, et dans lesquels la concordance du sens et du rythme est irréprochable.

C'est un vivant — qui n'est ni stry — ge, ni lémure. Etant un vieux, — voisin de Tas— tre et du tonnerre. Géant possi — ble, encor caché — dans Tembryon. Et Ton vit poin — dre aux yeux du fau— ne la clarté. La terre et l'hom — me, acteur féro— ce, ou vil témoin. Son front saignait; — son œil pendait; — dans le genêt... Heureux d*ê — tre, joyeux d'aimer, — ivres de voir. Ce chef-d'œu — vre du Dieu vivant, — l'avoir détruit. Et lui seul — à ce nom sacré : — commencement.

On va voir ce que ces vers deviennent si la récitation

fait sentir le repos de rhémistiche et place un accent rythmique à la sixième syllabe. Les uns paraîtront incompréhensibles, et les autres ridicules.

C'est un vivant qui n'est | ni stryge, ni lémure. Etant un vieux voisin | de Tastre et du tonnerre. Géant possible, encor | caché dans Tembryon.

Et Ton vit poindre aux yeux | du faune la clarté. La terre et Thomme, acteur | féroce ou vil témoin. Son front saignait ; son œil | pendait ; dans le genêt. Heureux d'être, joyeux | d'aimer, ivres de voir. Ce chef-d'œuvre du Dieu | vivant, l'avoir détruit. Et lui seul a ce nom | sacré : commencement.

De pareilles transpositions de rythme et de sens ne seront impossibles que lorsque Taccord sera complet entre le poète et le lecteur. Il est donc urgent et nécessaire que les lois du vers romantique soient aussi certaines et aussi nettement établies que celles du vers classique. Quelques poètes ont parfois employé le tiret, comme signe typographique destiné à séparer les éléments rythmiques du vers. Cet usage peut rendre d'utiles services en quelques cas difficiles ; mais ce n'est qu'un palliatif. Le seul remède efficace à un désaccord fâcheux entre le poète et le lecteur doit être une éducation plus scientifique de l'un et de l'autre. J'ai à peine besoin d'ajouter que la ponctuation doit être l'objet d'une attention toute particulière.

La question qui nous occupe présentement est celleci : quand, dans un vers romantique, la sixième syllabe doit-elle être ou peut-elle ne pas être une finale toni-

que? Elle se rattache à cette autre question plus générale : quel est , dans la versification française , le rôle de Taccent tonique? La résolution de la question générale nous permettra de résoudre la question particulière. Mais, pour plus de clarté, nous demanderons au lecteur la permission de revenir sur plusieurs points déjà traités incidemment dans les chapitres précédents.

Si on lit quelques vers grecs, avec une connaissance même superficielle de la prosodie, on ne sera pas long à s'apercevoir que le rythme est fondé à la fois sur la quantité des syllabes et sur l'intensité avec laquelle elles sont prononcées, mais que toutes deux sont indépendantes Tune de Tautre. La quantité brève ou longue des syllabes intéresse particulièrement la métrique ou Tart de mesurer le temps d'un vers. Ce temps se partage en parties égales , et chacune de ses parties se divise en temps fort ou arsis et en temps faible ou thésis. Or, pour que l'oreille puisse apprécier la mesure du temps, une loi veut que la première syllabe de l'arsis soit longue, la thésis pouvant être indifféremment remplie par des syllabes longues ou brèves ; et cette loi est telle qu'elle communique à l'arsis la vertu d'allonger la voyelle brève qui vient s'y placer. Toutefois , cette loi ne règle que le rapport de la syllabe avec le temps et le rôle qu'elle joue dans le vers. Or, en même temps qu'une syllabe appartient à un vers, elle appartient à un mot, dans lequel elle peut être la syllabe dominante. Dans ce cas , la voix la prononce avec une intensité parliculière qu'on appelle l'accent tonique. Supposons

deux vers présentant une disposition identique des syllabes longues et des syllabes brèves, soit :

u VJ

Ces deux vers feront sur Toreille une impression absolument différente, quoique ayant le même rythme, si les accents toniques sont différemment disposés :

— yj

/ yj

La quantité marque la marche progressive du son dans le temps ; Taccentuation, la marche de l'idée et le groupement des sons suivant des affinités logiques.

