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MÈTRES DES VERS VITESSES RELATIVES

5i — IO2 60

Si nous réduisons ce tableau aux mètres les plus usités de la poésie française, aux vers de trois, quatre, cinq, six, sept, huit, dix et douze syllabes, ils seront rangés dans Tordre suivant, en allant du plus lent au plus rapide :

5i — IO2 60

Ai-je besoin de répéter que ces nombres n'ont aucune valeur absolue? Ils signifient uniquement que les vitesses des vers de 12, de 10, de 7 et de 8 syllabes sont entre elles dans les mêmes rapports que les nombres 36, 40,

42 et 48. C'est, en général, cette vitesse relative du débit qui explique l'appropriation des mètres aux différents genres de poésie. On ne s'étonnera plus qu'un des plus vifs, celui de huit syllabes, ait été le vers privilégié de la poésie légère, du conte, par exemple, et que le vers de sept syllabes ait mieux convenu au style majestueux de l'ode.

A l'origine, avant l'adoption de l'alexandrin, le décasyllabe était notre vers héroïque. Il n'avait pas toute l'ampleur et toute la pompe de notre vers classique de douze syllabes, mais son inextensibilité en faisait une unité de mesure parfaitement appropriée à une éducation musicale rudimentaire. Nous avons vu ci-dessus que systématiquement on en était venu à l'allonger, en liant par le sens son dernier élément rythmique au premier du vers suivant. Par l'adjonction de cet élément rythmique de quatre syllabes, le décasyllabe remplissait vingt-quatre unités de temps, comme l'alexandrin. On obtenait ainsi la sensation d'un vers plus long, et on donnait au décasyllabe l'amplitude de l'alexandrin. Mais il n'en avait pas l'allure noble et grave, bien qu'en ayant la même longueur ; car sa vitesse, pouvant être représentée par 42, se trouvait plus grande que celle de notre vers classique dans la proportion de 42 à 36.

C'est ici le lieu de nous occuper des modifications du mouvement par suite des variations que peut subir la valeur de l'unité de temps. C'est un point dont on comprendra aisément l'importance. En effet, si on se reporte au tableau général que nous avons dressé des vitesses relatives, on verra que le vers le plus rapide

est le décasyllabe, lorsqu'il n'a que deux accents rythmiques. Tels sont ces vers d'Alfred de Musset :

J'ai dit à mon cœur^ — à mon faible cœur :

N'est-ce point assez — de tant de tris^e^se?

Et ne vois-tu pas — que changer sans cc^se, C'est à chaqne pas — trouver la douleur?

Il apparaîtra au lecteur qu'à ces vers si beaux de mélancolie, quoique sans langueur, on ne pourrait adapter un mouvement s'accordant avec l'idée que nous semblons donner de ce mètre, en disant qu'il est le plus rapide de la poésie française. C'est que nous n'avons parlé jusqu'à présent que de vitesse relative et non pas de vitesse absolue. Or, dans la versification, comme dans la musique, après avoir fait choix de la mesure, il est nécessaire de déterminer la valeur de l'unité de temps.

Supposons, par exemple, que nous prenions l'unité

de temps égale à — de seconde, ce qui est un mouve-

ment modérément accéléré, ni lent ni trop vif. Dans ce cas, le vers classique de douze syllabes, se composant de vingt-quatre unités de temps, se lira en 4 secondes, et le décasyllabe de Musset en 2 secondes, ce qui nous donnera une récitation de quinze alexandrins à la minute et de trente décasyllabes. Ce mouvement pourra nous paraître convenable pour le vers de douze syllabes ; mais il nous semblera beaucoup trop précipité, s'il s'agit du vers de dix syllabes à deux accents. Nous ne devrons donc imprimer ce mouvement à notre récitation

que lorsque nous aurons à lire des alexandrins. Si nous

prenons maintenant l'unité de temps égale à — de seconde, le vers de douze syllabes se dira en 6 secondes et ce décasyllabe en 3 secondes. En une minute, nous réciterons dix vers de douze syllabes et vingt vers de dix. Peut-être, cette fois, cela est-il un peu lent pour l'alexandrin ; mais ce mouvement paraîtra mieux convenir que le précédent aux vers d'Alfred de Musset. Si on le trouvait encore un peu vif, et si on désirait ralentir la récitation jusqu'à ce qu'elle ne donnât plus que quinze

de ces décasyllabes à la minute, il faudrait prendre

l'unité de temps égale à — de seconde. On voit donc

que le degré de lenteur ou de rapidité que l'on veut imprimer à une suite de vers isomètres dépend de la valeur que l'on attribue à l'unité de temps.

