CHAPITRE IX
Ce chapitre est la conséquence naturelle de ceux, qui le précèdent. Bien que tout vers ne soit pas musical en ce sens que l'idée qu'il exprime peut ne pas être corrélative d'un sentiment, et par suite transmissible au moyen des sons , on doit affirmer qu'un vers quelconque n'est autre chose qu'une phrase musicale, et que son rythme, noté musicalement, est le point de départ obligé du musicien. Celui-ci, sans parler ici du mode et de la hauteur des sons, peut augmenter ou diminuer le temps des vers, et par suite le temps des éléments rythmiques et la durée des syllabes; il peut, au moyen de riches variations, développer le thème qui lui est fourni par le poète ; mais, sous la plus compliquée et la plus nombreuse instrumentation , on doit toujours retrouver le rythme du vers inaltéré. Linspiration musicale doit jaillir du vers, comme l'àme et la vie du germe qui les contient.
Je n'ai pas à m'occuper ici du développement musical. Je serais, d'ailleurs, absolument incompétent pour
traiter, même incidemment, un pareil sujet ; mais ce que je veux faire bien comprendre, c'est que composer un vers, c'est construire une phrase musicale, que les procédés du musicien et du poète sont les mêmes, bien que le second ne les emploie que par intuition, et que pour tous deux la délicatesse de Toreille est une condition absolue.
Nous allons donc examiner une à une toutes les formules du vers français et en faire sentir le rythme au moyen des notations musicales. Mais il faut que nous reprenions la question d'un peu plus haut et que nous déterminions la durée et la mesure de cette phrase musicale que nous appelons un vers.
L'hexamètre grec ou latin se composait de vingtquatre unités de temps, égales chacune à une brève, que nous représenterons par une croche. Les six pieds valaient chacun quatre unités de temps ou quatre croches et représentaient, par conséquent, six mesures à deux-quatre. Le premier vers de la première églogue de Virgile se scande ainsi :
— uu — kjkj — uu — — — u u
Tityre, | tu patu | Isb reçu | bans sub | tegmine | fagi.
Il se note donc musicalement, en ne tenant pas compte, bien entendu, de la hauteur des sons :
5 ! N N h- M^-JS T=^= ^ - N| I I r u -V ^p.^— 4
Ti- ty- re, tu pa- tu - laB re- cu-bans sub tegmi- ne fa - gi.
Le vers français de douze syllabes n'a que quatre accents rythmiques, qui déterminent les quatre arsis ou
temps forts et, par conséquent, les équidistances musicales du vers. Il doit remplir ainsi quatre mesures. Chaque mesure, étant le quart de la durée totale du vers, c'est-à-dire de vingt-quatre croches, contiendra six croches ; et tandis que Thexaraètre grec et Thexamètre latin se battaient à deux-quatre, le vers français se battra à six-huit. On peut arriver à la même conclusion par un autre raisonnement. Les syllabes frappées de l'accent rythmique sont longues par leur position dans Tarsis ; donc théoriquement leur valeur minima sera de deux unités de temps ou une noire; et comme en même temps un élément rythmique peut compter jusqu'à cinq syllabes, dont la première, valant une unité de temps ou une croche, se reporte sur l'arsis précédente, dont la dernière va occuper le temps fort de la mesure suivante, et dont les trois autres sont équivalentes à trois unités de temps ou à trois croches, nous dirons que chaque mesure doit être mathématiquement capable de six unités de temps ou de six croches.
Les musiciens, dans leur interprétation musicale, ne sont nullement enchaînés par cette mesure à six-huit. Mais, pour nous, cette mesure à six-huit nous représente très bien le mouvement de la récitation dans sa rapidité moyenne. Elle nous suffit pour notre démonstration, d'autant qu'elle ressort naturellement du vers, et dès lors, comme nous le verrons plus loin, s'applique fort heureusement à tous les mètres français et explique même leur formation.
Ainsi, un vers français peut se représenter en durée au moyen de vingt-quatre croches, divisées en quatre
mesures de six croches chacune. Mais nous savons que , par suite de la position invariable de Taccént tonique sur la dernière syllabe forte des mots, Tarsis et la thésis sont inversement disposées dans les mesures musicales et dans les éléments rythmiques ; par conséquent, la barre de mesure devra coïncider avec la barre idéale qui, dans les éléments rythmiques, sépare la thésis de Tarsis. La figure suivante fera comprendre très aisément cette disposition.
ler élément.
Thésis.
Arsis.
2e élément.
Thésis.
Arsis.
3« élément.
Thésis.
Arsis.
4e élément.
Arsis.
Ainsi qu'on peut s'en rendre compte , la première mesure de chaque vers se complétera au moyen du dernier temps fort du vers précédent , et la dernière mesure se composera avec le premier temps faible du vers suivant. Les vers français doivent être considérés comme commençant tous sur an temps faible et finissant sur un temps fort , le premier temps faible pouvant être rempli par un silence et battu à vide. On devra donc laisser ouvertes la mesure d'entrée et la mesure de sortie du vers, puisque la première n'est complète qu'avec le dernier temps fort du vers précédent, et la seconde avec le premier temps faible du vers suivant.
