DE LA PECHE DE LA MORUE
L'importance de cette pêche nous oblige à donner cjuelques détails sur son histoire, les épot[ues et les lieux où elle se pratique, les instrumens qu'on j emploie , et les réglemens dont elle a été l'objet.
L Note sur L'histoire de la pêche de la morue.
M. Noël , dans son Histoire générale des Pêches, donne des renseignemens étendus sur celle de la morue : nous en extrairons une grande partie des documens qui entreront dans cette notice. Cet auteur observe que la morue proprement dite ne fut connue ni des Grecs ni des Romains ; et que par la dénomination ^osellus ou de gadus , cm- ])loyéu par les Romains, il faut entendre une ou plusieurs espèces de la même famille, que possède la Méditerranée.
Les actes les plus anciens qui se rapportent à la [)êche de la morue remontent vers la fin du IX*'. siècle.
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On péchait ce poisson dans les eaux de l'île de Helgeland en 888; on en exportait même une certaine quantité pour l'Angleterre. La pêche s'en faisait en pleine mer, loin des côtes , circonstance qui suppose l'emploi d'un grand système, non de filets, mais de lignes ; car Pusage des premiers n'a été introduit que 8 siècles plus tard. 11 est au moins certain cju'à cette époque la pêche occupait en Norwege une multitude de bras, et il convient de faire remonter à ces temps éloignés les privilèges de pêche dont jouissait Vaagen , l'une des plus anciennes villes du Nordland ; c'était l'estaple où tous les pêcheurs norwégiens et Fennes étaient obligés d'apporter leur poisson avant de le vendre aux habitans des montagnes.
Eystein, prince pacifique et bienfaisant, fit bâtir, en 1 1 20 , une église à Yaagen, avec des cabanes pour les pauvres c|ui se livraient à la pêche. Ce prince, forcé dans une assemblée publique d'exposer ce qu'il avait fait de remarquable et d'utile depuis cju'il était: sur le trône, ne manqua pas de citer l'établissement de Vaagen.
Le Lofodea , où se réunissaient, à la fin de l'hiver , les pêcheurs de toutes les côtes de la Norvv^ege , est un espace de mer qui a emprunté son nom de celui du district territorial dont il fait partie dan* le Nordland. Il s'étend depuis Moskôenass jusqu'à Vaagen, dans le nord-ouest; il a environ 9 milles (le long sur quelcjues milles de large. Les îles principales qui en forment l'enceinte sont au nombre de sept. Des courans très-rapides régnent autour de ces îles. C'est là que se rendent tous les ans, daiKS le mois de février, des millions de morues cjui arrivent de la mer Glaciale Cette pêcherie , cjui ne le cède pas à celle du banc de Terre-Neuve, est encore aujourd'hui la plus renommée de tout le Nord Depuis 900 ans qu'elle est fréquentée par les pêcheurs, les morues n'ont jamais manqué de s'y rendre; elles y viennent frayer sur des fonds sablonneux trèsfavorables à la pêche, entre lesquels on distingue ceux de Vaagen, de Kabelvog, d'Henningsvar, de Skroven, etc. Il est constant cpie l'affluence périodicjue de ces poissons est due à la position particulière et privilégiée du Lofoden, c|ui représente une espèce de mer intérieure, mise à couvert des tempêtes par des îles qui, leur opposant une barrière naturelle, contribuent à maintenir l'eau dans la température nécessaire à l'accomplissement du frai, qui s'opère au mois de mars.
La pêche de la morue et des autres espèces de la même lamille susceptibles d'être salées ou séchées acquit une grande importance cjuand les Norwégiens eurent peuplé l'Islande, conquis les îles Orkney, les Hébrides, l'île de IVIan et la partie septentrionale de l'Irlande.
Dans le cours des siècles suivans, on voit les côtes de Helgeland , du Nordland, du Finiuarck, de l'Islande, fréquentées par une foule de pêcheurs tant nationaux qu'étrangers, qui , après avoir salé et séché le poisson sur les rothers voisins des fonds de pêche, l'exportaient dans l'Europe occidentale, dans les ports de la Baltique. Avec le temps, la ville de Bergen seconda les progrès de ce commerce. Les marchands de la Confédération llanséalique ayant
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établi un comptoir dans cette ville en 1278, les Norwégiens trouvèrent plus coinmode de vendre à ces étrangers leur poisson, que de le porter euxmêmes dans les autres contrées.
La consommation s'augmenta de plus en plus quand les Slaves turent convertis au christianisme et eurent adopté l'usage du poisson dans les jours d'abstinence, et quand les Croisades, dirigées par l'Ordre Teutonique, en 122^ , eurent étendu et pro page la religion chrétienne en Pologne. La Baltique oflrit de si grands débouchés dans sa partie orientale, que la pèche du Nord put à peine y sufïlre. Le commerce avec l'Allemagne par l'Elbe ne le cédait poini à celui que la \istule ouvrait avec la Pologne : c'était de hi morue fraîche qu'on expédiait pour ces contrées; car le sel étant une denrée assez rare dans le Nord, les pêcheurs ïie pouvaient saler qu'une petite partie tle leur poisson. En i33i , il est fait mention de la morue sèche, stockfisch , sous Waldemer II, roi de Danemarck, comme d'un poisson qui était préparé sur les côtes de Norwege. \aagen, <|ui continuait d'en être l'entrepôt, se maintint dans cette jouissance jusqu'à l'époque où le nombre des villes s'étant accru , ses privilèges en reçurent quelque atteinte, chacune d'elles voulant profiter des avantages de sa situation particulière.
