PECHE DU THON
Son ancienneté. — « La pêche du thon, dit M. Lacépcde, remonte au moins au siècle d'Aristote. Au rapport de ce philosophe, les fameuses pêches de thons étaient celles qui se faisaient à la porte de Byzance, aujourd'hui Constanlinople , qui, pour cette raison, portait le nom de Corne d'or. Au second siècle de notre ère, Oppien a composé un poëme sur la pèche, si estimé de l'empereur Caracalla, que ce prince fit donner un écu d'or pour chaque vers. On y remarque ce passage ctirieux. »
ce Les thons , dit le poëte , se jettent en foule dans » les filets qu'on leur a préparés , et dans cette es- » pèce de labyrinthe d'où lis ne peuvent plus sortir. » Ils sortent du grand Océan et viennent , au prin-
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» temps, dans nos mers lorsque le mâle et la fa- » nielle sont agitrs des uiémes désirs. Les fiers Esi) pagnols les attendent au détroit et les enlèvent 3> les premiers j ils sont ensuite la proie des pêcheurs " celtes, qui sont à l'embouchure du Rhône, et des 3> Marseillais, anciens habitans de Phocée 5 enfin >3 ils tombent dans les filets de ceux qui habitent » l'jle de Sicile et les bords de la mer Thyrrénienne. M Lorsque cette armée printanière est entrée « par le détroit , c'est une grande nouvelle pour les
32 pécheurs ; ils choisissent, pour les attendre, un >3 lieu du rivage qui ne soit ni trop resserré, ni » trop exposé au vent, mais qui forme une retraite
33 commode. Là, sur la cime d'une montagne voi- 33 sine est assis celui qui veille à la pêche ; aussitôt >3 qu'il voit venir les thons, il appelle ses compa- 33 gnons : tous les filets sont tendus, et forment des 33 appartemens dans la mer} car on y voit un vesti- >3 buie , des chambres, des portes et un corps-de- 33 logis enfoncé. 33
Voilà l'origine des Madragues. V. ce mot.
« Il ne faut pas être surpris, dit Athénée, qui 33 écrivait dans le même siècle, si les Théotiens sa- 33 crifiaient aux dieux de grosses anguilles, puisque 33 les pêcheurs, dans le temps où ils prennent les 33 thons, après avoir retiré leurs filets, immolent >3 un de ces poissons à Neptune; ils avaient aussi 3» coutume de lui offrir un pareil sacrifice avant 33 la pêche, pour le prier d'éloigner de leurs filets le 313 xiphias (l'espadon), qui les déchirait. »
Temps de la pêche du thon. — ce Selon le même historien, observe M. Lacépède, on ne péchait ce poisson dans l'Hellespont, la Propontideet le Pont- £uxin, que depuis le commencement du printemps jusque vers la fin de l'automne. Du temps de Rondelet, écrivain du XVle. siècle, c'était au printemps, en automne et quelquefois en été, qu'on prenait une grande quantité de thons, près des côtes d'Espagne , et sur-tout vers le détroit de Gibraltar.
33 Quoique , depuis le tremblement de terre de 1744? les thons se jettent en plus grand nombre vers la côte d'Afrique, il n'en est pas moins vrai qu'à l'issue de l'hiver , ces poissons abondent vers les rivages d'Espagne et dans toute la longueur du détroit. On en pêche en très-grande quantité à Conil, village à 7 lieues de Cadix, dans le mois de mai. On m'assure, dit Guys, qu'autrefois le duc de Médina Sidonia s'était fait, à Conil, une rente annuelle de 80,000 ducats en thons : cependant ce poisson n'est pas recherché chez ce peuple; il est communément plus gros et beaucoup moins délicat en Espagne et en Portugal qu'en Provence. (^Lettres sur la Grèce.)
