‹ Traité général des eaux et forêts, chasses et pêchesChapitre 148 sur 344 · Des instrumens dont on se sert pour la pêche de · texte numérisé non relu

Des instrumens dont on se sert pour la pêche de

la morue.

On prend les morues au filet et à l'hameçon 5 mais la pêche des morues au filet n'est pas aussi avantageuse que le pourraient croire ceux qui ne connaissent pas leurs habitudes. On peut rarement prendre par ce moyen de grosses pièces, même sur les bancs les plus peuplés, attendu qu'elles se tiennent constamment au fcwid ou à une très-petite distance du fond, et qu'il ne serait pas facile de manier des filets assez longs pour les atteindre. De plus, la fréquence de ce mode de pêche éloigne les morues des lieux où on le pratique , ainsi qu'on en a fait la malheureuse expérience sur les côtes de Suède et de Norwege : aussi y a-t-on renoncé par-tout ou presque par-tout. Aujourd'hui ou ne prend plus les morues qu'à l'hameçon par les procédés qu'on décrira plus loin. Il convient cependant de dire qu'on se servait, pour cette pêche, de filets de 20 brasses de long et d'une brasse de haut , dont les mailles avaient 3 pouces en carré} on les laissait tomber jusqu'à 70 brasses et plus. Un bateau mojité par six hommes portait ordinairement dix-huit de ces filets, qu'on tendait le soir et qu'on levait le matin ; souvent ils étaient emportés par des cétacés ou de grands squales; et les pêcheurs se trouvaient quelquefois, après de pénibles et dangereux travaux, avoir perdu leur capital et leur temps.

m. Des pêches qui se pratiquent assez près des cotes de France, de Hollande et d'Angleterre , pour que les morues puissent être mandées fraîches ou demi- salées.

Les morues, dont on peut admettre la source dans le Nord , se distribuent dans une grande partie de l'Océan. Il y a peu d'endroits dans cette grande mer où l'on n'en prenne quelques-unes ; mais dans plusieurs elles y paraissent en si petite quantité, qu'on ne daigne pas y établir des pêches uniquement pour cet objet, tandis que dans d'autres elles s'y montrent dans la plus grande abondance.

Nous avons dit que, quoique les morues soient des poissons du Nord, elles se retirent dans les grands fonds lorsqu'il fait très-froid , et qu'elles paraissent sur les bancs près des cotes et dans les golfes lorsque l'air est adouci ; néanmoins les bancs ou bouillons de poissons dont elles se nourrissent les engagent à paraître plus tôt ou plus tard dans certains endroits, où les pêcheurs vont les chercher, non-seulement parce qu'elles s'y rassemblent en grand nombre, mais encore parce que la pêche y est plus facile que dans les grands fonds.

L'incertitude de l'arrivée de ces poissons sur les bancs donne à ceux qui en sont voisins un gr;ind avantage sur ceux qui en sont éloignés , puisqu'ils peuvent, sans s'exposer à de longues traversées, aller examiner si ces endroits sont meublés de morues , afin d'y venir ensuite en nombre pour y faire leur pêche.

Quoique les morues ne soient pas fort communes

MOR

sur nos côtes, on ne laisse pas d'y en prendre quelques-unes , soit dans les parcs, soit avec des cordef garnies d'haims , qu'on tend pour prendre d'autres poissons, soit dans les folles, qu'on tend par fond, ou d'autres filets. Il n'est pas ordinaire de prendre de grosses morues par ces sortes de pêches; mais dans la Manche on en prend assez communément de jeunes, qui ne sont pas plus grosses que des merlans , et que les chasse-marées confondent dans leurs paniers avec ce poisson.

On prend plus communément de grosses morues ou cabillauds à l'ouverture de la Manche ou à l'entrée de la mer d'Allemagne : on tend pour cela de grosses cordes par fond garnies d'haims.