Quand les langues étaient plus chantantes qu'elles ne le sont aujourd'hui, la hauteur musicale des syllabes et leur valeur, c'est-à-dire leur quantité, étaient appréciées d'une façon plus certaine. Peu à peu, comme nous Tavons dit dans le premier chapitre de ce livre, la hauteur et la valeur devinrent incertaines, et alors la voix trouva dans l'accent un secours précieux pour fixer la quantité. En effet, pour des oreilles françaises, l'intensité du son n'est pas sans rapport avec sa durée. C'est pourquoi il a été stipulé qu'un accent tonique devait toujours entrer dans les arsis du vers. La vertu qu'a l'arsis d'allonger la syllabe fut ainsi dans la versification française appuyée par une augmentation d'in-

f tensité dans le son. L'accent rythmique est donc, à [ proprement parler, Tintensité qui s'ajoute à Taliongement qu'une syllabe, brève ou longue de sa nature, reçoit de sa position dans Tarsis.

Nous avons ainsi, au moyen des accents, remédié a Taffaiblissement de la quantité. La syllabe accentuée de Tarsis exerce sur notre oreille un effet semblable à celui que produisait sur Foreille des anciens le retour périodique de la syllabe longue. La resemblance ne s'arrête pas là. Un \ers a, en général, un nombre d'ac-» cents toniques supérieur à celui des accents rythmiques. Or, ces accents toniques jouent dans nos vers le même rôle que dans les vers grecs, avec cette différence que dans la langue française l'intensité nous donne presque toujours une sensation de durée. Sans doute, quand la quantité est certaine, elle ne la changera pas; mais, pour peu que la quantité de plusieurs syllabes consécutives soit indéterminée pour notre oreille, l'intensité de l'accent tonique allongera la syllabe qu'il frappe. Quoi qu'il en soit, il paraîtra évident au lecteur que dans les vers français, de même que dans les vers grecs, le rythme général peut être modifié par la disposition différente que présentent les accents toniques.

Ainsi donc, toutes les formules rythmiques des vers français, classiques ou romantiques, dont nous avons donné ci-dessus la nomenclature complète, ne sont que des formules générales. Chacune d'elles se divise en un nombre considérable de formules rythmiques particulières qui dépendent non-seulement du nombre des accents toniques, mais des places qu'ils occupent. Ajou-

tons que Taccent tonique a une intensité variable qui peut être forte ou faible. En effet, il nous suffira de rappeler une loi naturelle du langage qui veut que deux syllabes d'égale intensité ne puissent se suivre immédiatement, pour faire comprendre que la juxtaposition de deux accents toniques amène raffaiblissement soit du premier, soit du second, et que, si Tun est rythmique et par conséquent maintenu en puissance par sa position dans Tarsis, Tautre devra descendre du rôle d'accent tonique fort à celui d'accent tonique faible. On conçoit que nous ne puissions pas dresser un tableau de toutes les formes particulières qui se rattachent à une formule générale. Le nombre des combinaisons possibles est innombrable. Nous devons nous contenter d'appuyer sur les points importants et de mettre les principales règles en évidence.

Remarquons d'abord que, la syllabe rythmique occupant presque toujours l'arsis tout entière, les accents toniques se porteront sur la thésis; ensuite que le temps de l'aspiration et le repos de l'hémistiche empêchent la dernière syllabe d'un vers ou d'un hémistiche et la première du vers ou de l'hémistiche suivants d'être regardées comme consécutives, ce qui permet à la première syllabe d'un vers ou d'un hémistiche d'être frappée non seulement de l'accent tonique fort, mais encore de l'accent rythmique. Nous généraliserons même cette dernière observation, et nous dirons que deux syllabes en apparence consécutives peuvent être frappées Tune et l'autre de l'accent tonique fort, si le sens permet d'intercaler entre elles un temps logique de repos ; dans

le cas contraire, l'une des toniques deviendra nécessairement faible. Ces remarques une fois faites, nous allons rechercher quelles sont, dans Télément rythmique du vers classique, les différentes places que peut occuper Taccent tonique. Ce que nous dirons pour un des quatre éléments, supposé quelconque, s'appliquera naturellement aux trois autres, et par conséquent au vers entier. Selon r usage des anciens, nous emploierons l'accent aigu (/) pour désigner Taccent tonique fort, et l'accent grave (\) pour marquer Taccent tonique faible, réservant l'accent circonflexe (a) pour l'accent rythmique. Remarquons toutefois que les expressions aigu et grave ne désignent pour nous que deux formes connues d'accents et n'ont aucun rapport avec la hauteur musicale des voyelles. Toutes les syllabes rythmiques seront surmontées de l'accent circonflexe; mais nous n'emploierons les accents aigus et graves que dans les éléments rythmiques sur lesquels nous voudrons appeler l'attention du lecteur. Tous les vers cités seront de Racine.

Dans l'élément rythmique de deux syllabes, la première est presque toujours atone ou muette ; elle ne peut supporter que l'accent tonique faible, par suite de sa proximité avec la syllabe rythmique. Nous donnerons un exemple de chaque cas.

