CHAPITRE I LA SYPHILIS AU MOYEN AGE
Au moyen âge comme dans l'antiquité, la syphilis ne se trouve encore que sous forme de fragments séparés, qu'il faut chercher d’une part dans les altérations locales des organes génitaux, d'autre part dans des affections générales, décrites sous les noms de lèpre, ou d’éléphantiasis.
Les documents qui attestent l’existence de la svphilis à cette époque, quoique déja nombreux, le seraient plus encore si lon venait à dépouiller bon nombre de manuscrits jusqu'ici restés enfouis dans la poussière des bibliothèques. Déjà, dans un de ces manuscrits à la date du 1ix° siècle, Daremberg (1) est parvenu à découvrir un passage où la mention de la correspondance des maladies de l'anus avec celles des organes génitaux ne peut être mise en doute. Les ulcères des parties génitales ont surtout été bien décrits à cette époque, et par l’école arabe (2) et par les médecins anglais, français et italiens.
Guillaume de Salicet (3), au x siècle, dans un livre remarquable, intitule l’un des chapitres : De corruptionibus, quæ fiunt in virga et circa præputium propter coitum cum meretrice vel fœdo ; Lanfranc de Milan (4), quelques
(4) Voyez : Annales des maladies de la peau el de la syphilis, t. IV, p. 275. Paris, 1851- 1852. — Consultez : Documents pour servir à l’histoire de la syphilis au moyen âge, Union méd., 21 sept. 1868, p. 466.
(2) Vay. Albucasis, Rhasès, Avicenne, etc.
(3) Chirurgia, Lib. I, cap. xzvinr, 4270.
(4) Practica seu ars completa chirurgiæ, tract. II, doct. IT, c. u, et doct. Ili, ce. mn. De ficu et cancro et ulcere in virga virili.
années plus tard, parle d'excroissances du prépuce tantôt molles, tantôt dures, etil ajoute : « Ulcera veniunt ex pustulis calidis virgæ supervenientibus, quæ postea crepantur vel ex acutis humoribus locum ulcerantibus, vel ex commixtione cum fœda muliere, quæ cum ægro, talem habente morbum, de novo coierat. » Néanmoins, c’est à Valescus de Tarente (1) que l’on doit la meilleure description des chancres à la fin du xiv° siècle : « Ulcera et pustulæ funt in virga quæ aliquando ratione malæ curæ et durationis funt cancrosæ in tantum, quod aliquando perditur virga vel pars ejus, aliquando fiunt extra in pelle, aliquando ut plurimum intra : causæ possunt esse primitivæ.… ut est coitus cum fœtida, vel immunda, vel cancrosa muliere.… Nidi aliquos mori, quia tarde ad bonum pervenerunt medicum. Virga enim erat circumdata toto ulcere cancroso cum duritie, et erat rotunda sicut unus napus, et homo erat jam dhscoloratus et semimortuus. »
Qui ne voit, dans ce passage, le chancre induré, le chancre véritablement syphilitique, et non pas seulement le chancre mou? L'existence de cet accident au moyen âge est donc peu contestable. Beaucoup d’autres auteurs de la même époque signalent ou décrivent les ulcères déterminés par un commerce impur, et dans lesquels il est encore possible de voir l'accident primitif de la syphilis, ou mêmes certains accidents secondaires. Sous ce rapport, Roger (2), Roland (3), Théodoric (4), Trotula (5), Arnauld de Villeneuve (6), Guy de Chauliac (7), Jean de Concorrége (8), Gaddesden (9), ete., méritent d’être consultés. Quelques poëtes lascifs, comme Villon (10) et Pacificus Maximus (41 }4 n'ont pas non plus oublié les accidents dont il s’agit. Quant aux affections consécutives, non-seulement elles existent, mais elles sont nettement indiquées par quelques médecins. C’est du moins ce que semble prouver un passage tiré d’un manuscrit qui, d’après Littré (12), auquel nous en devons la connaissance, remonterait au xui° siècle. Dans un livre sans date, écrit par Gérard du Berri (Glossulæ Gerardi), lequel se trouve cité par Bernard de Gordon, professeur à Montpellier, on trouve, dit Littré, dans un chapitre intitulé : De ulceribus et apostematibus virge, le précieux passage que voici : « Virga patitur a coitu cum mulieribus immundis de spermate corrupto vel ex humore venenoso in collo matricis receplo; nam virga inficitur et a/iquando alterat totum corpus.» Quoique court, ce dernier membre de phrase n’en est pas
(1) Philonium, lib. VI, Cap. vi, fol. 156. Venetiis, 1502. Voy. de plus : P. d’Argelata, Chirurg., lib. XXX, cap. 1m. Venetiis, 1480. Bruno de Longoburgo, même vol., lib. II, Cap. xIV, fol. 101, distingue les verrues molles des verrues dures, dans un chapitre significatif intitulé : De verrucis et Porris, et clavo et formica accidentibus in virga et in alia parte corporis..