33 Sur plusieurs rivages de France et d'Espagne, voisins de l'extrémité occidentale de la chaîne des Pyrénées, on s'occupe de la pêche des thons depuis les derniers jours d'avril jusqu'en octobre; et dans les autres parties du territoire français on est assuré que l'arrivée des maquereaux annonce celle des thons, qui les poursuivent pour en faire leur proie.
33 L'avidité du thon pour les maquereaux est si marquée et si connue , que, pour l'attirer, il suffit de lui présenter un leurre qui imite même grossièrement la forme de ce poisson. Sa voracité le
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porte aussi vivement sur plusieurs autres espèces , et particulièrement sur les sardines, au point que le simulacre imparfait de ces petits poissons devient entre les mains du pêcheur un appât assure , Îui entraîne le thon avec la plus grande facilité. >ans les environs de Bayonne sur-tout, on fait un très-heureux usage de ce moyen : un bateau allant à la voile traîne des lignes dont les haims ou hameçons sont recouverts d'un morceau de linge ou d'un petit sac de toile en forme de sardine. 33
Des différentes manières de pêcher les thons.
Comme ces poissons sont très-voraces, on en prend beaucoup avec les haims, soit à la canne, soit au doigt ^ soit au libouret o\x au grand couple.
On en prend aussi dans des filets avec plusieurs autres poissons; mais les pêches les plus importantes sont, celles qui se font avec la ihonnaire , la madrague et Vencesa. Comme nous parlons de ces différentes pêches aux mots qui sont ci-dessus indiqués, nous nous bornerons à en rappeler succinctement l'objet en renvoyant aux articles spéciaux.
Pêche au doigt. — La princijiale différence qui existe entre cette façon de pêcher et celle qui se fait avec une ligne au bout d'une perche ou d'une canne, c'est que, dans la pêche au doigt, on tient à la main la corde même, qui peut avoir 12 ou i5 brasses de longueur; tandis qu'elle ne peut être que d'une longueur médiocre lorsqu'elle est attachée à une perche. La nuit paraît être le temps le plus propre à celte espèce de pêche. Alors deux hommes s'embarquent dans un léger bateau , ayant chacun à la main une ligne, au bout de laquelle sont des haims amorcés soit avec des poissons, soit avec des appâts factices , comme nous l'avons dit. Les pêcheurs la tirent à bord quand ils sentent qu'il y a du poisson pris.
Pêche à la canne. — Cette pèche consiste à attacher au bout d'une perche une ligne garnie d'un ou de plusieurs hameçons, qu'on retire en soulevant la perche quand le poisson a mordu l'appât. V. Hameçon et Ligne.
Pêche au libouret. — Le libouret est un instrument composé d'une corde ou ligne principale ; à l'extrémité de la queue, est suspendu un poids de plomb. V. Ligne.
Pêche au grand couple. — Les Basques font la pêche du thon avec un instrument approchant assez du libouret, et qu'ils appellent {e grand couple. V. Ligne.
Pêche à la thonnaire. — La thonnaire est un filet sédentaire ou dérivant, qui s'emploie, en Provence, à la pêche du thon. Nous décrivons ce filet au mot Thonnaire. (V. ce mot.) Il nous reste à parler de la manière dont se fait la pèche du thon avec ce filet.
