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CHAPITRE V DISTRIBUTION GÉOGRAPHIQUE DE LA SYPHILIS

S 4, — Europe,

La syphilis, dont le point de départ ne varie pas, du moins quant à sa nature, est une des maladies les plus propres à nous montrer les effets qui résultent pour l’état pathologique de l’action dela race, du climatet de l'hygiène. L'étude géographique de cette maladie mérite donc les plus grands soins, puisque aux indications pronostiques et thérapeutiques qui en sont la conséquence, vient s'ajouter un enseignement pathologique général du plus haut intérêt.

Région du Nord.—La syphilis, ainsi qu'il est déjà permis d’en juger par ce qui précède, conserve une allure peu différente de celle qu’elle avait au xv° siècle, dans certaines contrées du nord de l’Europe, et particulièrement sur le littoral de la mer Baltique et de la mer du Nord, dans le Jutland, le Ditmarsch, le Schieswig, le Holstein, sur les rivages de la Suède et dans certaines villes de l'Écosse, de la Hesse et de la Prusse orientale. Non loin de ces contrées toutefois, toujours dans le Nord, en Islande et aux îles Féroë, il est remarquable que cette maladie n’ait pu jusqu'ici se fixer. Au commencement de ce siècle, Mackenzie notait déjà le peu d'aptitude des Islandais à contracter la syphilis : « Syphilis » cannot be said to exist in Iceland. Single cases have sometimes occurred » from communication with foreigners, but the disease has always been inter- » cepted, before it made any progress in the country. »

Depuis lors, médecins et voyageurs n’ont fait que confirmer l’opmion de Mackenzie. En effet, J, Thorstensen, médecin islandais, écrit dans un mémoire adressé à l’Académie de médecine de Paris (1) : «morbus venereus non eæistit in Islandia », et le docteur Schleissner (2), qui a publié un travail sur les maladies TRAIT ee à l'Islande, prétend que la syphilis qui y est importée ne s’y propage que peu de temps, et qu’on ne la trouve guère parmi les Islandais. Ce fait est d'autant plus étonnant qu'il arrive chaque année en Islande quatre-vingts bâtiments marchands danois, dont les équipages ont pendant l’été toute espèce de rapports avec les habitants. En outre, le pays est exploré annuellement par cent cinquante barques de pêcheurs français et hollandais qui fréquentent quelquefois différents ports. Répandue en 1756 parmi

(4) Mém. de l’Académie de médecine, t. VIIE, p. 28. Paris, 1840. Si (2) Schleissner, Island undersogt, ete., Kjobenh. 1849. E. Robert, Voyage en Islande et au Groënland pendant les années 1835 et 1836, sur la corvette la Recherche, Paris, 148514,

p. 42. — Comparez Jacolot, Relation médic. de la campagne de la corvette V'Arthémise en Islande, 4857. Thèse de Paris, 1861.

les tisserands et les fileurs de laine de Reiïkiawik (température moyenne + A9), la syphilis y était devenue rare en 1763 et n’existait plus en 1774. Dans quelques autres contrées, elle s’introduisit partiellement, en 1824 par exemple, et pareillement elle s’éteignit. Notons que la blennorrhagie ne se comporte pas autrement.

Dans son voyage en Îslande et au Groënland, E. Robert (1 (1) n’a rencontré qu'un exemple de véritable syphilis ; c'était ire une femme islandaise qui

avait été contaminée par la cohabitation avec un de ses compatriotes. Ainsi le peuple islandais est peu apte à contracter la syphilis, et assez impropre à la faire germer. C'est là, à notre avis, un fait qui mérite d’être noté avec d'autant plus de soin que la lèpre est une maladie endémique en Islande. — Dans les Îles Féroë, la syphilis, d’après Panum (2), est restée inconnue jusqu’en 1844 ; mais, de cette époque à 1846, on a observé environ une vingtaine de ,cas de cette maladie.

Ce serait un tort de penser que cette sorte d’immunité se rencontre dans les pays voisins. En Norvége et notamment à Christiania (+ 50,4), les affections syphilitiques sont loin d’être rares, d’après les statistiques recueillies dans les hôpitaux de cette ville par le professeur W. Boeck (3). Les ostéites crâniennes et principalement naso-palatines y sont communes. Un point important à signaler est la lenteur d'évolution de la syphilis sous ce climat. Les accidents consécutifs ne se montrent souvent qu'après le sixième mois ; dans quelques cas, ils sont d’une gravité qui approche de la malignité, et la syphilis occasionne assez fréquemment la mort. La Suède, sous ce rapport, ne diffère pas de la Norvége; les grandes villes, principalement celles du littoral, sont les lieux où la syphilis sévit avec la plus grande fréquence et le plus d’intensité.

