CONSERVER EN VIE
Comme ce sont les poissons d'eau douce qu'on transporte le plus ordinairement en vie, nous commencerons par ce qui les regarde.
Quand on pêche des étangs, la multitude du poisson que l'on prend, ne pouvant être consommée sur le lieu, est destinée à être transportée dans des réservoirs, ou, comme c'est le cas le plus ordinaire , chez des marchands, qui les conservent pour les revendre en détail.
Dans ces différens cas , il faut transporter les poissons en vie jusqu'au lieu où l'on veut les déposer dans des réservoirs. Ordinairement les réservoirs des particuliers ne sont pas très-éloignés des étangs , et le transport n'est pas considérable; mais les marchands sont souvent dans le cas de transporter fort
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loin leur poisson. Ainsi on peut distinguer deux espèces de transports, l'un à une petite distance, l'autre à de fort grandes.
§ I. — Transport du poisson à de petites distances.
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Les
carpes , sur-tout celles qui sont grosses, ont
la vie assez dure pour être transportées en vie dans une hotte , pourvu que le temps soit Irais et qu'elles ne soient que 2 heures hors de l'eau; mais si le lieu était éloigné, il vaudrait mieux les assommer pour les transporter mortes j car le poisson qui meurt de lui-même perd beaucoup de son mérite.
Les transports à de petites distances, pour rendre le poisson aux réservoirs des particuliers, ou aux ports des grandes rivières, se font par charrois. On met les poissons dansdes tonnes, a, PI. 21^ iV^°. ///, qui ont, au lieu de bonde, une ouverture de 6 ou 8 pouces en carré. On remplit ces tonnes , aux trois quarts avec de l'eau claire , dans laquelle on met le poisson qu'on veut transporter espèce par espèce. Cependant on ne fait pas de difficulté de mettre des tanches avec les carpes, et des perches avec les brochets. Quand on a mis dans chaque tonne une quantité convenable de poitson, on achève de les remplir d'eau, et on ferme l'ouverture de la bonde avec une trappe qui joint assez exactement, ou avec une espèce de natte faite de joncs de marais, dont on iorme comme un tampon. On charge les tonnes sur des cbarrettes; celles qu'on place entre les roues sont mises de long, a, PL 21, JV. ///; celles qui sont à l'avant ou à l'arrière sont de roule. Le poisson qu'on met dans celles-ci étant moins fatigué, ou y dépose les plus délicats, tels que les brochets et les perches , et l'on met dans les tonnes du milieu les poissons qui supportent mieux le transport, tels que les carpes , les tanches et les anguilles.
Il faut proportionner la quantité des poissons qu'on met dans les tonnes, 1°. à la grandeur des tonnes ; 2°. à l'espèce de poisson qu'on veut transporter ; 3°. à la grandeur des poissons; 4°' à. la distance où l'on doit les conduire.
Pour partir d'un point fixe, supposons que les tonnes soient des demi -queues, jauge d'Orléans. Si ces futailles ont servi à mettre du vin, il faut gratter la gravelle , laver les futailles et les échauder le mieux qu'il est possible ; puis brûler dedans de la paille, tournant en différens sens les pièces, pour que toutes les parties en ressentent la chaleur.
Si le transport est de 4 à. 5 lieues, ce qui fait une distance considérable par charroi lorsque les carpes ont un pied marchand de longueur entre œil et hatte, qu'on mesure depuis le bas de l'œil jusqu'à la fourchette de la queue , on met au plus 3o de ces carpes dans une tonne de la jauge que nous avons fixée. Si c'étaient de grosses carpes, on n'en mettrait que 8 ou jo ; mais si les carpes étaient petites , on en mettrait 40 et plus , proportionnellement à leur grosseur.
Tous les poissons ne s'accommodent pas également du transport. En général, les poissons voraces sont plus délicats cjue les autres ; c'est pourquoi on ne met dans chaque tonne que 8 ou 10 brochets de 12 à i5 pouces entre œil et batte ; et si c'étaient de gros brochets-carreaux, on n'en naîtrait que 2 ou
3 au plus; et à cause de leur délicatesse, on les met dans les tonnes qui sont chargées de roule , et préférablement dans celle qui est immédiatement derrière le limonier ; le flot est moins grand dans ces tonnes cjue dans celles qui sont de long , et la tonne cjui est derrière le limonier éprouve moins de cahots que les autres. La perche est encore plus délicate que le brochet; mais l'anguille et la lamproie supportent très-aisément le transport, quoique ce soient des poissons voraces.
A l'égard du saumon , il faut renoncer à le transporter. On a essayé d'en transporter 12 dans une petite bascule à 18 ou 20 lieues de distance , y apportant toutes les précautions possibles; il n'en est arrivé cjue 3 ou 4 su vie.