Les habitans de Collioure et des environs s'occupent beaucoup de la pêche. 11 y a, dit Duhamel, plus de 100 bateaux employés toute l'année à la faire avec le Sardinal on le Palangre ^ les Tramaillades , le Boulier Qtïa. Thonnaire (voy. ces mots) ; et il n'y a point de parage où l'on fasse cette pêche avec autant d'attenlion et de succès que dans ce port : celle du thon ne s'y fait d'ordinaire qu'en juin, juillet, août et
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septembre. La ville de CoUioure entretient, pendant toute la saison, deux hommes entendus qui se tiennent sur deux promontoires pour observer l'arrivée des thons, qui se montrent quelquefois par bandes de 2 à 3,000 à la-fois, et pour en avertir les pêcheurs qui sontàlacôte. Aussitôt qu'ils ont donné le signal, les enfans parcourent les rues pour annoncer la pêche, et alors tout le monde quitte ses occupations pour courir à la marine, où les filets sont déposés ; on les prend dans des bateaux avec les cordages et tout ce qui est nécessaire pour cette pêche. Les bateaux forment quatre divisions , commandées chacune par un chef ou capitaine, et se rendent à force de rames à l'endroit indicjué , où l'on forme avec les filets une enceinte croisant, autant que possible, les bancs de poissons. 11 y a à chaque bout un capitaine , et au centre les deux autres j ils marchent dans cet ordre, en observant toujours les signaux des gardiens, jusqu'à ce qu'ils leur marquent que les thons sont dans l'enceinte et qu'ils peuvent la fermer, ce qu'ils jugent eux-mêmes. Pour lors chaque patron de bateau , aidé de son équipage, jette à la mer la pièce de filet qu'il a emportée. Ce sont ceux du centre du croissant qui commencent à jeter leurs filets à l'eau , et ils joignent les pièces de filets l'une à l'autre, en s'étendant sur la droite et sur la gauche pour former le cercle ou l'enceinte circulaire, ce qu'ils appellent le jardin , dans lequel les thons se trouvent enfermés, et tournent tout autour des filets qui forment la barrière. Il faut que <;es poissons soient bien effrayés de cette barrière , puisqu'ils n'osent en approcher de plus de i5 à 20 pieds.
Au bas de chaque pièce de ces filets, il y a 7 à 8 pierres de 8 à 10 livres, pour les faire caler à fond et les contenir sur le sable; et dans le haut, des pièces de liège placées à 2 brasses de distance les unes des autres, qui les tiennent tendus sur la superficie de l'eau. On fait l'enceinte plus ou moins grande , suivant la quantité de thons que l'on aperçoit, et l'on réserve 10 à 12 bateaux prêts à pouvoir faire avec leurs filets une coupure dans l'intérieur du jardin ou de l'enceinte qu'on a formée : à mesure que les poissons se rangent du côté de la plage, on resserre l'enceinte; et pour exécuter promptement cette manœuvre, les bateaux qui se trouvent au dehors de la grande enceinte lèvent vite leurs filets, et vont former un autre parc au devant du premier, pour donner lieu aux poissons de passer dans cette enceinte intérieure par une ouverture qu'on laisse en ôtant un des filets qui la forment ; et quand on voit que les thons sont passés dans cette enceinte , on remet, pour les empêcher de sortir, le filet à la place d'où on l'avait ôté.
On forme de cette manière des parcs l'un devant l'autre pour conduire les thons, jusqu'à ce qu'il n'y ait plus que 4 brasses d'eau: alors 'on jette le grand boulier , qui est une grande seine , au milieu de laquelle il y aune manche. (V. Boulier.) On tend ce boulier dans l'intérieur de la dernière enceinte, faisant en sorte d'y renfermer le poisson, et cjue les deux bras de ce filet viennent aboutir à terre , où tous les gens de mer et les habitans do CoUioure qui sont débarqués commencent à tirer et à haler de dessus à force de bras.. Quand les thons se trouvent
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resserrés dans l'enceinte du boulier , on ôte les autres filets; les thons , pour s'échapper, tournent autour du boulier, et ne pouvant sortir, s'enfoncent dans la manche C, Lorsqu'ils sont entièrement approchés de la grève , les uns dans la manche , les autres entre les ailes des filets, les matelots saisissent à bras les petits thons , et les gros avec des crocs, et les transportent avec leurs bateaux au bord de la plage du port de CoUioure.
On a vu faire ainsi des pêches de 2 à 3,ooo quintaux et plus de ce poisson. Le partage des thons se fait entre tous les pêcheurs de profession et ceux qui ont assisté à la pêche, après qu'on en a prélevé une certaine quantité c[ue la ville fait distribuer.