(2) Chirurgia magna, lib. I, Lvi, 65 (in Collect. chirurg. Venetiis, 1519).
) Chirurg., lib. III, cap. XXXI, 202 (4) Lib. III, cap. xxxvin, bd.
) Curand. Ægrilud. muliebr. libell. Leipsig, 1778.
(6) Breviar. II, 29, Opp., Lugdun., 1532, fol. 1776.
(7) Chirurg., tract. IV; doct. IL, cap. vir.
(8) Pract. nov, med., Venet., 1515, tract. IV, cap. v, fol. 640.
) Rosa Anglica, lib. II, cap. xvir.
(10) Œuvres de Fr. Villon, édit. Formey, 4742, p. 140. ,
(11) Célèbre poëte du xv* siècle. Les poésies de P. Maximus ont été publiées à Klorence en 1489. :
(12) G13. méd. de Paris, 1846, p. 931, note sur la syphilis au xin siècle.
moins décisif; après avoir signalé l'infection des organes génitaux, Gérard remarque que parfois survient l’infection générale du corps.
Ajoutons qu'un nombre assez considérable de faits extraits des annales du moyen âge témoignent également de lexistence, non-seulement de lésions chancreuses, mais de la syphilis elle-même à cette époque. Ces faits, qui intéressent surtout des grands personnages du moment, ne peuvent être rapportés ici; on pourra les consulter pour la plupart dans louvrage de Hermann Friedberg (1), où 1ls se trouvent rassemblés.
Remarquons encore qu'un certain nombre d’affections rattachées alors à la lèpre appartiennent en réalité à la syphilis. En effet, contrairement à ce que l'on observe de nos jours, la lèpre, à cette époque, était une maladie
contagieuse, et par conséquent il y a lieu de croire qu'il ÿ avait confusion
entre elle et la syphilis. Les auteurs qui signalent la contagiosité de la lèpre sont nombreux (2). L'un d'eux, B. Gordon (3), raconte le fait curieux que voici : « Une certaine comtesse qui avait la lèpre vint à Montpellier, et je fus
appelé à la traiter sur la fin ; un bachelier en médecine, que j'avais mis auprès
d'elle, eut le malheur de partager son hit ; elle devint enceinte et lui lépreux. » Philo Schoff (4) rapporte un fait du même genre ; mais 11 v a plus, la lèpre peut provenir d’un coït impur (lepra ex coïtu cum fœda muliere)..….. et provenit eham (lepra), dit Bernard de Gordon, ex nimia confibulatione cum qua jacuit leprosus. Michel Scotus (5) fait mieux voir encore la liaison qui existe entre les affections des parties génitales et la lèpre de cette époque, lorsqu'il écrit : St vero mulier fluxum patiatur et vir eam cognoscat, facile sibi virga vitiatur, ut patet in adolescentulis qui hoc ignorantes vitiantur quandoque virga, quandoque lepra.
J. de Gaddesden nous apprend d'autre part qu'une femme qui a eu affaire
avec un lépreux peut communiquer une affection aux parties génitales : 7//e
qui concubit cum muliere, cum qua coivit leprosus, puncturas inter carnem et corium (sel. virgæ) senfit, et aliquando calefactiones 1n toto corpore, el postea frigus el insomnietates, et circa faciem quasi formicas currentes.