C'est au moyen de douze syllabes que nous devons remplir la durée que nous savons être égale à vingtquatre croches. Mais les quatre syllabes accentuées étant longues par position et équivalentes à une noire pointée ou trois croches, nos douze syllabes remplissent un minimum de temps égal à vingt croches. Les quatre croches restantes, une par mesure, sont, comme nous Tavons dit , pour le cas où un élément rythmique a quatre syllabes. Nous savons, en outre, que la première syllabe d'un élément de cinq syllabes se porte sur le temps fort précédent. Le temps de l'aspiration est pris sur le quatrième temps fort , et le repos de l'hémistiche sur le second. Ainsi le vers français remplit le temps normal de la période mélodique , soit en prolongeant la syllabe rythmique de Tarsis, soit, quand la construction et le sens le permettent, en remplaçant les syllabes absentes de la thésis par des silences équivalents. C'est pour cela que Talexandrin semble marcher à pas plus comptés que rhexamètre des anciens; son allure a un caractère plus solennel, plus pompeux, ou quelquefois il semble plus vide quand on le coupe par des temps de silence. C'est à ce développement un peu lent qu'a voulu remédier le vers romantique en resserrant les douze syllabes dans un temps plus court. Toutefois, le vers français, tel qu'il est constitué, offre cet avantage que, puisque nous ne pouvons soumettre nos syllabes à une quantité exacte et préalablement déterminée, nous trouvons dans chaque mesure une certaine durée qui est comme le jeu nécessaire à l'émission des syllabes plus ou moins Ion-
gues OU plus OU moins brèves de la thésis. C*est notre voix qui, guidée par notre oreille, se charge de donner à chacune des syllables placées dans le temps faible cette durée à peu près exacte que nous n*avons pu scientifiquement établir.
Il ressort de là qu'on ne peut noter dans la versification française que le rythme général correspondant à une formule déterminée par les nombres ; car tous les vers qui dérivent de celte même formule, tout en s'adaptant à ce rythme musical général, pourront différer dans la répartition des unités de temps de chaque élément rythmique. C'est, du reste, ce que nous avons démontré dans le chapitre précédent, en faisant voir comment un changement de position des accents toniques modifie le rythme général d'un vers. Il paraîtra, en outre, évident que la quantité certaine ou approximative des syllabes vient à chaque instant changer plus ou moins le rapport des parties composantes des éléments rythmiques.
Si, par exemple, nous considérons un élément rythmique de quatre syllabes, et si nous détachons, pour ne plus nous en occuper, la dernière syllabe accentuée qui forme le temps fort de la mesure suivante, les trois syllabes restantes seront représentées dans la formule générale par trois croches ; mais, selon les valeurs relatives de ces syllabes, le temps représenté par ces trois croches pourra être diversement divisé. En un mot, des éléments rythmiques d'un même nombre de syllabes peuvent différer entre eux quant à la proportion de leurs parties. Un temps égal à trois croches pourra être in-
différemment rempli par les diverses combinaisons sul* vantes :
Donc, tout vers français se rattache à un rythme musical général qui dépend de la proportion de ses parties composantes, c'est-à-dire des éléments rythmiques; et il a, en outre, un rythme musical particulier (dérivé du rythme général), qui dépend de la proportion des parties composantes des éléments rythmiques, c'est-à-dire des syllabes. Le tableau que nous allons dresser ne peut donc comprendre que les rythmes généraux, correspondant aux formules numériques sous lesquelles nous avons classé les vers. Si au-dessous nous inscrivons un vers, ce sera pour la satisfaction immédiate du lecteur ; mais il est bien entendu que le rythme musical particulier de ce vers restera à déterminer et pourra différer du rythme général par la proportion de ses syllabes. D'ailleurs, ce qui est le plus important à connaître tout d'abord, c'est le rythme général, car c'est de lui que dépendent le mouvement du vers et la mesure suivant laquelle ses parties principales sont ordonnées. Quant au rythme particulier, la voix, si elle est guidée par une oreille juste, le trouve et l'indique assez naturellement; mais on conçoit toute son importance dès qu'il sert de point de départ au travail du musicien.
Nous commençons par les rythmes du vers classique, et nous reprenons les formules dans l'ordre où nous les avons rangées ci-dessus. Le lecteur sait que la mesure est à siûo-hmt; il nous sera donc inutile de l'indiquer
devanl chaque vers. Nous remplaçons par des silences et par des soupirs le premier temps faible du vers lorsque celui-ci commence sur le temps fort; quant au dernier temps fort, nous le remplissons invariablement par une noire pointée, que la rime soit masculine ou féminine. L*aspiration se prend tantôt sur le temps fort, tantôt sur le temps faible du vers suivant, selon leur composition. Nous indiquons partout le repos obligatoire de l'hémistiche. Si nous marquons des repos dans d'autres parties du vers, le lecteur sait d'avance qu'ils dépendent du sens, et que, si celui-ci ne s'y prête point, la voix prolonge la tenue de l'accent rythmique jusqu'à ce qu'elle ait rejoint la première syllabe de l'élément rythmique suivant.
Les vers cités, soit Massiques, soit romantiques, sont tirés, sauf un très petit nombre, des séries d'exemples que nous avons précédemment donnés dans les chapitres V et VII.