Je ne fais point — de pas — qui ne ten — de à l'empire.

Remettez-vous, — mada — me, et rentrez — en vous-même.

Réunissons — trois cœurs — qui n'ont pu — s'accorder. Dans l'élément rythmique de trois syllabes, la secondé

sera presque toujours atone ou muette, ou, si elle est tonique, elle sera faible. Le plus souvent, cet élément rythmique reçoit sur sa première syllabe un accent tonique fort, et cette combinaison produit sur Toreille un très heureux effet. C'est que cette syllabe occupe une position remarquable dans la thésis ; elle est en quelque sorte à cheval sur Tinlerseclion de la moitié forte et de la moitié faible de la thésis, dont elle unit les deux parties au moyen d'une sorte de syncope :

Élément de 3 syllabes.

Thésis.

Arsis.

Le vainqueur — de rEuphra— te a pu — vous désarmer.

Ai-je donc — élevé — si haut — votre fortune.

Cet amour — s'est longtemps — accru — dans le silence.

Est-ce donc — votre cœur — qui vient — de nous parler*

Cependant — les Persans — marchaient — Vers Babylone*

Mon cœur mê — me en conçut — un malheureux — augure.

Depuis quand — croyez-vous — que ma grandeur — me toucher

Je ne puis — séparer — tes intérêts -— des miens.

Dans le trou — ble où je suis, — je ne puis rien — pour moi.

Ce bandeau — dont il faut — que je parais — se ornée.

m VERSIFICATION FRANÇAISE.

Dans rélément rythmique de quatre syllabes, la première et la seconde seront celles sur lesquelles pourra porter l'accent tonique fort. Nous avons, dans le paragraphe précédent, expliqué ce que la seconde syllabe (première d'un élément de trois syllabes) a de remarquable par la place qu'elle occupe. La première tient encore une place plus importante, puisqu'elle est la première de la thésis, dont elle occupe la partie forte.

Élément de 4 syllabes.

Arsis.

Qu*un trô—ne est plus péni — ^ble à quitter — que la vie.

Ce fou— dre était enco — re enfermé — dans la nue.

Voilà — comme je crus — étouffer — ma tendresse.

Ce jour — ce triste jour — frappe encor — ma mémoire.

J'attends — de Béréni— ce un moment — d'entretien.

Le ciel — mène à Lesbos — l'impitoya — ble Achille.

Déjà — la sombre nuit — a commencé — son tour.

Je crains Néron, — je crains — le malheur — qui me suit.

Et voilà donc — l'hymen — où j'étais — destinée.

L'élément rythmique de cinq syllabes pourra recevoir, sur la seconde ou sur la troisième, l'accent tonique

fort; et c'est, en effet, une de ces deux places que l'accent occupe le plus souvent. Quant à la première syllabe, qui est placée sur la fin de Tarsis, elle ne peut recevoir que l'accent tonique faible, à moins qu'un repos certain pour l'oreille ne permette d'élever cette syllabe au rôle de tonique forte. La quatrième syllabe est presque toujours atone ou muette. Cet élément rythmique a cela de remarquable qu'il peut recevoir deux accents toniques, dont l'un est faible et se place sur la première syllabe, et dont l'autre est fort et porte sur la troisième.

Arsis

Élément de 5 syllabes.

précédente.

Thésis.

Arsis.'

Quoi 1 — Je te Tai prédit, — mais — tu n'as pas voulu.

Pieu— re, Jérusalem, — pieu— re, cité perfide.

Vous, — dès que cette rei — ne, i — ^vre d'un fol orgueil.

Vous ! — Ah I si vous saviez, — prin— ce, avec quelle adresse.

Oui, — c'est Agamennon,— c'est ton roi — qui t'éveille.

Dieux, — qui voyez ici — mon amour — et ma haine.

Quoi I — de quelque remords — êtes-vous — déchirée.

Quant à l'élément rythmique de six syllabes, jamais la première syllabe n'y peut être une tonique forte, car

dans ce cas elle remonterait à la partie forte de l'arsis «t prendrait l'accent rythmique. L'élément rythmique se dédoublerait alors et la formule 0—6 se changerait en cette autre formule tiès fréquente 1—5. Cette modification de rythme se remarque d'ailleurs à chaque instant dans la récitation à haute voix. C'est une question de goût.

Ârsis précédente.

Élément de 6 syllabes.

Thésis.

Ârsis.

Brûlé — de plus de feux — que je n'en allumai.

Mais à qui — prétend-on — que je le sacrifie.