Ainsi on peut croire que les accidents constitutionnels de la syphilis étaient, au moyen âge, confondus avec les accidents de la lèpre (6), maladie un peu de mode et qui couvrait de son nom un grand nombre d’affections. Cette manière de voir a d’ailleurs pour elle lPautorité d'auteurs éminents. Hensler Conjecturait que la syphilis résultait d’une dégénérescence de la lèpre, et
(4) Die Lehre von den venerischen Krankheiten in dem Alterthume und Mittelalter, Berlin,
1865, p. 88 et seq. Comparez : Corradi (Alfonso), Cazo di sifilide constituzionale nel trecento
{lisez quatro cento), Milano, 1866, 11, et Annali Universali, cxcix, p. 43, Gennajo.
(2) Roger de Parme, Forestius, Paulmier, Valescus de Tarente, Thomas Gascoigne, ete. : Voyez Astruc, p. 77, t. I; trad. franc. de Louis.
. (3) Lilii Particula, X, cap. xxu. Venetiis, 1496.
(4) Libr. de Lepra.
(5) De procreatione hominis physionomia, cap. vi, 1477.— Voy. encore Manardi de Ferrare, Epistolæ medicinales, 1525. — Théodoric, Chirurgia, lib. VI, cap. LY. (6) Dans la Pratique de M° Pierre Bocellin de Belley, en Savoie, Sur la matière de la contagieuse et infective maladie de lèpre, Lyon, 4540, cap. n, on lit : Valescus de Tarente, Guy
. de Chauliac, Discus florentin, assignent trois causes de lèpre. La primitive est double, c’est à - savoir qu’elle est introduite au ventre de la mère, engendrée au temps des menstrues, ou qu’elle
provient du sperme d’un lépreux..… L’hérédité est une autre cause. Il y est question, en outre, de l’enrouement de la voix, du nasonnement et de la fétidité de l’haleine.
Sprengel partagea en partie ce sentiment; ils se fondaient l’un et l’autre nonseulement sur ce faitavéré que la constitution atmosphérique peut, dans certaines circonstances, et de temps en temps, altérer le caractère des maladies chroniques au point de leur faire prendre un aspect vraiment épidémique, mais encore sur ce que plusieurs des médecins qui ont écrit sur le mal français se sont accordés à le regarder comme l’ancienne lèpre (le saphati surtout), masquée sous une forme nouvelle et Insolite. Cette opinion paraît d'autant plus probable que l’époque d'apparition de l'épidémie du xv° siècle est précisément celle où l’on vit l’éléphantiasis s’étemdre peu à peu en Europe. La lettre suivante, adressée en 1488 par Pierre Martyr (1) à son ami Arias Barbosa qui lui avait donné connaissance de sa maladie, non-seulement porte à penser que la syphilis existait avant 1495, mais elle montre de plus la parfaite analogie qui existe entre le mal français et l'éléphantiasis : « Tu m'écris, dit-il, que tu es affecté d’une maladie particulière appelée bubas par les Espagnols, çalico par les Italiens (2), éléphantiase par quelques médecins, et de diverses manières par d’autres. Tu dépeins avec une incomparable élégance ton malheur, tes pertes, la gène de tes Jointures, la faiblesse de tes ligaments, les douleurs atroces des articulations, et enfin les ulcères et la fétidité de ton haleine. Je te plains, cher Arias, etc. »
De ces documents il résulte que les médecins du moyen âge, comme ceux de l’antiquité, connaissaient les manifestations de la syphilis, mais non la syphilis elle-même. Le lien qui lie l'accident primitif aux affections consécutives avait échappé. Doit-on s’en étonner quand, depuis peu d’années seulement, nous connaissons la relation qui unit les lésions primitives et secondaires aux affections viscérales jusque-là décrites et traitées sous le nom de cirrhose du foie, de ramollissement du cerveau, ete.?
Le progrès accompli dans ces aerniers temps, nous allons le voir s’effectuer tout à coup, en ce qui concerne les accidents secondaires. De ce moment date la conception nosologique de la svphilis.