La plus grande partie de ces poissons sont salés par les habitans de CoUioure.
De la pèche avec le filet nommé comhvière^ et qii'on appelle en Provence tlionnaire, parce qu'il sert à la pêche du thon.
Cette façon de pêcher diffère , à plusieurs égards , de la pêche à la thonnaire qui est en usage à Collioure.
Il y a deux espèces de combrières : l'une qu'on nomme de poste e^'autre courantille.
La combrière d^joste est composée de trois pièces de filet jointes les unes aux autres, chacune de 80 brasses de longueur sur 12 de chute; l'ouverture des mailles est d'un pouce en carré, et le filet est fait avec des fils de lin ou de chanvre, qui ont une ligne de grosseur. Les filets sont soutenus par 160 nattes de liège, et assujettis au fond de l'eau par des baudes ou câblières, c'est-à-dire par des pierres pesant de 10 à 12 livres, qu'on attache de i3 en i3 nattes et à-peu-près à une brasse et demie les unes des autres.
On établit ces filets en droite ligne , faisant un angle droit avec la côte, où un bout du filet est amarré, et à son autre extrémité, il fait un contour comme au rets qu'on nomme à croc. Les thons qui rencontrent ce filet le suivent dans toute sa longueur, et quand ils sont parvenus au contour ou croc , qui est à l'extrémité , ils sont effrayés , veulent fuir avec précipitation, et ils s'emmaillent ou s'embarrassent dans le filet. Les thons ne sont pas les seuls poissons qu'on prenne à cette pêche.
La courantille ressemble beaucoup au manet. (V. ce mot.) Elle est formée par trois ou quatre pièces de filets, chacune de 70 à 80 brasses de longueur , et de 6 à 7 brasses de chute ; la ralingue de la tête est garnie à chaque brasse d'une flotte de liège; mais il n'y a point de bandes ou pierres au pied de ce filet; son lest consiste en un liban ou un vieux filet roulé sur lui-même , qui ne s'étend pas sur toute la longueur du filet, et qui ne fait caler que la partie à laquelle ce liban est attaché ; ce qui est suffisant, attendu que le thon se tenant presque toujours à la surface de l'eau , il est nécesf saire que la tête du filet s'y trouve au moins en partie. La nappe n'est pas montée maille par maille sur les ralingues qui bordent la tête et le pied du filet. On laisse un espace de 3 mailles et demie entre chaque amarre, pour que le filet fasse une panse ou bourse, qui est avantageuse pour prendre les poissons.
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Onattache un bout du filet à un batelet, dans lequel il y a quatre hommes, qui dérivent de concert avec les filets: de sorte qu'après avoir calé la courantille en un endroit, ou la relève à 2 ou 3 lieues plus loin, suisant que le courant leur a lait faire plus ou moins de chemin pendant la nuit.
Cette pèche est permise depuis le mois de décembre jusqu'à Pàque.
On y prend des thons et plusieurs autres espèces de poissons, telles que des lamies , des espacions, des marsouins et des dauphins , qui dévorent les thons, et de plus endommagent considérablement les Jilets.
De la pêche des thons à la madrague. — Cette pèche est l'une des plus grandes et des plus importantes que 1 on fasse à la mer, et en même temps un des spectacles les plus curieux de l'industrie des i:omraes^ mais comme nous en avons parlé avec détail en traitant de la madrague^ nous devons renvoyer le lecteur à l'article consacré à la description de cet établissement. V. Madrague.
On fait aussi des pèches particulières pour le thon à la Ciotat, à Cassis, à Canille, près Cadix, à la baie de Cadix, sur les cotes d'Espagne, à Gibraltar, en Catalogne, à Centa, à Gênes, en Sicile et en Sardaigne. Ces pêches sont décrites dans le Traité des Pèches de Duhamel , tom. III ^ partie XI^ 7e. section.