Je ne me soutiens plus, — ma for— ce m*abandonne.

Je ne balance point, — je vo— le à son secours.

Le lecteur jugera qu'après l'accent rythmique l'accent tonique réclame toute l'attention du poète, puisque c'est grâce à lui que des vers, construits sur la même formule rythmique générale, font entendre une mélodie dont le mouvement est le même, mais dont le caractère est essentiellement différent. De combien de remarques l'accent tonique ne pourrait-il pas être l'objet I Mais il faut nous borner. Je me contenterai d'une observation importante. Pour marquer l'accent tonique, nous n'avons fait et nous ne pouvions faire usage que de deu^

signes, l'un pour l'accent fort et l'autre pour l'accent faible. Mais l'intensité avec laquelle nous prononçons les syllabes n'est pas absolue ; elle dépend de la nature de la voyelle, des consonnes voisines qui favorisent plus ou moins l'explosion du son, surtout du degré d'énergie que nécessite le sens du mot et l'expression de la pensée. Si, pour prendre des nombres quelconques, nous supposons égale à 50 l'intensité des syllabes atones, nous pourrons représenter l'accent tonique fort par 100, et l'accent tonique faible par 75. Mais la voix, cet instrument merveilleux, est riche en nuances infinies ; elle peut abaisser ou élever l'intensité des syllabes atones, toniques faibles et toniques fortes, audessous ou au-dessus de 50, de 75 et de 100. Aussi, non seulement deux vers, d'un même rythme général, ont chacun un rythme particulier qui dépend de la dis* position des accents toniques ; mais encore deux vers, qui ont le même rythme particulier, peuvent différer souvent par le deg^é d'intensité relative des accents toniques.

Nous passons maintenant à Tétud» de l'accent tonique dans les vers romantiques. Si nous ne considérions que l'élément rythmique pris isolément, nous n'aurions pas de nouvelles observations à faire , et les remarques que nous avons présentées sur la position des accents toni^ ques dans le vers classique s'appliqueraient également au vers romantique, dont les éléments sont pareillement composés d'un nombre de syllabes qui varie de une à six. Mais de ce que, dans le vers classique, la sixième syllabe est toujours frappée de l'accent rythmique, on

en a conclu que, dans le vers romantique, cette syllabe devait forcément et nécessairement conserver l'accent tonique, bien que cette syllabe ne marque plus la moitié du temps total du vers et occupe une place variable dans le second élément rythmique. La question que nous avons à éclaircir est donc celle-ci : Dans quels cas la sixième syllabe d'un vers romantique peut-elle conserver ou peut-elle ne pas recevoir l'accent tonique? Nous avons à déterminer les places différentes que peut occuper l'accent tonique dans le second élément d'un vers romantique, et dans quels cas il y a coïncidence entre les positions préférées de l'accent tonique et le rang variable occupé par la sixième syllabe du vers. Nous appellerons en même temps l'attention sur la septième syllabe, qui, dans le vers classique, ne doit jamais être une muette et qui, dans le vers romantique, n'est soumise à aucune obligation particulière.

Nous allons conséquemment prendre une à une, sinon toutes les formules romantiques, au moins les principales, et appuyer 4'oxemples les observations relatives au déplacement d» l'accent tonique. Voici d'ailleurs comment je procéderai. Ne pouvant fournir, comme exemples, que des vers romantiques à forme pseudoclassique, je serai obligé de faire subir des corrections à ces vers, pris dans Victor Hugo, afin de changer la disposition des toniques. Le lecteur devra se prêter avec indulgence à cette dislocation nécessaire. Dans chaque tableau, nous distinguerons par un caractère plus fort la syllabe du deuxième élément rythmique qui

sera la sixième du vers. C'est celle sur laquelle il s'agit de décider quand on peut placer ou ne pas placer l'accent tonique.

Formule 4—4 — 4. — Dans les vers de cette forme, la sixième syllabe se trouve être la seconde du deuxième élément rythmique.

ler élément.^

20 élément.

80 élément.

Thésis.

Arsis.

Thésis.

Arsis.

Thésis.

Arsis.

Elle pourra donc être une tonique forte, ce qu'en fait elle est toujours. La seconde syllabe d'un élément rythmique qui en compte quatre est une des places préférées de l'accent tonique. Aussi beaucoup de vers de cette forme ont-ils un rythme très peu varié par suite de la position identique occupée par l'accent tonique dans les trois éléments du vers. En voici un exemple :

Le preux se cour— be au seuil du puits, — son œil s'y plonge.

La monotonie est souvent plus fortement accusée, comme dans les vers suivants :

Tantôt des bois, — tantôt des mers, — tantôt des nues.