CHAPITRE II ÉPIDÉMIE SYPHILITIQUE DE LA FIN DU XV° SIÈCLE. — SYPHILIS DE LA RENAISSANCE
La plupart des médecins et des historiens de la fin du xv° siècle s’accordent pour signaler l'apparition d’une maladie nouvelle ; toutefois ils ne s'entendent ni sur la date ni sur le lieu de sa naissance. Au rapport de Fulgosi (3), deux ans avant l'expédition des Français contre les Napolitains, en 1192 par conséquent, le monde fut assailli d’une maladie nouvelle.
| (4) Opus Epistolar. Petr. Martyris Anglerii Medianolensis, Amstelodami, typis Elzevir., 1670,
in-fol. 2 col., liv. L, chap. Lxvint, p. 34. La première édition de ces lettres, aujourd’hui rare,
parut à Alcala de Henarez en 1530. | (2) Je ferai remarquer que le mot galico est considéré, par certains auteurs, comme indi-
quant une date moins ancienne que l’année 1488, | (3) De dictis factisque memorabilibus collect. Milan, 1509.
Pomarus (1) témoigne de l'apparition dé cette maladie dans la Saxe, en 1493. On lit dans Sprengel (2) : « Au commencement de l’été 1493, cette maladie nouvelle) était déjà en Auvergne, et, à la même époque, en Lombardie. Dans l'été de 1493, elle se manifesta à Halle, dans la marche de Brandebourg, à Brunswick et dans le Mecklembourg. » Sciphover (3) rapporte qu’elle éclata en 1494 dans la Westphalie, d’où elle ne tarda pas à se répandre sur les côtes de la mer Baltique, en Poméranie et en Prusse. Suivant Linturius (4), elle se montra, en 1494, sur les bords du Rhin, en Souabe, en Franconie et en Bavière. En 1495, elle fit son apparition en Suisse (5). Un arrêt du Parlement de Paris, rendu en 1496 (6), prescrit différentes mesures à prendre contre .une certaine maladie contagieuse nommée la grosse vérole, qui, depuis deux ans en ça, a eu grant force en ce royaulme. Pinctor (7), enfin, raconte que l’épidémie de syphilis éclata à Rome, au mois de mars 1494, après l’entrée du soleil dans Aries.
La maladie dont il s'agit, regardée comme une maladie nouvelle, régnait donc et même se trouvait répandue dans la plus grande partie de l’Europe, avant l’année 1495 (8). Si c’est là un fait positif, et si l’on tient compte de la différence des relations entre les peuples à cette époque, est-il encore besoin de disputer sur l’origine américaine de la syphilis? D'un autre côté, peut-on accuser les Français d’avoir apporté ce mal en Italie, lorsque Charles VIT ne partit de Vienne, en Dauphiné, que le 23 août de l’année 1494? En aucune façon. Il faut reconnaître néanmoins que c’est au siége de Naples, surtout, que la maladie nouvelle trouva des conditions favorables à son accroissement, car, à partir de ce moment, elle prit une extension qu’elle n'avait pas jusque-là.
Sabellicus (9) raconte qu'un nouveau genre de maladie commença à se répandre par toute l'Italie vers la première descente des Français, c’est-à-dire en 4495; — et, pour ce motif probablement, on l’appela mal français. — Après divers tourments, le corps était infesté de pustules qui dégénéraient en ulcères malins, le défiguraient excessivement. Peu de gens en mouraient, eu égard au grand nombre de malades; mais beaucoup moins de malades en guérirent, et non-seulement l'Italie fut affligée de ce fléau, mais encore
(1) Chronica der Sachsen und Niedersachsen, t. 11, 1496.
(2) Essai d’une histoire de la Méd., trad. franc., Paris, 1810, t. II, p. 564.
(3) Chronica Archicomit. Oldenburg., dans Meibomius, Script.rerum German. ,t. 1, p. 188.
(4) Append. ad fascicul. lempor., dans Pistorius, Script. rerum German., t. 11, p. 106, 108, 110.
(5) Meyer-Ahrens, Geschichtl. Notizen, etc. Zurich, 1841, 222.
(6) D'après notre style, le 6 mars 1497. Comp. A. Chereau, Un. méd., 3 sept. 1868.