Ces morues se consomment fraîches dans les villes voisines de la mer; on en chasse même à Paris lorsque l'air est frais ; elles s'y vendent sous le nom de cabillauds , parce que communément elles viennent des ports de Flandre , où les morues se nomment ainsi. Cette pêche aux grosses cordes se pratique assez communément par les pêcheurs de Ghivede , village de la ci -devant amirauté de Dunkerque , qui est situé à l'ouverture de la mer d'Allemagne.

Pêche à l'embouchure de la Meuse. — La morue qui se pêche à l'embouchure de la Meuse, et qu'on nomme dans le commerce morue de Meuse , est un gros cabillaud , puisqu'on en prend qui j)èsent jusqu'à 20 livres 5 il est très-délicat, et plus estimé que celui du grand banc et de l'Islande : aussi se vend-il plus cher. Une partie se consomme frais : les Hollandais salent le reste en barils. Comme cette morue peut être mangée fraîchement salée, cette circonstance contribue beaucoup au mérite qu'on lui accorde.

Pêche sur les côtes d' Ecosse. — Les Ecossais font l'été la pêche des morues ou cabillauds le long de leurs côtes avec des haims , dans de petites chaloupes , qui reviennent tous les soirs à terre et rapportent leur poisson ; mais ils font des pêches plus considérables sur des rifs et bancs qui sont au nord de l'Ecosse : la plupart de ces morues se consomment fraîches. Quand les pêcheurs s'écartent à 12 ou i5 lieues au large de Boukeners, et qu'ils appréhendent que leur poisson ne se gâte, ils le salent à demi : ce peu de sel raffermit la chair, et lui donne un goût relevé qui la rend plus agréable que celle qui est fraîche. Ordinairement les Ecossais quittent vers la mi-juin la pêche du nord de l'Ecosse pour aller plus au nord ou pêcher, ou s'accommoder des poissons que les naturels du pays ont j)êchés et préparés, et ils viennent, à leur retour, s'établir sur le Oogger's bank.

Pêche en Irlande. — La partie du royaume d'Irlande la plus abondante en morues est à l'ouest, aux environs de la baie Dingle : elle se fait depuis la Saint-Michel jusqu'au mois de mai. On péchait des morues en Irlande dans la Shure, rivière de Waterford , depuis le mois de juin jusqu'à celui de novembre. On y prend les morues dans des parcsouverts , qui présentent leur emboucluirc à la marée montante : ces parcs sont terminés par un grand Filet en manche , où elles entrent ; pour les y prendre avant que la marée soit entièrement retirée, ou construit auprès de la manche un échafaud qui a

MGR

8 pieds en carré; il est formé de forts pieux, qui sont à un pied les uns des autres, et assez longs pour que l'echafaud ne soit point recouvert par la haute mer. Cet écliafaud, garni de cordes et de poulies , sert il relever la manche pour j>renilre le poisson avant que la mer soit retiréo. On voit de ces parcs établis dans la baie de la rivière, et même, à. ce qu'on assure , jusqu'.ï Wnterford, qui est à une lieue delà mer, où apparemment la marée remonte et où l'eau est salée.

Les morues sont également fréquentes sur les eûtes de la Prusse, du Dancmarck, de la Norwege, de la Suède, de la Russie, de l'Islande et autres îles. Ou les y prend généralement à l'hameçon, mais aussi quelquefois avec des filets et autres engins.

Pèche sur le Dogger's bank. — C'est princi[)alement sur les bancs appelés Dogger's bank .^ JVell- Bank etGrommer que se fait réellement en Europe ce qu'on appelle proprement la pêche de la morue. On se bornera à parler de celle qui se fait sur le -Dogger's bank ou banc des chiens, quia environSo lieues d'étendue , et qui est situé entre la côte occidentale d'Angleterre et celle de la Hollande à l'orient. Comme ce banc est considérable , il convient de le choisir pour faiie comprendre ce qui peut se pratiquer sur les autres.

