FORME DÉRIVÉE
S'il re - vient? di - sent Ponce et Ramon. Qu'il re- vienne.
En résumé, les vers romantiques dans leurs formes dérivées ne concordettt pas, quant à la distribution de leurs syllabes, avec les vers classiques de même portée. Le lecteur pourra aisément s'en rendre compte en examinant, dans chacun des vers précédents, la place occupée par la sixième syllabe. Un exemple suffira. Voici un vers romantique de la forme simple 3— S — 4 :
Plus d'infants. — Neuf étaient tombés ; — un avait fui.
Nous allons, d'une part, forcer ce vers à rentrer dans le
DES RYTHMES DËRIVËS.
mode classique 3 — 3 — 2 — 4, et, d'autre part, le disposer suivant la forme dérivée 3 — 1 — i—i, qui est d'ailleurs celle qu'il prendra naturellement ; et nous mettrons en regard le rythme musical classique et le rythme musical romantique en faisant concorder les barres de mesure.
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*ç==tç=f^
Plus d'in-
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fants. Neuf é -
taient
tom-
un a- Tait
fui.
{Plus d'iu- fants.
Neuf é-taienttom-Iiés; un a - Tait fui.
Ces deux vers, qui ont la même portée mélodique et qui divisent le temps également, distribuent différemment leurs syllabes dans les temps égaux du vers. Ainsi donc, il n'y a aucune parité rythmique entre un vers classique et un vers romantique, même quand ils sont d'une égale portée mélodique. C'est là un phénomène remarquable qui ajoute un trait nécessaire au caractère de la révolution romantique. Le lecteur doit mieux voir maintenant combien cette révolution est profonde. Après un demisiècle de lutte, le vers moderne é conquis la liberté. Il possède aujourd'hui une richesse et une souplesse admirables, une variété de formes presque infinie, une pleine et forte sonorité et une rapide intensité d'effets. Mais, il ne sert de rien de le dissimuler, le danger que peut courir la poésie française naîtra de cette liberté même. La lecture d'un poète était jadis un délassement de l'esprit. L'eurythmie de l'œuvre se communiquait à l'âme du lecteur qui se délectait de la musique facile et
enchanteresse des vers. Aujourd'hui, la poésie exige de nous, avant que nous puissions la goûter, un travail préparatoire souvent pénible et une véritable fatigue intellectuelle. Tout d'abord nous devons mesurer la portée des périodes rythmiques et des périodes logiques, ainsi que les rapports variables qui les relient, déterminer le mode des vers, ce qui souvent est assez délicat par suite du grand nombre de ceux qui affectent, volontairement ou non, soit une forme pseudo-classique, soit une forme pseudo-romantique ; ensuite introduire sans fausser la mesure, au milieu de vers classiques, des vers romantiques de formes simples ou dérivées dans lesquels le rapport du nombre avec le temps est essentiellement différent. Et ce n'est pas tout encore : à chaque instant la lecture se complique d'enjambements inattendus qui agrandissent soudain l'horizon idéal , en même temps qu'ils doublent la période mélodique. Tel est le travail préparatoire, indispensable à la lecture d'un poème moderne. C'est là un véritable déchiffrement , toujours difficile à première vue, presque en tout semblable à celui que nécessiterait l'étude pénétrante d'une partition de Berlioz. Or, un pareil labeur, une aussi pénible ascension veut être récompensée par la magie du spectacle. Il faut que le but vaille les efforts que nous impose le poète.
Le vers moderne, il faut le proclamer bien haut, ne souffre pas la médiocrité. Il veut de puissantes et fortes pensées, dont les périodes, sévèrement arrêtées, obligent le lecteur, qu'entraîne la logique de l'idée, à sen-*tir le rythme en même temps que celui-ci se développe.
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Puisqu'on a voulu que le rythme ne fît jamais obstacle et se prêtât même à toutes les formes dé la pensée humaine, il faut de toute évidence que Celle-ci ait des contours certains et qu'elle soit mise en relief par une juste distribution de la lumière. La clarté de l'idée, telle est la condition essentielle de la complexité Rythmique.
J'ai cherché sans parti pris à découvrir les principes de la révolution romantique ; j'ai mis en évidence les lois du vers moderne, et j'ai fait un éloge mérité de la puissance des rythmes nouveaux. Mais je trahirais la vérité si je n'en montrais en même temps le danger ; si je n'osais dire que chez plus d'un poète moderne la richesse du rythme n'est parfois qu'une vaine prodigalité, la flexibilité du vers une informe dislocation et qu'enfin la sonorité des mots n'est trop souvent que celle du vide. Toute révolution aboutit à un débordement, si le cours n'en est réglé.
Plus que jamais le poète a besoin de maîtriser son ardeur; il doit désormais posséder la connaissance scientifique de son art, et, s'il le croit le plus noble, le croire aussi le plus difficile. Il doit surtout, avant de rechercher des procédés étranges et inaccoutumés, examiner si Tart des maîtres ne lui fournit pas des procédés simples et sûrs qui lui permettraient d'atteindre à la toutepuissance des effets qu'il ambitionne de produire. Le meilleur moyen d'émouvoir notre âme n'est pas de commencer par troubler notre intelligence. Quelques-uns des procédés employés par les poètes de notre époque sont ou enfantins ou vulgaires ; ils ne peuvent réussir que sur des esprits peu cultivés et dont le goût est à peine
formé; mais ils blessent et rebutent les esprits plus éclairés qui savent ce qu'il y a de séduction, de force insinuante dans les procédés délicats des maîtres. Ceux-ci, en effet, ont des clefs mystérieuses qui ouvrent les âmes. Pour s'emparer de nous, ils n'usent que d'armes invisibles, et ils nous séduisent par le charme irrésistible d'un langage dont nous n'apercevons même pas la traîne puissante. Ce sont ces procédés secrets que le poète devra s'efforcer de pénétrer. Mais, pour se les approprier, il lui faudra une application soutenue et une persévérante attention. C'est un devoir, d'ailleurs, pour la critique d'aider le poète dans cette longue et difficile étude, de l'introduire dans la connaissance scientifique d'un art qui est l'expression la plus élevée de la pensée. Nous allons donc entrer plus avant encore dans la connaissance de la versification française; et, après avoir étudié les rapports des sons du langage au temps et aux moments égaux dans lesquels ils se décomposent, nous allons étudier les sons en eux-mêmes et montrer, si ce n'est expliquer, les rapports des mots et des éléments dont ils sont formés avec les idées qu'ils représentent et avec les sentiments qu'ils transmettent.