(7) P. Pinctor, Tract. de morbo fœdeo et occuilo his temporibus affligente, etc., dans Aphrodisiacus de Gruner, p, 85. — Comparez, sur l'apparition de la maladie à Rome : Steph. Infessura, Diarium urbis Romæ, dans Eccard, Corpus histor. med., t. II, p. 2012 ; Delphini Epistol., lib. XIL, in-fol. ; Bucchardi Diar. curiæ romanæ sub Alexandro VI, dans Eccard, loc. cit., t. II, p. 2017. Sarrazini observe que la peste (mot consacré) régnait à Ancône dans le courant de la même année 1494, Notizie istor. del, cit. Ancona. Rome, 1675, in-fol.
(8) Consultez l’intéressante Dissertation sur l’origine de la maladie vénérienne, par Sanchez. Paris, 1752.
(9) A. Coccius Sabellicus, Rhapsod. Hist, ab orbe cond. Ennead. X, lib. IX, Venetiis, in-fol., 4502. Paris, 4509. — Voy. encore Guichardin, livre II de son Histoire; J, de Boudigné, Thèse agrégative des annales et chroniques de l’Anjou. Paris, 1529, part. III, p. 1801.
LANCEREAUX. — Syphilis, 2e édit. 2
l'Allemagne, la Dalmatie et toutes les contrées de la Macédoine et de x Grèce. Presque la vingtième partie des hommes éprouva les atteintes dece mal.
Les médecins, d'accord avec les historiens, admettent également qu'une: maladie nouvelle se répandit en Italie, ou même dans d’autres pays, à l’époque où les Français vinrent faire le siége de Naples (1). Les nombreux documents qu'ils ont laissés de cette grande épidémie ont servi à Fracastor pour tracer de ce mal une peinture fidèle, principalement calquée sur les des— criptions de Grundbeck,. Leoniceno (1497), Gaspard Torella (1500), Jacques. Catanée (1505), J. Almenar (1510), et beaucoup d’autres contemporains. Le tableau qui nous vient de Fracastor mérite d’être rapporté; 1l donne une connaissance exacte de la syphilis à cette époque. « Chez quelques-uns, dit ce médecin (2), le mal commençait sans contagion; chez d’autres, et c'était le: grand nombre, il était transmis par contagion. Toute espèce de contact ne suffisait pas pour lui donner naissance; il fallait pour cela que deux corps se fussent échauffés ensemble, ce qui arrive notamment dans le coït. C’est aussi par le coït que la plupart furent infectés. Cependant bon nombre d'enfants contractaient la maladie en tetant leurs mères ou bien leurs nourrices. infectées. Le mal ne se transmettait pas à distance : il ne se manifestait pas. tout d’abord, mais quelquetois au bout d’un mois, ou de deux, ou même de quatre ; toutefois, certains signes annonçalent déjà que le nil existait en germe. | « Les malades étaient tristes, îlas et abattus ; ils avaient le visage pâle ; ïl venait à la plupart des chancres aux parties honteuses ; ulcères semblables à ceux qui ont coutume de se développer dans ces organes à la suite du coït, et qu'on appelle caries, mais d’une nature bien der te ;1ls étaient opinitres. Quand on les avait guéris dans un endroit, ils paraissaient dans un autre, et c'était toujours à recommencer. Il s'élevait ensuite, sur la peau, des pustules avec croûtes ; elles commençaient dans les uns par attaquer la tête, et c'était le plus ordinaire ; dans les autres, elles paraissaient ailleurs. D'abord, elles étaient petites ; ensuite elles augmentaient peu à peu jusqu’à la grosseur d’une coque de gland dont elles avaient la figure, d’ailleurs assez semblables aux croûtes de lait des enfants. Dans quelques cas, ces pustules étaient petites et sèches. Chez d’autres, elles étaient grosses et humides ; chez les uns livides : chez les autres blanchâtres et un peu pâles ; dans d’autres dures et rougeûtres. Elles s’ouvraient toujours au bout de quelques jours, et rendaient continuellement une quantité mcroyable d’une liqueur puante et vilaine dès qu’elles étaient ouvertes ; c’étaient autant de vrais ulcères phagédéniques, qui consu-