Il fut héros, — il fut géant, — il fut génie.

Mais nous savons que dans ces éléments rythmiques

lee VERSIFICATION FRANÇAISE.

Taccent tonique peut avantageusement frapper la première syllabe, placée sur la partie forte de la thésis. Nous en conclurons que l'accent tonique pourra régulièrement se reculer sur la cinquième syllabe du vers, auquel cas la sixième sera une syllabe atone ou même muette. Voici plusieurs exemples. Chaque vers, ayant Taccent tonique sur la sixième syllabe, est suivi du même vers modifié, dans lequel la cinquième syllabe est devenue la tonique,

Ces assiégés — riraient de vous — du haut des tours.

Du haut des tours — ces assiégés — riraient de vous.

Hors un peu d*her — ^be autour du puits, — tout est aride.

Tout est ari— de hors un peu d'her— be autour du puits,

Tous d'un côté ; — de Taulre, un seul ; — tragique duel.

Tragique duel ; — tous d'un côté ; — de l'autre, un seul.

Sachez ceci, — tyrans de l'hom — me et de l'Erèbe.

Tyrans de l'homme — et de l'Ere— be, ouvrez les yeux,

Les dieux dressés — voyaient grandir — l'être effrayant.

Les dieux voyaient — l'être effrayant — venir vers eux.

Si l'accent tonique, dont la première et la seconde syllabe sont les places préférées, se portait sur la sep-

tième syllabe, il ne pourrait être que faible. Eu voici un exemple dans le vers suivant modifié :

N'espérez rien ;

malheureux, ■

je suis Fabî — ^me, ô misérables.

n'espérez rien, — je suis Tabîme.

Quelquefois enfin il sera possible d'éteindre les accents toniques du second élément rythmique :

Apparaissait — dans l'ombre horri — ble, toute rouge.

Et toute rou — ge apparaissait — dans l'ombre horrible.

Toutefois, cet exemple est trompeur, parce que, dans le mot apparaissait^ la labiale explosive produit, en frappant la voyelle, un effet qui n'est pas sans analogie avec celui de l'accent tonique.

Formule 3 — 5 — 4. — Dans les vers de cette forme, la sixième syllabe du vers se trouve la troisième du second élément rythmique, place excellente pour l'accent tonique.

ler élément.

£• élément.

3« élément.

Thésis.

Ârsis.

Thésis.

Arsis.

Thésis.

Arsis.

La forme pseudo-classique des vers romantiques de ce rythme sera donc irréprochable. Mais les poètes pour-

ront modifier cette forme en portant Taccent tonique sur la cinquième syllabe qui occupe la partie forte de la thésis. Voici plusieurs vers que nous avons ramenés à ce rythme particulier :

Les Ara — ^bes faisaient la nuit — sur la patrie.

Les Ara — bes firent la nuit — sur la patrie.

Ils se bat — tent, combat terri — ble, corps à corps.

Ils se bat— tent, lutte terri — ble, corps à corps.

A pris for— me et s'en est allé — dans le bois sombre.

A pris for— me et s*est dérobé — dans le bois sombre.

Oh I c'est tris— te, et je hais la mort. — Pourquoi prend-elle.

Oh l c'est tris — te I ô mort, je te hais ; — f pourquoi prends-tu.

Et voilà — qu'au penchant des mers, — sur les collines.

Et voilà — qu'au bord de la mer, — sur les collines.

Sur un trô— ne est assis Ratbert, — content et pâle.

Sur un trô— ne Gharle est assis, — content et pâle.

Un crapaud — regardait le ciel, — bête éblouie.

Un crapaud — regarde le ciel, — béte éblouie.

Formule 3 — 4—5. — Les vers de cette forme sont peu fréquents, et ils sont très difficiles à bien faire. La sixième syllabe, qui est la troisième de la thésis, ne peut régulièrement prendre qu*un accent tonique faible.

ler élément

20 élément.

se élément.

Thésis.

Arsis.

Thésis.

Arsis.

Thésis.

Arsis.

Victor Hugo, qui a Toreille musicale, a tourné la difQculté que présente ce rythme, en rendant également possible Tapparition d'un accent tonique sur la première ou sur la seconde syllabe de la thésis, c'est-à-dire sur la quatrième ou sur la cinquième syllabe du vers. Voici des vers de cette forme accentués, en leur laissant leur apparence pseudo-classique :

La tempe — te est la sœur fau— ve de la bataille.

Car partout — où Toiseau vo— le, la chèvre y grimpe.

Ses archers — d'autant plus là— ches qu'ils sont plus braves.

