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V. ce mot

MADRAGUE. Mot qui vient du grec mandra , étable. C'est tin grand parc formé par des filets tendus à la mer, et dans lequel on renferme les thons comme un troupeau dans une étable. On n'emploie ni piquets ni perches pour tendre ces filets ; mais on les assujettit sur le fond par un poids de pierres tellement considérable, qu'il en faut 400 quintaux pour une grande madrague. Ces filets sont tenus verticalement par ui e grande quantité de nattes de liège, qui ont un pied en carré. Les parois de ces parcs sont affermies par un grand nombre de cordes ( voy. la PL 40, iVô. /), longues de 40 à 5o brasses , et frappées d'un bout sur la corde qui borde les têtes des filets, et de l'autre à une ancre que l'on a mouillée au fond de la mer.

Le but de cette pêche est d'arrêter les thons qui vont à une petite distance de la côte , ainsi que quelques autres poissons, en les engageant à entrer dans la madrague au moyen d'une grande chasse de filets AB y N°. I , que l'on nomme queue de la madrague, et qui , s'étendant depuis la côte jusqu'à la madrague , a quelquefois i ,000 brasses de longueur.

On ne connaît point d'établissement de pêche qui prouve mieux que la madrague jusqu'où peut aller l'industrie des pêcheurs. Il existe plusieurs des établissemens de ce genre en Provence qui excitent la curiosité des voyageurs; mais avant d'en parler, nous devons remonter à l'origine de ces industrieuses pêcheries.

Noël de la Morinière , dans son Histoire des Pêches, nous fait connaître qu'on s'est servi d'abord , pour former des enceintes propres à arrêter et à enfermer le poisson, de joncs, de bois, de pierres. C'est avec ces matières qu'étaient composées les espèces de madragues imparfaites que , dans les derniers siècles , on a trouvées chez différens peuples sauvages, aux embouchures des rivières; mais l'invention des filets a procuré de grands avantages pour former de vastes labyrinthes.

La pêche du thon chez les Grecs était d'une haute importance ; elle se pratiquait avec des filets sédentaires, fixés sur les bords de la mer. On formait de grandes enceintes le long des rivages de la Méditerranée et du Pont-Euxin, soit avec des filets, soit avec des joncs fortement tissus : ce furent les premières madragues chez cette nation. Plus tard, les Romains en établirent de semblables, et les fabriquèrent avec la plante qu'ils nommaient spartium , sparte. Les thons se portaient d'eux-mêmes dans ces enceintes : on les y arrêtait au moyen d'autres filets déployés en différens sens, et on les enfermait comme un troupeau. On a faussement cru que la manière de les pêcher avec des courantilles volantes, au milieu même de la mer, comme on le pratiqT^e sur les côtes méridionales de la France , n'avait été

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trouvée que i5 à 16 siècles plus tard par les pêcheurs de Marseille j il suffit de consulter Aristote, pour s'assurer que ce procédé était en usage de son temps.

Les habitans de Gadès, aujourd'hui Cadix, furent, suivant Suarez, les premiers de l'Espagne qui, dans les temps anciens , s'occupèrent de la pêche du thon , et donnèrent à ce poisson les préparations convenables. Ils se servaient, pour cette pêche, de madragues, dont l'usage leur avait été enseigné par les Phéniciens, qui le répandirent dans toutes les colonies qu'ils fondèrent successivement depuis Eraporias jusqu'aux colonnes d'Hercule, et qu'ils étendirent dans le grand Océan , sur la côte d'Afrique.

Ces établissemens se répandirent sur les côtes d'Italie et de Sicile. 11 y avait à Cosa sur-tout une lonnare célèbre, et réputée la plus productive de toute la mer Tyrrhénienne. Strabon , qui vivait dans le premier siècle de l'ère chrétienne , fait déjà mention des tonnares ou madragues de l'île d'Elbe; d'autres établissemens semblables étaient placés sur la côte qui lui est opposée , et en Italie.

Description de ta madrague.