La pèche de la morue ne ilorissait pas moins en Islande, et en 1412 on compta trente gros bàtimens étrangers qui y faisaient cette pèche.
Depuis long -temps, l'Ecosse occidentale et les Hébrides se livraient avec succès à la même pêche : elle s'y pratiquait sur les bancs de Barra et sur plu sieurs autres, entre les Hébrides et l'Irlande, dont les fonds sont très-poissonneux. M. Noël pense que les Espagnols, les Biscayens et les Basques allaient pêcher dans ces parages à la faveur des concessions qu'ils avaient obtenues des seigneurs des îles, parce qu'ils en usaient encore ainsi dans le XIV*. siècle. Ils faisaient sécher leur poisson dans les havres du royaume d'Angleterre et sur les côtes du duché de Bretagne, ainsi que cela résulte d'un, traité conclu en i35i enti'e les Anglais et les sujets du roi de Castille. Comme le banc de Terre-Neuve n'était pas encore découvert, la |)êche faite au nord de l'Irlande et à l'ouest de l'*Ecosse fournissai^ le poisson nécessaire à la consommation de l'Espagne. En i353, les villes du Portugal et des Algarves firent un semblable traité.
La morue préparée en sec , en Angleterre , s'appelait aussi 5^oc^.sc// dans le XlVe. siècle. En i3o6, elle est citée sous ce nom dans les droits de pontage de Londres, sous Edouard l^^r. ]^n iSSy, il est question du stockfisch de tJainl-Botulph, petit port de l'Ecosse orientale, ainsi que du lingue et du merlus. Il est probable qu'à cette époque on donnait, comme aujourd'hui, le nom de stockfisch tant à la morue qu'aux autres espèces de gades qui s'en rapprochaient le plus par la grandeur de la taille, et qu'on faisait sécher par le même procédé. La morue salée s'appelait keeling , skeiling , slreiling ou esteiliiig.
La Hollande faisait elle-même cette pêche. On voit par une charte de Guillaume, comte de Hainaut, donnée en i333, et par une autre de i357, que le kabf.ljaii, qui est la véritable morue, leschelfisch.
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qui représente une morue de petite taille, etc., etc., sont mis au nombre des poissons de mer dont on lisait le plus communément. On sait que les noms de kabe/jan et de hotk furent, en i35o, le cri de ralliement de deux factions qui déchirèrent la Hollande. Il est aussi fait mention de la morue, sous le nom de kabcljau, dans une ordonnance du comte d'Ostervant, qui fixe les droits qu'elle devait payer en 1437 au port de la Brille. La ville de Bruges était alors le principal entrepôt de stockfisch que le Nord fournissait à la consommation du midi de l'Europe. Il arrivait aussi de la morue salée en barils, tant à Bruges qu'à Anvers.
Dans ces temps éloignés, la pêche de la morue et des autres espèces de gades n'était pas étrangère à la France. La morue et l'églefin sont les poissons qu'il faut entendre par piscis pendicultis , poisson c[u'on suspend pour le faire sécher, dont il est fait mention dans une charte de Thierri, comte de Flandre, en I 143.
Mais c'est sur-tout depuis la découverte du grand banc de Terre-Neuve que les Français se sont occupés de cette pêche. Selon Anderson , ils y envoyèrent, en i536, le premier vaisseau destiné à la pêche de la morue. En iSyS, il s'y trouva cent cinquante vaissenix français, 100 vaisseaux espa- ;j,nols, cinquante vaisseaux portugais et trente vaisseaux anglais.
Il parait , en dernière analyse , que pour la pêche de la morue comme jiour celle du hareng, c'est la nation hollandaise qui en a tiré les plus grands bénéfices. Jusqu'au siècle dernier, elle a fait un trèsgrand commerce de ces poissons dans prescjue toute l'Europe, hës efforts des Espagnols, des Français et des Anglais pour participer à ce commerce n'ont eu long-temps qu'un demi-succès : les Hollandais ont toujours pu donner des morues de meilleure qualité et à un prix inférieur; mais ce commerce a diminué par suite des circonstances politiques. La France était parvenue à faire des pêches assez considérables avant la révolution; et l'on voit, par un rapport du ministre Rolland à la Convention, que, pendant le i^''. semestre de 1792) il était parti des ports de France deux cents vaisseaux , portant ensemble 1 9, 1 53 tonneaux pour la pêche de la morue. Or, on évalue ordinairement la pêche de chaque vaisseau, Pun portant l'autre, à 6,000 poissons, ce qui suppose une pèche de 1,212,000.
Aujourd'hui ce sont les Anglais qui envoient le plus de vaisseaux à la pêche de la morue ; mais ils ont des concurrens dans les habitans des Etats-Unis de l'Amérique, placés à peu de distance de Terre- Neuve. Les Anglais y ont envoyé, dans une seule année, jusqu'à 20,000 matelots.
En résumé, le banc de Terre-Neuve est aujourd'hui le principal rendez-vous des pêcheurs français , anglais, hollandais, espagnols et américains, et l'on assure qu'il y a chaque année, sur ce banc, de 6 à 7,000 vaisseaux , qui prennent environ 40,000,000 de poissons. Ces poissons, après avoir été sèches ou salés, deviennent l'objet d'un commerce qui se tépand dans toutes \es parties du monde.
Nous ferons connaître, à la fin de cet article, les
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réglemens rendus en France depuis 1681 sur cette pêche , et les encouragemens dont elle a été l'objet.