Ces vers favorisent le report normal de Taccent tonique aux deux places où il peut être fort :

La tempo— te est la sœur fau— -ve de la bataille.

Car partout / A

Ses archers

— OÙ l'oiseau vo — le, la chèvre y grimpe.

- d'autant plus là— ches qu'ils sont plus braves.

Une autre difficulté de ce rythme est Taccent du troisième élément rythmique. De même que pour Taccent du second élément, les poètes pourront placer Taccent tonique du troisième sur la partie forte de la thésis. Voici les vers précédents ainsi modifiés :

La tempe — te est une sœur — des longues batailles.

Car partout — où l'oiseau vo — le, chèvres y grimpent.

Car partout — où vont les ai — gles, chèvres y grimpent.

Formule 4 — 3 — 5. — Ce rythme est peu commun. La sixième syllabe, par suite de la place qu'elle occupe, ne peut recevoir qu'un accent tonique faible.

Tel est le rythme du vers suivant, à Taudition duquel le lecteur sentira la différence d'intensité qui existe entre l'accent tonique faible et l'accent tonique fort :

L'être est d'abord — moitié bru— te et moitié forêt.

La cinquième syllabe du vers pourra régulièrement prendre Taccent tonique fort. Voici deux exemples :

Prends le rayon, — saisis Tau — De, usurpe le feu. / A / A / A

Prends le rayon, — prends Tauro — re, usurpe le feu,

L'éclair d'en haut, — parfois ten — dre et parfois farouche. / A / A ^ ^ X.

L'éclair d'en haut, — pâle et ten— dre, et parfois farouche.

Fommîe 5—4—3. — Dans les vers de ce rythme, la sixième syllabe se trouve occuper la partie forte de la

Arsis

i«r élément.

se élément.

3e élément.

précéd.

Thésis.

Arsis.

Tbésis.

Arsis.

Tbésis.

Arsis.

La sixième syllabe prendra donc naturellement l'accent tonique fort, comme cela a lieu dans ce vers :

Il est grand et blond ; — l'autre est petit, — pâle et brun.

La septième pourrait aussi, mais moins bien, recevoir r^iccent. Le même vers ainsi modifié deviendra :

Il est grand et blond ; — et l'autre est court, — pâle et brun.

Les vers de cette forme sont rares, et nous avons dû prendre pour exemple un vers à double rythme, pouvant également se scander selon le mode romantique ou selon la formule classique 5—1—3—3.

Foi^mule 5—3—4. — Dans les vers de ce rythme, la sixième syllabe tombe au milieu de la thésis.

Arsis

ler élément.

se élément.

se élément.

précéd.

Thésis.

Arsis.

Thésis.

Arsis.

Thésis.

Arsis.

Cette syllabe sera donc la seule place convenable pour Taccent tonique fort. Un exemple suffira :

Le sol l'alourdit, — l'air Tenfiô— vre, Veau Tisole.

Formule 4 — 5 — 3. — Même observation que pour la formule 5—4—3. La sixième syllabe sera donc la place naturelle de l'accent tonique.

se élément.

Thésis.

Arsis.

se élément.

Thésis.

Arsis.

On entendait — aller et venir — dans Tenfer.

Et tout est fi — xe, et pas un coursier — ne se cabre.

On ne sait pas — à quel dénoûment — on assiste.

Ce rythme est assez fréquent. Les vers de cette forme pourraient recevoir l'accent sur la septième syllabe.

Formule 2—5 — 5. — Régulièrement, la sixième syllabe ne peut prendre que Taccent tonique faible.

Mais, en fait, par un artifice des poètes qui ont l'oreille musicale, l'accent tonique fort se place sur la quatrième syllabe, et l'accent tonique faible de la sixième s'éteint. Voici deux exemples de cette forme rare :

La cou — pe étant toujours i — ^vre est à peu près folle.

Son rô— ve avec un bruit d'ai — les, vague et farouche.

Dans ces deux vers, on remarquera la différence de rythme que présente le troisième élément ; dans le second vers, l'accent tonique est mieux placé. Pour satisfaire notre oreille, en lisant le premier, nous éprouvons le besoin de frapper fortement le t sur 1'^ qui le suit.

Formule 5 — S — 2. — Je n'ai pas rencontré d'exemples irrécusables de vers de cette forme.

Arsis

ler élément.

se élément.

se élément.

précéd.

Thésis.

Arsis.

Tbésis.

Arsis.

Tbésis.

Arsis.

Mais on voit que ces vers devraient avoir Taccent tonique sur la septième syllabe. Nous pouvons cependant en fournir un exemple formé très facilement au moyen d'un des vers précédents ainsi modifié :

Avec un bruit d'ai — les vague et farou — che il passe.