Nous avons dit que la madrague était un grand parc formé par des filets assujettis sur le fond de la mer par des pierres, tenus verticalement par des lièges, et affermis sur les parois par des cordes; et que cette pêcherie , qui se pratique en Provence , excitait à un haut degré la curiosité des voyageurs. C'est en effet un spectacle admirable que cette pêche lorsqu'elle est abondante : on y voit quelquefois 7 à 800 poissons, dont quelques-uns pèsent i5o livres, rassemblés dans un seul compartiment (le corpou ou la mort, PI. 40, N°. II ,Jig. i , op, tt)^ dans lequel plusieurs de ces poissons, ainsi emprisonnés, font des efforts incroyables pour se défendre contre ceux qui veulent les prendre. On voit encore à cette pêche nombre de pêcheurs qui se jettent dans le même filet où sont les poissons, pour les harponner, les assommer, ou les saisir à force de bras lorsqu'ils ne sont pas fort gros ; car il y en a qui ne pèsent que 25 livres et même moins. Le combat qui se fait entre les pêcheurs et les poissons ; les clameurs des spectateurs , où se mêle souvent l'harmonie de plusieurs cors de chasse, joints à la légèreté et à l'activité des pêcheurs provençaux, font un spectacle très-amusant, et qui ne sort point de la mémoire des voyageurs qui l'ont vu. Ils en parlent toujours avec une sorte d'enthousiasme ; mais toute leur attention s'est portée à la chambre du corpou ou de la mort, et à peine ont-ils une légère idée du reste de la madrague, qui néanmoins est tout autrement digne d'admiration. Oserait-on effectivement imaginer, si on ne l'avait pas vu, qu'on puisse tendre dans la mer une enceinte de filets qui, pour les plus petites madragues , a i3o brasses de longueur sur 28 à 3o de largeur, et dont le pied, chargé de beaucoup de pierres, est calé dans l'eau à la profondeur de 20 ou 25 brasses, et la tête soutenue à fleur d'eau par une grande quantité de nattes de liège? Joignons à cela nombre de compartimens formés par des filets d'aufie, qui sont bordés

à la tête et au pied par de grosses cordes de même j hauteur

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matière , et en outre une chasse ou queue formée des mêmes filets, qui, s'étendant de la madrague à la terre, a depuis 200 jusqu'à 1,000 brasses et plus de longueur. Il faut pourtant que ces grands établissemens, affermis seulement par des cordes qui répondent à des ancres, soient établis avec assez de solidité pour résister aux vents, aux courans et aux efforts de ces gros poissons. De plus, il faut que ce parc soit assez exactement clos dans toute son étendue pour ne permettre à aucun poisson de s'échapper 5 car s'il s'en échappait un, il serait bientôt suivi de tous, l'instinct de ces poissons étant de se suivre les uns les autres.

Voilà une idée générale de ces belles et grandes pêcheries : les détails où nous allons entrer ne les rejidront que plus dignes d'admiration.

Il faut établir la madrague sur un fond d'algue , qui n'ait pas plus de 20 à 25 brasses de profondeur : ce qui oblige de la placer tantôt plus loin et tantôt plus près de la terre.

ce J'ai vu, dit Duhamel, la grande madrague de Bandol, PL 4o, iV^'. /,• et quoique je n'aie pas été à portée d'examiner celles de Toulon , qui sont moins grandes , je me trouve en état d'en donner une description très-exacte, que je tiens de M. Broquier, sous-ingénieur constructeur de vaisseaux à Toulon. 33 A oici cette description :

Madrague de Toulon. — La madrague N". II est placée au nord de la montagne des Signaux, c[ui est au midi de l'entrée de la rade de Toulon : elle est tendue à 200 brasses ou environ de la côte. Ainsi sa chasse ou queue doit avoir une pareille étendue. La longueur de cette madrague est de 122 brasses j savoir, lachambre^i 16 brasses 5 celle /?, 27 brasses; celle o, 20 brasses; celle cotée a, 28 brasses; et la cinquième j)/, 3i brasses.