La Russie, vaste empire dont la température moyenne annuelle varie de Oo à + 120, présente au point de vue de l’extension de la syphilis des différences notables suivant les régions. Dans le nord de ce pays, chez les Samoièdes, les Ostjaken et autres peuples du nord de la Russie d'Europe et de la Russie d'Asie, dans le sud de la Sibérie, au Kamschatka (4), dans les provinces de la Baltique, surtout la Finlande et la Courlande (5), comme aussi dans les gouvernements de Podolie (6), et de Kazan (7), la maladie qui nous occupe est généralement répandue, endémique et grave; d’après de Hübbenet de Kiew (8), les plaques muqueuses sont très-communes dans les provinces voisines de la Baltique. Au rapport du docteur de Valeourt (9), la syphilis serait fréquente dans tout l'empire russe et s’y propagerait principalement par l'intermédiaire des soldats et des prostituées, car celles-ci, après quelques années passées dans les villes, retournent à la campagne où elles se marient. Cependant, si l’on

(1) Voyage en Islande et au Groënland, p. 42. Paris, 1841.

(2) Bibliotek for Læger, 1847, 1, 316 (Bibliothèque pour les médecins).

(3) Recherches sur la syphilis appuyées des tableaux statistig. tirés des Archives des hôpitaux de Christiania. Christiania, 4862, p. 59, 460, etc.

(4) Voyez Meyer-Alirens, Die Krankh. " hohen Norden, Prager Vierteljahrschrift, etc., t. LVI, p. 87, 1857.

(5) Voyez À. Hirsch, Historisch-geographische Patholog. Erlangen, 4860, t. I, p. 358.

(6) Voy. Gaz. méd., 1867, p. 707.

(7) Blosfeld, Zeitschrift für Hygiea, et Prager Vierteljahrschrift, t, LXXIIL, p. 31.

(8) Die Beobachtung und das Experiment in der Syphilis, Leipzig, 1859.

(9) De Valcourt, De la syphilis en Russie (Gaz. méd. de Paris, 1874, p. 379).

consulte la statistique de l’armée (1), on ne trouve qu'un vénérien sur 34 hommes d’effectif, proportion relativement faible, si elle est réelle, et qui est dépassée dans beaucoup d’autres pays.

Dans les îles Britanniques, la syphilis est tellement répandue que S. Holland, qui évalue approximativement à 50 000 le nombre des femmes se livrant à la prostitution, pense que dans le cours d’une année la syphilis est contractée par plus de 1 652 500 individus des deux sexes (2). Sur 1000 hommes d’effectif de l’armée de terre, on compte, en 1860, 306 vénériens, en 1862 et en 1865, 318, en 1864, 290 ; sur 1000 vénériens, il v a 343 svphilis primitives et 119 syphilis constitutionnelles {3). Cette maladie, enfin, aurait en 1855 fait péri, en Angleterre, 947 individus, sur lesquels 579 enfants de moins d’un an, et, en 1857, elle serait entrée pour 225 cas dans la mortalité générale de Ja ville de Londres (A). D’après une statistique de Henry Lee (5), les accidents consécutifs se montreraient 19 fois sur 20 durant les six premiers mois qui suivent la manifestation primitive.

Région du centre. — La France, malgré une règlementation de la prostitution plus sévère que celle qui existe en Angleterre, est loin d’être à l'abri des atteintes de la syphilis. C’est qu’en fait de mesures sanitaires, toutes les nations sont solidaires, de sorte que là même où le fléau ne se développerait pas à l’intérieur, 1l viendrait nécessairement du dehors par suite des incessantes relations des peuples entre eux. Bien qu'il soit difficile d'établir à l'aide d’une statistique rigoureuse la fréquence relative de cette maladie chez nous, puisqu'une partie seulement des malades étant traitée à l’hôpital, le plus grand nombre échappe nécessairement à l'observation, cependant il est reconnu que la syphilis est plus répandue dans les ports de mer, les grandes villes et surtout les villes de garnison (6) ; elle l’est beaucoup moins dans les campagnes, malgré l'extension qu'elle y a prise depuis la facilité des communications établies avec les villes (7). L'armée, qui est par rapport au pays tout entier une sorte de syphilomètre, compte, en 1866, 110 malades vénériens

(4) Statistique médicale de l'armée, du 4% nov. 1858 au 1% janvier 1860. St-Pétersbourg, 1861. Ibid. 1863. — Comparez Gustave Lagneau, Recherches comparatives sur les maladies vénériennes dans les différentes contrées. (Annales d'hygiène publique et de médecine légale, sér. II, t. XXVIIS, p. 101.)