(4) Voy. Joseph Grundbeck ou Grundpeck, De pestilentia scorra sive mala de Frantzos ; Alexandre Benoît, de Vérone, attaché en qualité de médecin à l’armée vénitienne défaite à Fornoue ; Coradin Gilini, Opusculum de morbo gallico; Barthélemi Montagnana, le jeune, de Padoue (conseil médical à Pierre Zeno) ; Nicolas Leoniceno de Vicence, De morbo gallico, 4497 ; Gaspard Torella, De dolore in pudendagra, 1500; Antonio Benivenio, De abditis rerum causis. Florence, 1507 ; Wendelin Hock de Brackenaw, De morbo gallico, cap. 1; Jacq. Catanée, De morbo gallico ; Pierre Tropolinus, Traité de la vérole; Jean de Vigo, Pratique de chirurgie, Liv. V, ch. 1, et beaucoup d’autres auteurs que mentionne Astruc, loc. cit., p. 113 et 122:
(2) Fracastor, De morbis contagiosis, Venetiis, 1546, lib. Il, cap. 1,
maient, non-seulement les chaïrs, mais même les os. Ceux dont les parties supérieures étalent attaquées avaient des fluxions nialignes. qui rongeaient tantôt le palais, tantôt le gosier, tantôt la trachée-artère, tantôt les amygdales ; quelques-uns perdaient les lèvres, d’autres le nez, d’autres toutes les parties honteuses ; 1l venait à un grand nombre, dans les membres, des tumeurs gommeuses qui les défiguraient et qui étaient souvent de la grosseur d’un œuf où d'un petit pain; quand elles s’ouvraient, il en sortait une liqueur blanche et mucilagineuse. Elles attaquaient principalement les bras et les jambes ; quelquefois elles demeuraient calleuses jusqu’à la mort.
» Mais, comme si cela n’eût pas suffi, il survenait encore dans les membres de grandes douleurs, souvent en même temps que les pustules, quelquefois plus tôt, et d’autres fois plus tard. Ces douleurs, qui étaient longues et insupportables, se faisaient sentir principalement dans la nuit, et n’occupaient pas proprement les articulations, mais le corps des membres et les nerfs ; quelques-uns néanmoins avaient des pustules sans douleurs, d’autres des douleurs sans pustules ; la plupart avaient des pustules et des douleurs. Cependant tous les membres étaient dans un état de langueur ; les malades étaient maigres et défaits, sans appétit, ne dormaient point, étaient toujours tristes et de mauvaise humeur, et voulaient toujours demeurer couchés. Le visage et les jambes leur enflaient ; une petite fièvre se mettait quelquefois de la partie, mais rarement, Quelques-uns souffraient des douleurs de tête, mais des douleurs longues et qui ne cédaient à aucun remède. Si l’on tirait du sang, on le trouvait pur et un peu muqueux ; l'urine était épaisse et rouge ; à ce seul signe survenu en l'absence de la fièvre, on pouvait reconnaître la maladie ; les selles étaient liquides, muqueuses et sèches.
».Tels étaient les symptômes de la maladie à son origine; mais je parle d'autrefois, car aujourd’hui, quoique la maladie soit encore en règne, elle parait néanmoins différer de ce qu’elle était alors. On voit, depuis environ vingt ans, moins de pustules et plus de tumeurs gommeuses, tout au contraire des premières années. Les pustules, lorsqu'il en paraît, sont plus sèches, et les douleurs, lorsqu'il en survient, plus cruelles. Depuis environ six ans, la maladie a encore notablement changé ; on ne voit maintenant de pustules que chez très-peu de malades ; presque point de douleurs, ou des douleurs bien plus légères, mais beaucoup de tumeurs gommeuses.
» Une Chose qui a étonné tout le monde, c’est la chute des cheveux et des autres poils du corps, cela donne un air ridicule; les uns n’ont point de barbe, les autres point de sourcils, les autres ont la tête chauve : d’abord, on attribuait cet accident aux remèdes, surtout au mercure, même quand on a été mieux instruit; il arrive maintenant encore pis; les dents branlent à plusieurs et tombent même à quelques-uns. »
Tel est, avec des couleurs un peu sombres peut-être, le tableau que nous à laissé Fracastor de cette fameuse épidémie, qui déjà, à l’époque où écrivait cet auteur, avait beaucoup perdu de son intensité. Comme Fracastor, Guichardin et Ulrich de Hutten s'accordent à reconnaître l’adoucissement de la maladie vénérienne; il semblerait même, d’après leur rapport, que cette maladie ne conserva pas son caractère pestilentiel au delà de sept ans.
