VERS 1. VERS 2. VERS 3. VERS
S. 1 : 2 — 4-3 — 3||3 — 3||4 — 2 — 3 — 3||2 — 4|| S. 2: 3 — 3 — 3 — 3||2 — 4||1 — 5 — 1 — 5||3 — 3|| S. 3 : 2 — 4 — 3 — 3||2 — 4||3 — 3 — 4 — 2||4 — 2|| S. 4 : 3 — 3 — 3 — 3 II 3 — 3 II 3 r-3 — 2 — 4 II 3 — 3 II S. t) : 1 — 5 — 1— 5||3 — 3||4 — 2 — 3 — 3||3 — 3!|
L'examen de ce tableau rend sensible aux yeux la différence qui existe entre le système grec et le système français. Dans le premier, étant donné le rythme de la première strophe, toutes les autres devaient le reproduire exactement; tandis que dans le second, qui est le nôtre, toutes les strophes, tout en se disposant sur des périodes mélodiques égales, ont la liberté de modifier le rythme de chaque vers, liberté précieuse qui rachète amplement l'esclavage que les coïncidences pé- . riodiques du rythme et du sens imposent au poète. Ainsi apparaîtra dans tout son jour Téconomie différente d'une ode grecque et d'une ode française. Pour bien marquer cette différence dans le langage le plus simple, nous dirons que, dans l'ode grecque, toutes les strophes Se disent exactement sur le même air; tandis qlie dans l'ode française, chaque strophe, semblable à la première dans ses périodes rythmiques, se chante sur un air légèrement différent de celui qui s'adapte à la première. Mais il ne suffirait pas, pour remonter du
système français au système grec, de ramener tous les vers correspondants au même rythme, car le lecteur a bien compris que nous n'entendons parler ici que des rythmes généraux et non particuliers. Or, il faudrait précisément, pour rentrer dans le système opposé, que nous puissions former nos vers sur un même rythme particulier, ce qui nous est impossible, ou du moins extrêmement difficile, vu l'incertitude de la quantité syllabique.
Nous déduirons de ce que nous venons de dire deux observations importantes. Premièrement, dans la mise en musique d'une ode, le musicien devra tenir compte, pour chaque strophe, des nuances de rythme que présentent les vers correspondants ; car ces nuances sont une conquête précieuse de l'ode française, et notre oreille trouve un grand charme dans cette légère variété du rythme. Deuxièmement, un poète composant une ode destinée à être chantée par des masses populaires, ou une chanson, bref une pièce lyrique quelconque à laquelle il soit nécessaire de n'adapter qu'un accompagnement très simple ou un air bien déterminé une fois pour toutes, devra s'astreindre à ramener les vers correspondants jje ses strophes ou de ses couplets à un même rythme général. La non-observation de cette règle est cause que le peuple ne retient ou ne trouve plaisir à chanter (et en cela il a raison) que les strophes d'une ode ou les couplets d'une chanson qui s'adaptent à l'air, généralement fait sur la première strophe ou sur le premier couplet.
Quant aux rythmes particuliers des vers, le poète n'a
pas à s'en préoccuper scientifiquement, sauf dans quelques cas; son oreille, d'ailleurs délicate, est le seul juge qu'il doive et qu'il puisse consulter. Notre voix, guidée par notre oreille, suffit à ces nuances presque imperceptibles, que nous savons d'instinct introduire dans le chant aussi bien que dans le langage ordinaire.
Cependant cette liberté rythmique, qui est une conquête de l'ode française, et que nous venons de mettre en lumière, a sa limite dans l'intégrité nécessaire des périodes mélodiques. Toutes les strophes doivent pouvoir s'adapter à une période musicale d'égale portée, et dans chaque strophe les vers correspomlants doivent s'adapter aussi à des phrases musicales de même portée. L'isométrie est une conséquence de la symétrie. On doit donc apporter une grande attention à ne pas faire surgir dans un vers un accent supplémentaire qui changerait un monomètre en dimètre, un dimètre en trimètre, etc., et vice versa. En particulier, quand des alexandrins entrent dans la composition d'une strophe, on ne peut impunément passer du mode classique au mode romantique. Je voudrais, avant de clore ce chapitre, fournir un exemple des différentes pe^urbations que ce changement de mode apporte dans là portée des périodes mélodiques. Je prends trois strophes consécutives dans la pièce de la Légende des siècles, intitulée : Booz endormi. Ce petit poème est, à la vérité, d'un genre mixte, entre l'épique et le lyrique, et ma critique ne s'adresse donc pas précisément à lui. Si je le choisis, c'est à cause de la clarté de l'exemple; c'est encore
parce (ju'il m'offre dans trois de ses strophes les phénomènes» divers que je veux faire ressortir, et qu'il contient deux vers sur lesquels j'ai déjà eu l'occasion de m'arrêler. Voici ces strophes :
Donc, Booz — dans la nuit — dormait — parmi les siens. Près des mcu — les, qu'on eût pri — ses pour des décombres, Les moissonnewr^ — couchés — faisaient — des groupes nombres ; Et cec2 — se i^assait — dans des temps — très Oinciens,
Les tribus — d'Israé/ — avaient pour chef — un juge ; La ter — re, où l'homme errait — sous la ten — te, inquir^ Des emprein — tes de pieds de géants — qu'il voyait, Etait encor — momUé — e et mol — le du dé/wge.
Comme dorm«2^ — Jacob, — comme dor^nait — Judith, Booz, — les yeux ferme*-, — gisait — sous la feuiUée; Or, la por — te du ciel — s'étant — entre-bâil/e'e Au-dessM5 — de sa té — te, un son—gQ en descendit.
Voici le tableau des rythmes numériques des trois strophes. Les vers sont séparés par un double trait vertical.
S. 1 ; 3-3—2^4 II 3-4—5 || 4-2—2—4 || 3—3-3-3 || S. 2 : 3—3—4—2 || 2—4—3—3 || 3^6— 3 || 4-2—2—4 || S. 3 : 4-2— %-2 H 2—4—2-4 || 3—3-2-4 || 3—3—2—4 ||
De ces trois strophes, la troisième seule est composée de quatre vers à forme classique ; elle se carrera donc sur une période mélodique de seize mesures ; tandis que la première et la seconde, qui contiennent chacune un vers de forme romantique, ne pourront s'adapter qu'à une période de quinze mesures, à moins que le musicien n'altère le rythme des vers. En outre, bien que
la première et la seconde strophe aient la même portée mélodique de quinze mesures, comme les vers jomantiques n'y sont pçis symétriquement placés (c'est le second dans la première strophe, et le troisième dans la seconde), on voit qu'il y aura inégalité entre les secondes et troisièmes périodes mélodiques secondaires, qui seront, dans la première strophe, de trois, puis de quatre mesures et, dans la seconde, de quatre, puis de trois mesures. Le lecteur doit comprendre la gravité des perturbations que ces défauts d'isométrie produisent dans le rythme musical. Sans doute le lecteur pensera que toutes les strophes, et celles-ci en particuher, ne sont pas destinées à être réellement mises en musique. Je raccorde ; mais mes observations portent de toute leur force sur les poèmes essentiellement lyriques. Cependant, la récitation est par elle-même une exécution musicale, et je crois qu'il sera toujours prudent aux poètes de tenir compte de la délicatesse et de la précision de notre oreille, L'oreille est beaucoup plus habile à mesurer le temps que l'œil à mesurer l'espace. La poésie doit donc prendre garde de ne pas violer, sans précautions, les lois fondamentales auxquelles obéit la musique, cet art basé tout entier sur l» précision rythmique de l'oreille.