Il est probable que le nom qu'on a donné à ce banc viei.t de ce qu'on y trouve des chiens de mer, qui s'y rendent par bancs ou bouillons , comme les autres poissons de passage. C'est le rendez-vous des pêcheurs de toutes les nations; mais comme ce banc est assez près de la Hollande, les pécheurs de cette nation le fréquentent plus que les autres. Ils ont des vaisseaux de 60 à 80 tonneaux, et d'autres beaucoup plus petits , qui y font deux ou trois voyages par an ; quelques-uns même y continuent leur pêche sans interruption pendant 5 ou 6 mois ; en ce cas , ils chargent les poissons qu'ils ont pris sur de petits bâtimens , qui les transportent en différens ports de Hollande : d'autres quittent cette pêche en septembre pour aller à celle du hareng à Yarmouth, et reviennent ensuite reprendre leur pêche sur le Dogger's bank, ne rentrant chez eux c^ue quand ils y sont forcés par le mauvais temps , c|uaiid les vivres leur manquent, ou encore lorsqu'ils ont fait leur cargaison.

Quoique ce banc soit à environ 5o lieues des côtes de Hollande, les pêcheurs ne laissent pas d'y transporter quelquefois des cabillauds en vie , au moyen des barques à vivier.

La morue qu'on pêche sur le Dogger's bank est la même que celle du grand banc de Terre-Neuve , et si elle est plus blanchg lorsqu'elle est salée, cette différence dépend de sa préj^aration; elle a toujours l'avantage d'être très - fraîche nouvellement salée , et de primer beaucoup celle de Terre Neuve.

On trouve sur le Dogger's bank des endroits où il n'y a que 12 à 14 brasses d'eau , ce qui y rend la pêche bien commode ; cependant on y rencontre peu de poisson , les morues se plaisant dans des endroits où il y a 60 jusqu'à 80 brasses d'eau : alors la pêche est fatigante; mais c'est dans ces endroits qu'on prend les plus beaux poissons.

La distance du Dogger's bank des côtes de la

MOK

Sa I

Hollande n'étant que d'une cinquantaine de lieues , et celle de ses extrémités à l'Angleterre et au Danemarck étant encore moindre , on peut facilement transporter dans ces pays les morues qui n'ont pas été blessées assez dangereusement , en retirant les hameçons qui les ont accrochées , pour craindre qu'elles meurent des suites de leurs blessures. A cet effet , on construit des barques à viviers c'est-à-

ses. Cette espèce de soute a une communication avec la mer, d'un côté, par des trous, et avec le pont, de l'autre , par un soupirail qui peut se fermer à volonté. Le poisson se conserve assez long-temps dans ces sortes de viviers pendant l'hiver et lorsque le temps est beau ; mais pendant les chaleurs de l'été, et lorsque le navire est battu par les vents, il est fort difficile de le garder en vie plus de 5 à 6 jours. On le nourrit avec les objets qui ont servi d'appât pour le prendre, ou avec d'autres du règne animal.

Comme, depuis plusieurs siècles, les peuples maritimes de l'Europe se disputent à qui prendra annuellement le plus de morues dans le Dogger's bank et dans les autres lieux qu'elles fréquentent, elles ont dû, quelles que soient la rapidité de leur croissance et leur fécondité, y diminuer en grosseur et en nombre. Les registres de Hollande , qui font mention du produit des anciennes pêches, constatent cju'elles étaient bien plus fructueuses autrefois. Ainsi , il n'y a pas de doute que le prix de la morue salée 011 sèche serait aujourd'hui hors de la portée de la classe qui en consomme le plus , si la découverte de l'Amérique n'avait pas étendu la sphère d'activité des pêcheurs , et non-seulement comblé le déficit^ mais encore procuré une augmentation incalculable de produit.

C'est de la pêche qui se fait dans cette partie du monde c[ue nous allons parler.

Page 1