La plupart des syphiligraphes du xvr° siècle sont d’ailleurs unanimes
pour constater la période de décroissance de la syphilis. Vidus Vidius (1), Ant. Musa Brassavole (2), François Lopez de Gomora (3), G. Fallope (4), Bernardin Tomitano (5), Levinus Lemnius (6), Alex. Trajan Petronio (7), Mercurial (8), Laurent Joubert (9), Jean Varandé (10), André Césalpin (11), Épiphane Ferdinand (12), Alexandre Déodat (13), J.-S. Velschius (14), J. Winell (15), Thomas Sydenham (16), Jean Deveaux (17), portent ce témoignage que vers le milieu ou tout au moins vers la fin du xvi* siècle, la forme épidémique de la syphilis avait disparu, et cela principalement dans les lieux de sa plus grande intensité. |
Nous connaissons maintenant les diverses phases de la grande épidémie du xv° siècle, telles que les ont racontées les contemporains. Que cette épidémie soit de nature syphilitique, le fait ne paraît pas contestable ; certains auteurs pourtant ont voulu y voir des affections diversement combinées, d’autres lui ont refusé une origine spécifique et ont pensé qu'il s'agissait d’une maladie toute différente, le typhus (Cazenave), la morve, le farem . ({Ricord, Beau, etc.).
Il n'entre pas dans notre plan d'examiner ces diverses opinions, le meilleur moyen de les réduire à néant est de prouver que l'épidémie du xv° siècle n’est pas unique dans son genre, et que depuis cette époque on a pu observer plusieurs endémo-épidémies évidemment SRpOMETURS ou du moins trèsanalogues à cette épidémie. |
L'étude comparative de ces endémo-épidémies, qui, sous tous les rapports, font partie du domaine historique de la syphilis, se place donc ici naturellement. Leur rapprochement permettra de mieux saisir leurs ressemblances. La description topographique qui viendra ensuite, en montrant que, même à notre époque, lorsqu'elle se développe dans certaines conditions, la svphilis revêt un cachet de malignité tout particulier, mettra beaucoup mieux en évidence la similitude des caractères entre l'épidémie du xv° siècle, celles qui l’ont suivie et certains cas de syphilis observés de
nos Jours.
(1) Curation des maladies en général, sect. 1, liv. ILE. Florence, 1594 ; Francfort, 1596, in-fol.
(2) Tractatus de usu radicis chinæ, ete., in Aloysi Luisini De morbo gall. etc. Venise, 1566, 1567.
(3) Histoire générale des Indes, 1553.
(D De morbo gallico tractatus. Padoue, 1584, in-4° ; Venise, 1585, in-8°.
5) De morbo gallico, liv. IL, p. 2.
(6) De occultis naturæ miraculis libri duo, lib. 11, cap. 1v. Anvers, 1559, in-19 ; trad. franc., Paris, 1567, in-8°.
(7) Traité de la vérole, Liv. IE, chap. xxir.
(8) Traité de la vérole, chap. 11, citation de Astruc, p. 357.
.(9) De vairola magna sive crassa, cap. ni, et Erreurs populaires, etc. Bordeaux, 1570, in-80.
(10) Tractatus de lue venerea et hepatide. Genève, 1620, in-8°; Lyon, 1658, in-fol.
(11) Praxis universæ artis medicæ. Trévise, 1606, in-8°.
(12) Centum historiæ seu observ. et casus medici (obs. 17). Venetiis, 1621, in-fol.
(13) Valetudinarium. Leyde, 1660.
(14) Recueil de curations et d'observations médicales, obs. 175 ; cité par Astruc.
(15) Traité de la vérole, cité par Astruc.
(16) Epist. secunda responsor. de lue venerea. Londres, 1680, in-8°,
(17) Notes ajoutées à la traduction française du traité tt de Charles Musitan, Sur le mal vénérien, chap. 1v, liv. I. Trévoux, 1711.
î HISTORIQUE. 21