Dans le chapitre suivant, nous reviendrons sur les rapports des vitesses relatives des vers avec les sentiments que le poète cherche à exprimer, et nous tâcherons alors d'en pénétrer les secrets. Nous terminerons celui-ci, en examinant très succinctement, à un point de vue général, l'usage et l'emploi que la poésie française a fait de ces diverses unités métriques secondaires.

A l'origine, le vers de dix syllabes, à défaut de l'alexandrin, dont on n'avait pas encore apprécié toute la souplesse rythmique, ne fut lui-même employé que par les quelques poètes épiques qui illustrèrent les premiers temps de notre langue. Les vers de six, de sept et de

huit syllabes furent les mètres préférés des musiciens et des chanteurs, des romanciers et des conteurs. Les mystères, en qui se résumait alors tout le théâtre, les longues épopées galantes, familières et morales, se plaisaient à ces courtes unités métriques, qui se dévident si aisément dans d'interminables périodes. Elles convenaient à cet amour naïf du détail, qui exclue les points de vue généraux, pris de haut et à longue portée, à la familiarité d'une langue diverse et flottante, à l'esprit joyeux et prime-sautier d'une race qui ne s'était point encore élevée à la méditation philosophique et à la contemplation historique. Les hommes d'étude, dans le silence des cloîtres, s'avançaient lentement à travers les ténèbres vers la lueur aperçue de celte antiquité, dont le dernier rayonnement était alors l'unique flambeau du monde. Cependant, ignorants du passé, insouciants de l'avenir, les clercs et les châtelains chantaient, l'un ses passions naïves, l'autre ses gestes de guerre. On refoulait les grandes ou tristes pensées par crainte de la corde ou du bûcher, ou plutôt on en secouait le poids trop lourd, et chacun rythmait, en vers aussi courts que légers, les riens de la vie et de l'amour. Toutefois, de chaque époque et de chacun de ces gentils poètes, il reste quelques chefs-d'œuvre de grâce naïve ou badine et de délicate mélancolie, éclos dans un jour parfois unique de véritable inspiration.

Quelque grande que soit la valeur de plusieurs de ces petits poèmes, toutes ces unités métriques secondaires ont un grave défaut. Chaque vers se trouvant trop court pour fournir une période mélodique, celle-ci s'é-

tend sur un plus grand nombre de vers ; or, dès qu'elle atteint une certaine longueur, ses parties trop petites et trop multipliées deviennent difficilement appréciables. Pour remplir une période mélodique qui se carrerait sur six alexandrins, il faudrait douze vers de six, de sept ou de huit syllabes et vingt-quatre vers de cinq syllabes. Les périodes sont d'autant moins saisissables que le mètre est plus court; Mais ce défaut rend ces mètres plus faciles à manier, en apparence, que l'alexandrin. Les poètes médiocres, qui n'ont que des pensées indécises, y trouvent l'occasion d'une exhubérante improvisation. En poursuivant une période mélodique indistincte, on arrive à une prolixité sans fin. On en pourrait citer d'interminables exemples, dans lesquels les périodes succèdent aux périodes sans que l'esprit puisse apercevoir où une pensée finit et où une autre commence, sans que la voix elle-même puisse trouver un point fixe où se reposer. La récitation prend alors forcément un mouvement isochrone, qui oscille de rime en rime, en affaiblissant ou en éteignant les accents rythmique mobiles qui sont les déterminatifsdu rythme. Il se développe dans ces trop longues pièces en vers courts et isomètres un mouvemeiït uniforme dont la monotonie ne tarde pas à détruire toute harmonie. Nos pères cependant trouvaient un grand chÉtrme à cas grâces molles et languissantes ; leur esprit se plaisait aux jeux innocents des Muses.

Aujourd'hui, cette régularité rythmique nous est devenue insupportable, et on ne trouverait plus guère de poètes qui se décidassent à composer de longues suites

de vers isomètres de six, de sept ou de huit syllabes. Mais la versification française, riche en combinaisons de toutes sortes, a fourni dès longtemps aux poètes les moyens de remédier à la désespérante monotonie des longues pièces isomètres composées en vers courts. Ces moyens se rattachent à deux systèmes qu'il nous reste à étudier : premièrement, les poèmes à mouvements variés; deuxièmement, les poèmes à périodes mélodiques égales.

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