On n'est guère dans le cas de transporter par charroi des poissons dans les chaleurs, parce que la pêche des étangs se fait en automne ou en hiver; mais si, par accident, on était pris de chaleur ou d'un temps d'orage, il faudrait de temps en temps donner de l'air aux tonnes, mettre de la paille mouillée dessus , et avoir soin de tirer quelquefois une partie de l'eau des tonnes pour y en remettre de nouvelle. Cette précaution est toujours utile , et elle devient nécessaire cjuand le transport est long.
Le froid n'est pas autant à craindre cjue le chaud ; cependant, cjuand il gèlera, on fera bien de couvrir les tonnes avec de la paille ou des herbes de marais.
Avec les précautions que nous venons de rapporter, on peut transporter les poissons aux réservoirs qui leur sont destinés, ou aux ports des rivières navigables , pourvu que ce ne soit pas à de grandes distances. Mais quand on a une fois gagné les rivières navigables, on peut, au moyen des bateaux à vivier, qu'on nomme bascules ou boutigaes , les transporter jusqu'à 5o, 60 et 80 lieues de l'endroit où ils ont été péchés.
Les pêcheurs de rivières, qui n'ont que peu de poissons à transporter à de petites distances, le font à dos de cheval, dans des bachottes qui sont attachées debout à côté du bât, PL 21, iV°. III, le forjd d'en haut étant percé d'une grande ouverture qu'on ferme avec une trappe ou un tampon de jonc de marais, comme nous l'avons dit à l'occasion des tonnes.
Quand le transport est éloigné, il est bon d'avoir des relais.
§ 2 . Transport du poisson d'eau douce par bateaux.
Comme les bateaux, PL 20, iV"°. VI, jig. 2, n'ont aucune charge à porter, il suffit, pour les tenir à flot , que les portions a de l'avant et b de l'arrière ne prennent point l'eau; le milieu c c, où l'on met le poisson , est percé de nombre de trous, qui ont ordinairement un pouce de diamètre, et qui sont moins grands s'il y a des anguilles ou des lamproies; cette capacité communiquant avec l'eau de la rivière au moyen de ces ouvertures , le poisson est dans une eau perpétuellement renouvelée, el presque dans la rivière même. Aussi quand on ne met pas trop de poisson dans un de ces bateaux qu'on nomme bascules ou boutigues , il s'y porte bien , et il y vit très-long-temps , à moins qu'il ne
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survienne des circonstances fâcheuses, comme des orages et du tonnerre, des eaux fort basses où il n'en reste que quelques pouces dans la bascule , de fortes gelées , de la neige , ou même des crues occasionnées par des neiges fondues; enfin des débordemens qui rendent les eaux fort troubles.
Quand il fait fort chaud , on découvre les bascules et on étend dessus des bannes mouillées. Lorsqu'il gèle, on casse la glace et ou jette les glaçons à l'eau ; s'il tombe de la neige , on balaie le dessus des bascules; si les eaux sont fort basses, on essaie d'échouer les bascules dans des endroits où l'eau soit profonde; moyennant ces précautions, il meurt peu de poisson lorsqu'on n'en a pas trop rempli les bascules.
On a soin de diviser la capacité intérieure des bascules par six ou huit comparlimens dd , qui ne communiquent point les uns avec les autres, pour mettre séparément les différentes espèces de poissons : on les nomme étuis ; et dans les étuis destinés aux brochets^ on met moins de poisson que dans ceux où sont les carpes.
\jÇ>s pêcheurs de la Camargue ont, sur le Rhône, des bateaux à-peu-près semblables à nos bascules de la Seine, dans lesquels ils mettent les poissons qu'ils viennent de prendre ; et avec cette précaution, ils les transportent assez loin sur le Rhône , aux endroits où ils savent qu'ils les vendront avantageusement.
Les pêcheurs de Lyon , qui prennent du jjoisson dans le Rhône , ont de petits bateaux qui peuvent contenir quatre hommes, et au milieu est un caisson percé, où ils jettent leur poisson vivant, qui s'y conserve i5 jours et plus.
On voit un plan de bascule PL 10, N° . VI,fig' 2, et au-dessous est une cotipe suivant la longueur.
§ 3. Bâtiment de mer analogue aux bascules, pour conserver le poisson de mer en vie.
On lit , dans V Histoire de la Chine , de Semedo, /«■e. part., p. 7, qu'on vient tous les ans pêcher dans la rivière de Nankin, pour la table de l'empereur, et que , bien qu'il y ait 5o à 60 journées de Nankin à la cour du Souverain , les poissons y sont conduits frais , et qu'on les nourrit avec de la viande qu'on leur donne de temps en temps.
Les Anglais ont de petits heux , où il y a un réservoir plein d'eau, avec lesquels ils transportent, des côtes de France en Angleterre, des crustacés que les pêcheurs français conservent en vie dans de petits parcs de claie.
Les Hollandais, et, à leur imitation, lesDunkerquois, ont fait construire des bàtimens propres à conserver à la mer les poissons c^u'on pêche vivans , pour les livrer plus frais à la côte.