(2) Voy. Parent-Duchâtelet, De la prostitution dans la ville de Paris, 3° édit. 1857, t. LE, p. 605 ; prostitution en Angleterre par Richelot.

(3) G. Lagneau, Loc. cit., p. 103. Remarquons que depuis la loi promulguée en 41866 sous le titre de loi sur les maladies contagieuses, cette proportion est beaucoup diminuée dans les villes de garnison où elle est appliquée. Consultez : Army Med. department Report. London, 1868, p. 257.

(4) The Lancet, february 20, 1858, p. 198, — Comparez le rapport du comité de la Société Harvéienne de Londres, dans Congrès médical international de Paris, 1868, p. 339.

(5) London med. journal of medicine, sept. 1849 et Gaz. méd. de Paris, 1850, p. 156.

(6) Le Roy de Méricourt, dans Gaz, hebdomad. de médecine et de chirurgie, p. 807, 1868. La statistique médicale de l’armée pour 1869 (Paris 1872, p. 36), que nous a communiquée avec une grande obligeance M. le docteur Ely, donne à cet égard de précieux renseignements. Elle montre que la moyenne générale des maladies vénériennes, étant dans l’armée de 156 pour 1000 malades, cette proportion est à Brest de 364, à Verdun, 368, à Strasbourg, 264, à Besançon, 250, à Nancy, 247, à Caen, 244, à Lille, 248, à Rennes, 227, à Paris et Versailles, 262.

(7) Voyez Bergeret, De la prostitution et des maladies vénériennes dans les petites localités (Ann. d'hygiène publique, 2° sér. t. XXV, p. 343).

sur 1000 hommes d’effectif; en 1869, elle en compte 103; ce chiffre est de 106 pour 1000 hommes d’eflectif et de 56 pour 1000 malades, pendant la période de 1862-1869, proportion trois fois moindre que celle qui est présentée par l’armée britannique (1). Malheureusement la fréquence relative des maladies vénériennes est, d’après ces statistiques, difficile à déterminer ; néanmoins on peut calculer que la syphilis constitue environ le quart des cas de ces maladies. À Paris, l'administration de l’assistance publique traite chaque année environ 3000 malades affectés de syphilis (2).

En Belgique, la syphilis est relativement moins commune qu’en France, surtout depuis l'amélioration apportée dans le régime de la prostitution. Il résulte, en eflet, de documents statistiques recueillis par Vleminckx (3), de 1858 à 1860 inclusivement, que la moyenne annuelle des vénériens aurait été de 90 p. 1000 soldats d’effectif, et que sur ce nombre les blennorrhagies représentent les 65/100. Ces chiffres, comparés à ceux des statistiques anglaise et française, sont des plus éloquents, ils montrent toute l'importance d’une bonne règlementation à l'égard des prostituées.

Dans la Hollande, le Danemark et la Suisse, la syphilis est relativement plus répandue qu'en Belgique. Sur 941 malades traités en 1853 à l'hôpital de Zurich, Lebert (4) compte 69 syphilitiques. En Hollande, les maladies vénériennes dans l’armée sont dans la proportion de 105 p. 1000 malades (5).

Par l'application des mesures sanitaires abrogées en 1845 et rétablies en

(4) Voyez Statistique médicale de l'armée, année 1866, p. 16, Paris, 1868, et, année 1869, Paris, 14872. Les pertes occasionnées par les maladies vénériennes sont également trèsdifférentes dans les deux pays. Tandis que ces maladies ont causé pendant l’année 14860 (Army statistical Reports, London, 1860, p. 12), pour l’armée anglaise de l’intérieur, une perte de 8,69 journées de service par homme, en France, il y a eu en 1862 une perte de 3,90 seulement par homme (Séatistique médic. de l’armée pendant l’année 1862, p. 9 et 21). La proportion du nombre des vénériens par rapport au chiffre total des malades n’en a pas moins été trèes-considérable pendant le cours de cette année, ainsi qu’on peut en juger par le tableau ci-dessous :

FRE MALADES INDIVIDUS INPINIDUS des hommes présents affectés entrés affectés .

aux Corps de syphilis

pendant l'anv, 4862. aux hôpitaux. de syphilis primitive, eonstitutionnelle,

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