Ces différens compartimens ont chacun leur nom particulier, et ces noms sont très-différens de ceux employés à Bandol, et que l'on rappellera en parlant de la grande madrague iV"°. /.

La première chambre y se nomme à Toulon le bourdûunoro ^ la seconde j3, qui forme la grande entrée, s'appelle \efarati} la troisième o, le gardy ; la quatrième q, le pickou; la cinquième y est composée de trois parties, qui ont aussi leurs noms particuliers : la première ghjk, longue de 18 brasses, s'appelle \q gradou ; la seconde kzop, le gravicheli ou gravichelli ; sa longueur est de 8 brasses ; enfin la troisième optt, quia 5 brasses, se nomme le corpou.

La grande entrée ae est de toute la longueur du farati. Cette partie n'est point garnie de filets, et ne se ferme jamais.

La largeur de la madrague en ut, en ad et en fe, est de 28 brasses. Elle en a 7.5 en b c ^ j8 en g/i, qui est l'entrée du gradou ; et elle se réduit à 5 brasses à l'extrémité du corpou tt.

Quoique cette madrague ne soit établie qu'à i5 brasses de profondeur, on donne aux filets qui en forment les murailles 21 brasses de hauteur, pour qu'ils aient du jeu sur un tiers de la hauteur du filet. Ainsi, lorsque le fond a 16 brasses, le filet des murailles doit avoir de 23 à 24 brasses de

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Les mailles de ce filet sont de 1 1 à la brasse , qui est de 5 pieds 3 pouces.

Les filets qui torment l'enceinte des madragues sont de simples nappes , dont le pied est assujetti au tond de la mer par des pierres, et la tète retenue à la surface de l'eau par des nattes de liège. Ainsi, il n'y a point de filet tendu sur le fond de la mei d'une muraille à l'autre.

Les libans ou ralingues qui bordent le filet, haut et bas, doivent être très-forts j ceux des murailles ont 6 pouces de grosseur.

La bouniounoro f et le gardy o ne sont séparés de la chambre de la grande entrée p que par une demi-cloison aq, em: de sorte que la 2)artie d q et qqWq fm sont tout-à-fait ouvertes.

L'ouverture b n du pichou q est fermée par un filet dont les mailles ont environ 1 8 pouces en carré. Il doit être exactement tendu : on ne le laisse jamais tomber; les poissons traversent librement ses mailles.

Enfin, la porte de la dernière chambre g, h est fermée par un filet dont les mailles sont d'environ lO à 1 1 à la brasse. On le fait tomber cpand on veut faire passer le poisson dans le corpou. Comme l'arrangement de cette porte est assez ingénieux, il convient d'insister un moment sur cet objet.

A chaque coin h et g, on place une pièce de filet triangulaire, y/^^ 2 et 3, qu'on nommegiron, et dont les trois cotés, qui sontégaux, ont chacun i8 brasses. Le càté gl est cousu perpendiculairement au filet de la muraille, à l'endroit où est la porte: en sorte que la pointe / est tout-à-fait au fond de la mer, et le côté /, s,fig. 2, est cousu avec le côté vertical du filet de la porte , de manière que lorscju'on laisse tomber celle-ci, les pointes s àes girons l'accompagnent jusqu'au fond de la mer, et lorsqu'on veut la fermer, en halant sur les covAesff,^g. 2 , les girons se reploient sur les côtés, et servent à joindre exactement la porte avec la muraille ; ce qui empêche que le poisson ne puisse s'échapper entre deux. La porte y, N° . III, est fermée, et les girons plies sur les côtés sont marqués par mn, nn. Il reste à faire connaître, dans la fig. i àuN°. II, la dernière chambre j', qui est celle de la mort du poisson , et qui devient par là la plus intéressante. Nous avons dit qu'elle est composée de trois parties , qui sont formées de trois sortes de filets joints bout à bout , les uns aux autres , par des noeuds qui en réunissent les mailles.