Le vers suivant de Victor Hugo se prête sans la moindre difficulté à cette forme rythmique très rare :

L'apparition — prit un brin de pail — le et dit.

Au lieu d'un seul accent tonique fort sur la septième syllabe, ce vers, d'une forme pseudo-classique, prend deux accents toniques, l'un sur la sixième et l'autre sur la huitième. Toutefois , en lisant ce vers, le lecteur remarquera que l'organe vocal a une certaine tendance à tonifier la septième syllabe, à l'exclusion de la sixième et de la huitième, et à faire sonner la dentale forte.

Formule 5 — 2 — 5. — Le hasard de la lecture ne m'a pas fourni d'exemples certains de vers de cette forme, non moins rare que la précédente.

Arsis

1er élément.

2« élément.

30 élément.

précéd.

Thésis.

Ârsis.

Thésis.

Ârsis.

Ârsis.

Le second élément ne pourrait supporter que l'accent rythmique placé sur la septième syllabe* On peut es-

sayer d'en fournir un exemple, en modifiant un des vers cités ci-dessus, pour Tadapter à ce rythme :

Tu n'es qu'une fol — le, ô cou — pe, étant toujours ivre.

Le vers suivant de Victor Hugo s'adapte parfaitement à cette forme, a Texclusion même de toute autre :

Et sans vous traiter, — vous, prin — ces, et vos compagnes.

Formule 2—6—4. On trouve quelques vers de cette forme; et nous avons pu en fournir plusieurs exemples.

1er élément.

2e élément.

3e élément.

Thésis.

Ârsis.

Thésis.

Arsis.

Thésis*

Arsis.

Nous ne parlerons pas encore ici de la difficulté rythmique qui provient de ce que le second élément vient faire obstacle à l'allongement de l'accent rythmique placé dans Tarsis. Ces vers peuvent prendre l'accent tonique sur la sixième syllabe du vers :

Joutant — aveô le vieux Silè — ne, s essoufflant.

Toutefois, on pourrait le placer avantageusement sur la cinquième, comme dans ce même vers modifié :

Joutant — sous les yeux de Silè — nej s'essoufflant*

Il me semble inutile de pousser plus loin l'analyse des rythmes romantiques. Ceux qu'il nous resterait à examiner sont peu ou point employés, sauf la formule 3 — 6—3 qui n'olTre aucune difficulté. D'ailleurs, la méthode de démonstration étant donnée, il suffirait de l'appliquer à quelque forme de vers que ce fût.

Par les développements qui précèdent, la question particulière que nous avions en vue me paraît suffisamment éclaircie. Dans un vers de forme romantique la sixième syllabe ne doit porter un accent tonique fort que lorsque la position qu'elle occupe dans la thésis le permet. Après une étude attentive des rythmes, les poètes sauront quand un vers romantique peut revêtir la forme pseudo-classique, ou quand il faut résolument s'en affranchir et placer l'accent tonique, non plus sur la sixième syllabe, mais sur la quatrième, la cinquième ou la septième.

A un point de vue général, nous dirons qu'après le choix des accents rythmiques, la disposition des accents toniques doit être l'objet constant des préoccupations d'un poète. Les vers où les accents rythmiques sont mal choisis et les accents toniques mal disposés produisent une suite de heurts désagréables et de contretemps, qui sont destructifs du charme musical que l'oreille recherche dans la poésie.

Dans le cas où un élément rythmique manquerait d'un accent tonique nécessaire, le poète devra avoir le soin d'introduire à la place qu'il aurait dû occuper une syllabe longue dont la quantité lui semblera certaine. 11 est évident que la quantité joue dans la poésie fran-

çaise un rôle considérable, et qu'elle pourrait être l'objet d'une étude spéciale. Je me bornerai cependant à signaler l'emploi très heureux que doivent faire les poètes de syllabes longues, lorsqu'un élément rythmique manque d'accent tonique. Voici une petite suite d'exemples dans lesquels le lecteur remarquera l'apparition d'une syllabe longue, à défaut d'accent tonique, à la partie forte ou au milieu de la thésis.

Brûlé — de plus de feux — que je n'en allumai.

Belle rei — ne et pourquoi — vous offenseriez-vous ?

Ne vous souvient-il plus, — seigneur, — quel fut Hector ?

Me refuserez-vous — un regard — moins sévère ?

Je n'en mourrai pas moins, — j'en mourrai — plus coupable.

Mais à qui — prétend-on — que je le sacrifie?

Tout — le soulagement — où ma douleur — aspire.

Environné — d'enfants, — soutiens — de ma puissance.