La longueur de ces petits bàtimens, PL 20, N°. Vl, a h, prise à la ligne de flottaison, en dehors des membres, est de 4i pieds. La largeur à la ligne de flottaison auprès du grand mât c, au dehors des membres, est de 14 pieds et demi.
L'endroit d, où l'on conserve le poisson dans l'eau , est établi dans la cale et placé à l'arrière du grand mât; son étendue vers l'arrière est, en dedans, de 7 pieds et demi; la largeur du vivier est celle du
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bâtiment en cet endroit ; et à 3 pieds et demi audessus de la quille , est un faux pont e, qui forme le dessus du vivier.
Pour donner de l'air au vivier, il y a un tuyau p , qu'on nomme le soupirail, et qui s'étend de toute la longueur du vivier ; mais il a seulement 2 pieds de largeur, et s'élève jusqu'au-dessus du pont, où il y a une écoutille^, qu'on ferme quand on le juge à propos. La capacité du vivier peut être regardée comme une soute formée par de forts bordages bien calfatés ; et cette soute est divisée par plusieurs cloisons e, qui donnent la facilité de mettre à part les différentes espèces de poissons, et qui amortit le flot de l'eau dans les mouvemens de roulis et de tangage. hdijig. 1,00, représente la coupe du bâtiment à l'arrière du vivier. Les lettres p p représentent la coupe du bâtiment à l'avant du vivier.
Toute la partie du bâtiment, depuis le vivier d jusqu'à l'étambot, est occupée par des soutes ou parcs, pour mettre les tonnes et les autres ustensiles pour la pêche. Il y en a une auprès du grand mât c vers l'avant, qu'on nomme la fosse aux câbles , dans laquelle on met les filets, les câbles, les voiles , etc. ; et toute la partie l , depuis cette soute en avant jusqu'au mât de misaine M, est destinée pour le logement de l'équipage. La cuisine est marquée en n.
Le poisson frais de la pêche de Dunkerque se prend en été sur le doggers-bank , et en hiver sur le petit nord , à 60 ou 80 lieues au large dans le nord de Dunkerque. C'est donc de cette distance qu'on le transporte à Dunkerque. Comme il risquerait d'être gâté dans cette traversée, qui dure plus ou moins de temps, suivant la direction des vents, si on le transportait mort, on a imaginé de le transporter vivant dans le bateau à vivier dont nous venons de parler.
Lorsque la mer est belle , on peut le conserver vivant pendant un mois; mais quand le bateau est fort battu de la mer, le poisson ne peut vivre que 5 k 6 jours.
On pense que , dans l'un et l'autre cas , il se conserverait plus long-temps dans des bateaux de 80 tonneaux, attendu que leurs viviers auraient plus de capacité.
Il n'y a pas de choix pour l'espèce de poisson qu'on se propose de transporter dans le vivier; on met seulement dans des compartimens différens les poissons plats et les poissons ronds , et on a l'attention de ne pas y en mettre de blessés.
On nourrit le poisson dans le vivier avec toute sorte de menus poissons et les dépouilles de ceux qui ont été blessés pendant la pêche : on en fait même provision dans des tonnes pour nourrir les autres poissons pendant le retour du bateau ; mais il ne laisse pas d'en mourir toujours quelques-uns au transport, sur-tout par les mauvais temps.
§ 4- — Transport des vers marins.
Il y a des ports fond de roche ou de galet , où l'on pratique beaucoup la pêche aux haims , mais où l'on manque de vers marins noirs , qui fournissent les meilleurs appâts pour les soles j ce qui oblige quantité de pêcheurs aux cordes de tirer ces vers d'autres ports, où ils sont abondans, lors même que
PÈCHE FLUVIALE. — partie réglementaire .
ces plages abondantes en ces sortes de vers sont fort éloignées de la demeure des pécheurs qui en ont besoin.
Nous avons dit comment on fait la recherche de ces vers dans les sables. Les femmes, les Rlles, ainsi que quelques jeunes garçons vigoureux, se chargent de les porter aux pécheurs; et comme il faut qu'ils soient livrés vivans, les porteurs de vers les mettent dans des gamelles de bois, n, FI. 17, N^ , IV, remplies d'eau de mer, pendues par une anse à l'extrémité d'un bâton qu'ils mettent sur leurs épaules, et ils courent avec tant de vitesse, qu'ils ne sont quelquefois que 2 heures à faire les 6 lieues qu'on compte du Crotoi, par exemple , au Tréport , traversant les bancs de sable et les flaques d'eau qui se trouvent sur leur route 5 peu d'hommes formés font ce travail, auquel ils succomberaient bientôt^ il n'y a que les jeunes gens qui puissent le soutenir. Pour cela , les garçons et les filles sont habillés trèslégèrement l'hiver comme l'été ; souvent ils n'ont que leur chemise pour tout vêtement, comme on le voit représenté PI. 20 , N°. V. V. Etang, Réservoir.