Le premier de ces filets y, qu'on nomme le ^r-7dou , a ses mailles de i5 à la brasse. Il est arrêté par un de ses côtés h ,fig. 4, au fond delà mer, au moyen d'une corde, à chaque bout de laquelle est une pierre qui pèse 2 quintaux, ll,fig. 2. C'est à cette porte qu'est aussi arrêtée par le bas la porte dont nous venons de parler. A cette même corde enfin est cousu un troisième filet d'environ i5 brasses de long, qui s'étend dans la chambre q dite du pichou, et qui est destiné à empêcher que le poisson ne puisse passer par-dessous cette corde dans le cas où elle viendrait à se lâcher un peu.

Ce gradou, dans la moitié de sa longueur, traîne ou fond de la mer, et l'autre moitié s'élève par degrés en faisant la coquille.

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Le gravichellî z, qui vient après, et dont les mailles plus serrées sont de 18 à la brasse, s'élève toujours de plus en plus.

Enfin le corpou o , dont les mailles sont presque entièrement fermées, vient se terminer obliquement à la surface de la mer, c, fig. 4-

Ces trois filets forment ensemble un plan incliné un peu concave. Il faut remarquer que, dans cette dernière chambre, les filets des murailles doivent suivre, quant à la grandeur des mailles, celles des filets du fond qui leur correspondent , ou plutôt ce sont les mêmes filets qui forment les murailles et le fond.

Le corpou est c|uelquefi)is de chanvre , mais le plus souvent d'auffe , comme tout le reste , à la difrence près que les cordons en sont beaucoup plus forts.

Pour pêcher le corpou, on attend que le poisson se soit rendu dans le pichou q: c'est dans cette seule chambre que l'on fait la chasse. On se sert, pour cela, d'un filet d'environ 28 brasses de largeur, lesté, par un de ses côtés, avec des bagues de plomb , et cju'on place d'abord verticalement encb, tout près de la porte, de manière que les plombs effleurent le fond sans s'appuyer dessus. On le promène ensuite dans le pichou , en le faisant avancer toujours bien tendu de b vers /^ et de c vers g, par le moyen de deux bateaux , qui en retiennent les angles supérieurs. Le filet dont nous parlons s'appelle V engarre , et la manœuvre ens^arrer le poisson. Tant qu'on chasse Ou qu'on engarre dans le pichou q, on tient la porte du gradou abaissée ou ouverte. Le rey oii chef, pendant cette manœuvre, est en vedette sur un bateau a ,fig. 1 j pour observer l'entrée du poisson dans le gradou y, et on ne relève le filet qui ferme la porte que lorsqu'il en donne le signal . Lorsque les bateaux qui chassent sont arrivés , l'un en i^, l'autre en g, le bateau a commence à soulever le gradou ; et pour cela sept à huit hommes, qui sont tous placés sur le même bord, ayant l'estomac appuyé sur le plat-bord, saisissent le filet avec leurs mains et halent dessus. V. le N° . III àe la PL 40.

Avançant toujours dans cette situation , ils rejettent à la mer la portion du filet qu'ils ont amenée à la surface de l'eau , et le bateau passe par-dessus. Lorsque le bateau a traversé le gravichelli z,Jig. 1, iV°. //, et qu'il est arrivé au corpou, on accroche le filet au plat- bord de ce bateau, comme il est déjà accroché au bateau qui est au bout du corpou et aux deux autres qui sont sur les côtés, ce que l'on voit à la^^. N°. III. Par cette manœuvre, tout le poisson qu'on a conduit dans le corpou se trouve presqu'à la surface de l'eau , où on le prend quelquefois en le harponnant, ou en l'assommant, ou à bras; car il y a des pêcheurs qui se jettent dans le filet pêle-mêle avec le poisson , pour le saisir à force de bras.

Les bateaux qu'on met à la tête et aux deux côtés du corpou sont destinés à empêcher que le poisson ne s'élance lorsqu'il se sent resserré , et qu'il ne tombe à la mer ; précaution nécessaire , puisqu'il I arrive souvent que des poissons qui s'élancent pour I franchir le filet retombent dans les bateaux.

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