Prit — insensiblement — dans les yeux de sa nièce.

Et tandis — que Burrhus — allait — secrètement. R.

Charlema — gne, empereur — à la bar — ^be fleurie. Et — des mâchicoulis — de for— me sarrasine.

Dans Tom — ^bre, d'une voix len — te psalmodiée. Un étôûrdissement — de se— ve et de croissance. Pourquoi ce choix? — Pourquoi — cet attendrissement ? Un ébiôûissement — remplissait — son tombeau. L'évanouissement — du vent — mystérieux.

Le refroidissement — lugu*-bre du tombeau.

Les superstitions — étaient — d'âpres enceintes. Semblait — le bâillement noir — de Téternité. V. H.

Le lecteur tirera donc cette conclusion que, dans les mots longs, c'est la quantité qui joue le rôle de la tonicité absente. Dans ces mots, à Taccent tonique final, et presque toujours rythmique, il faut ajouter rallongement d'une syllabe qui est ordinairement la troisième ou la quatrième avant la dernière. Or, comme pour notre oreille française il y a une certaine connexité entre l'intensité et la quantité, beaucoup de personnes font sentir cette syllabe longue en la tonifiant. C'est un vice de prononciation dont devront chercher à s'afl'ranchir tous ceux qui sont appelés à lire à haute voix. C'est, du reste, ce qui a donné lieu à l'erreur où sont tombés quelques auteurs en signalant dans les mots longs l'apparition d'un second accent tonique.

Mais le langage humain est inépuisable en ressources. Souvent, à défaut d'accents toniques, et quand la quantité est ou incertaine ou distribuée de façon à ne pouvoir remplacer l'intensité, les poètes, obéissant à une mystérieuse intuition, créent une sorte d'accentuation en faisant attaquer la syllabe occupant la partie forte de la thésis par une consonne forte, explosive ou sifflante. Voici quelques exemples, dans lesquels nous distinguerons, au moyen de grandes capitales, les consonnes destinées à frapper les syllabes placées à la partie forte de la thésis :

Ce fils — QUe de sa flam— me il me laissa — pour gage* Aux pieds — De votre roi — PRosternez-vous, — mon filsi

Et lui-mê— me à la mort — il s'est — PRécipité, Dieu !— quels Ruisseaux de sang*^cou-^lettT autour de moi. Prin— ces Dénaturés, — vous voilà — satisfaits. Loin — de S'épouvanter — à Taspect — de sa gloire. Oui, — c'esT Agamennon, — c'est ton roi — qui t'éveille. Des secrets — de Titus — est — le Dépositaire^ ' ' ' Depui s quand— croyez-vous — QUe ma grandeur— me touche? ' Mais — de vos alliés — ne vous Séparez pas. R.

L'impossibilité — de plier — les genoux.

L'a— ne S'arrêta court — et lui dit : — Je le vois.

Ils se bat— tent. Combat terri — ble, .corps à corps.

Jusqu'aux pieds — des chevaux — les Caparaçons — p^çident.

A la ta — ble où jamais — on ne Se rassasie.

Dans — le Ruissellement — formida — ble des ponts.

Ne se Rétractent point — parce qu'un gouf— fre aboie.

Gai— e et Questionnant — l'aïeul — sur les tombeaux.

La respiration — de Booz — qui dormait.

Alors — dans le Silence horri— ble, un rayon blanc. V. H.

Ces différents procédés se présentent fort souvent simultanément. C'est à leur emploi judicieux qu'est dû le puissant relief que nous admirons dans les vers des grands poètes. On pourrait les^ comparer à la touche large et ferme des grands peintres, qui accuse les traits distinctifs de chaque forme. Mais nous ne pouvons poursuivre plus loin cette étude. Ce que nous venons de dire, au sujet du rôle des consonnes, nous conduit jusqu'au seuil du chapitre où nous traiterons de Tallitération. Quant à la quantité, comme dans la langue française elle est précisément très incertaine, son emploi échappe à des règles fixes et dépend de l'oreille des

poètes. Toutefois, on jugera que, par l'accent rythmique, qui détermine l'allongement certain de la syllabe placée dans Tarsis, par les accents toniques, qui diffé- à

rendent en intensité et en quelque sorte en durée les syllabes de la thésis, et par une heureuse disposition des syllabes longues ou brèves, les vers français arrivent à produire sur l'oreille les mêmes effets que les vers grecs et latins. Les procédés employés peuvent paraître différents, plus qu'ils ne le sont en réalité; mais les sensations acoustiques qui en résultent sont absolument identiques. La versification française poursuit donc et atteint le même but que la versification grecque.

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