CHAPITRE XVI
Nous avons vu ci-dessus que les vers sont animés de vitesses relatives qui varient selon le nombre de leurs syllabes et selon le temps dans lequel celles-ci se répartissent. Chaque unité métrique a ainsi son mouvement propre. Les poèmes à mouvements variés sont donc ceux dans la composition desquels entrent des vers de différents mètres. Tels sont tous les poèmes destinés à être mis en musique, et que nous nommons opéras, cantates, etc. Tels sont d'autres poèmes de destination différente, parmi lesquels nous citerons laP^ycA^ et Y Amphitryon de Molière, et les Fables de La Fontaine. Enfin, telles sont encore très souvent les Odes, qui ont, comme les précédents, d'ailleurs, la faculté d'employer des vers à mouvements uniformes ou variés, mais qui, en outre, sont régulièrement composées de périodes mélodiques égales.
Nous aurions pu reprendre de plus loin cette question importante du mouvement ; car, dans un même vers, la vitesse des parties composantes peut changer. C'est ce
que nous avons démontré dans un chapitre précédent, en donnant pour exemple ce vers de Phèdre :
Dans le doute mortel dont je suis agité.
Nous avons fait voir, en employant les notations musicales, que le second hémistiche pouvait enfermer ses six syllabes dans onze, puis dans neuf, enfin dans huit unités de temps, et augmenter ainsi de vitesse à mesure que le temps diminue. Ce que nous dirons donc sur les vers de différents mètres pourrait s'étendre aux parties composantes d'un vers quoiqu'il soit. Mais, pour mieux embrasser notre sujet, nous préférons en restreindre l'étendue, et nous supposerons que les vers isomètres sont animés d'une vitesse uniforme, ce qui est vrai en ce sens qu'ils remplissent toujours le même temps au moyen d'un même nombre de syllabes, quelles que soient les vitesses relatives de leurs éléments rythmiques.
Quand nous parlons de Xeff^et qu'un vers produit sur nous, nous nous servons d'un mot extraordinairement complexe. Nous verrons plus loin à l'interpréter et à découvrir une relation au moins générale entre les rapports suivant lesquels se composent les sons et ceux suivant lesquels se combinent les pensées. Nous ne donnerons d'abord à ce mot qu'un sens purement phonique ; il nous servira à désigner pour l'instant la sensation générale produite sur l'oreille par une suite de sons, eTnous énoncerons cette loi, que les effets produits sont égaux aux forces qui les produisent. La force ici peut se résumer en un effort musculaire; mais que
d'éléments il nous serait indispensable de connaître pour calculer cet effort ! Cette force, dont nous usons à chaque instant sans l'analyser, variera comme l'intensité du son : il faut plus de force pour imprimer à une corde vibrante des oscillations plus étendues. Elle variera comme la hauteur du son, car il faut plus de force pour mettre en vibration une corde plus courte. Elle variera encore comme le nombre des éléments du son : il faut un effort plus grand pour prononcer dans le même temps la syllabe fra que la syllabe a. Enfin , elle augmentera comme la vitesse. Nous voyons donc que, pour mesurer les efforts musculaires capables d'émettre une suite de sons donnés, il nous faudrait tenir compte des intensités, des hauteurs, de la complexité des sons et de la vitesse.
On peut ne pas considérer ce calcul comme théoriquement impossible; quoique plus complexe, il serait du même genre que celui qui nous permet de mesurer le souffle nécessaire à faire sortir d'un tuyau d'orgue un son d'une intensité et d'une hauteur données. La formule qui nous rendrait possible le calcul de l'effort musculaire nous permettrait d'évaluer l'effet produit par une syllabe simple, puis composée ; par un mot, puis par un groupe de mots, etc. En fait, ce calcul, considéré dans toute son étendue, devient, il faut l'avouer, tout à fait chimérique. Nous donnerons donc à nos recherches des proportions plus modestes, et nous conclurons en disant que, toutes circonstances étant supposées égales, les effets produits par deux vers, correspondant exactement aux forces qui les ont produits,
sont entre eux comme les vitesses. Par conséquent, ces effets seront entre eux comme les accélérations de vitesse, c'est-à-dire que Teffet augmentera ou diminuera en même temps que la vitesse.
Étant donné des vers de différents mètres, il est clair qu'ils s'attachent diversement les uns aux autres. Mais tous les cas se ramènent à ces deux-ci : ou bien le vers de plus petite vitesse précédera le vers de plus grande vitesse, ou bien le vers de plus grande vitesse précédera le vers de plus petite vitesse. Dans le premier cas, nous aurons une augmentation, dans le second une diminution d'effet, qui correspondront l'une à une accélération, l'autre à un retard. Replaçons sous les yeux du lecteur le tableau des vitesses relatives des vers dont la poésie française fait le plus souvent usage :
Nous allons assembler ces vers par couples, en plaçant d'un côté les combinaisons qui donnent lieu à des accélérations, de l'autre celles qui produisent des retards. Quand deux vers de même vitesse se suivent, il n'y a ni accélération ni retard. Dans ce cas, l'accélération est égale à zéro. Donc, à priori, toute accélération sera indiquée par une quantité positive, et tout retard par une quantité négative. Nous disposerons le tableau d'ensemble des couples métriques dans un ordre que les
yeux puissent facilement saisir, en suivant la progression des accélérations et des retards.