‹ Traité historique et pratique de la syphilisChapitre 25 sur 98 · AFFECTIONS DU FOIE (ICTÈRE SYPHILITIQUE · texte numérisé non relu

AFFECTIONS DU FOIE (ICTÈRE SYPHILITIQUE

Paracelse (1) d’abord et plus tard Garnier (2), Astruc, Fabre, Swediaur, Percy, Portal, n’hésitèrent pas à admettre l'existence d'un ictère d’origme syphilitique. Le dernier de ces auteurs (3), faisant appel à des observations recueillies dans sa pratique, reconnut que cet ictère, qui, dans certains cas, se montre au début du mal vénérien, survient d’autres fois longtemps après l'apparition des premiers accidents véroliques.

Plus récemment Ricord rapportait deux cas d’ictère en coïncidence avec les premières manifestations de la syphilis ; mais ces faits étaient restés lettre morte lorsque, en 1853, Gubler (4) chercha à prouver, par des observations rigoureuses, que l’ictère en question était un accident lié à la syphilis constitutionnelle, c’est-à-dire qu’il avait pour cause l'infection syphilitique. Depuis cette époque, deux des élèves de Gubler, Luton (5) et À. Foville (6),ont fourni plusieurs faits à l'appui des idées du maître, et plus tard sont venues de nou- Velles observations tendant à confirmer la proposition que lictère contempo- Yain de l’exanthème syphilitique est une manifestation de létat diathésique. Malgré ces faits, le doute règne encore dans quelques esprits. Cependant un point ne peut être contesté, c'est l’apparition relativement fréquente d'un ictère particulier au début de la période secondaire de la syphilis. J'ai, pour mon compte, observé plusieurs fois ce symptôme, et mon ancien collègue, le docteur Martel, a vu quelques cas du même genre chez des femmes affectées de syphilis. La crainte de trop allonger ce travail ne me permettant pas de rapporter tout au long ces divers faits, je les abrégerai autant que possible,

Chancre induré, roséole et ictére.

Ozs. XIL — V..., peintre en fleurs, âgé de dix-neuf ans, est admis à l'hôpital de la Pitié, le 47 avril 1860.

D'une constitution lymphatique, mais du reste bien portant, ce jeune homme ha aucune habitude alcoolique ; il raconte qu’il contracta autrefois une blennorrhagie ; il y a deux mois, il eut un chancre induré, et cinq ou six semaines plus fard apparut une roséole qui, au bout de quatre ou cinq jours, fut accompagnée d'ictère ; en même temps malaise général, courbature, céphalalgie avec fièvre, douleurs musculaires et articulaires. L’appétit se perd et survient une diarrhée qui dure environ quinze jours ; des frissons vagues et irréguliers se manifestent vers le soir, La liqueur de Van Swieten est prescrite quatorze jours après le début

(4) Chirurg. Tract. U, c. 1, p. 146, et Gruner, Aphrodisiacus, p- 134.

(2) Nouv. formul. lat. et franç. de l'Hôtel-Dieu de Lyon, avec traité de la vérole, 1716.

(3) Observ. sur le traitement et la nature des maladies du foie. Paris, 1813.

(4) Mémoire sur l'ictère qui accompagne quelquefois les éruptions syphilitiques précoces (Gazette médic. de Paris, 1854, p. 186, 214, 255, 978; et Mém. de la Soc. de biologie, 1re série, t. V, année 1853, p. 235),

(5) Monit. des hôpitaux, 1806, et — Ibid., 1857, n° 60 et 68.

(6) Gazette hebdomadaire, 1858, n° 24.

de l'ictère, mais le malade continue ses occupations et ne suit aucun traitement. Le 17 avril, la peau offre partout une teinte jaune un peu verdâtre. Il existe À la région du foie une douleur spontanée intermittente qui est exagérée par la per-| cussion. Le foie est volumineux ; son bord inférieur, épais, dépasse le rebord cos: | tal. Il n’y a aucune saillie appréciable à la surface de cet organe. L'appétit est | presque nul, la diarrhée à cessé ; il reste des traces de roséole et des plaques mu-. queuses à l'anus. Une cuillerée à bouche de liqueur Van Swieten à prendre chaque matin.

Rien de particulier durant les premiers jours qui suivirent. Environ douze jours plus tard, la teinte ictérique a notablement diminué. Le 9 mai, jour de la sortie du

malade, les conjonctives sont toujours un peu jaunes et la peau n’a pas encoré recouvré sa coloration normale ; mais le foie a diminué de volume, l'abdomen.

n'est plus météorisé, le malaise et la courbature ont disparu. Dans les premiers jours du mois d’août, je revis ce malade, il n’avait plus trace

d'ictère, le foie était d’un volume à peu près normal. Depuis peu de temps il avait | remarqué l'apparition de nouvelles plaques muqueuses, Je lui prescrivis des pilules |

de Sédillot, et depuis ce moment je l’ai perdu de vue.

Chancre, syphilide papulo-lenticulaire, angine, ictére secondaire.

Os, XIII. — La nommée D..., âgée de dix-huit ans, blanchisseuse, entre à l’hô:

pital de Lourcine, le 40 avril 1860, salle Saint-Clément, n° 98.

En apparence bien constituée, cette jeune personne a eu vers l’âge de quatre ans des ophthalmies prolongées, et depuis lors une variole confluente et une fièvre typhoide. Réglée à quinze ans, elle a fait une fausse couche il y a cinq mois. Six semaines avant son entrée à l'hôpital, quelque temps après avoir senti de la douleur en urinant, et lorsqu'elle s'était aperçue de la présence d’un bouton sur l’une des lèvres, elle fut prise de maux de gorge et vit apparaître une éruption qui ne tarda pas à envahir toute la surface cutanée. En même temps elle fut atteinte de courbature, d’un malaise général, de céphalalgie et de fièvre.

Le 11 avril, facies fatigué, érythème papulo-lenticulaire sur tout le corps et même à la face ; légère desquamation au menton. Alopécie, adénite cervicale postérieure ; rougeur érythémateuse de la gorge ; amygdales tuméfiées, un peu grisâtres ; plaques muqueuses sur le lobule de l'oreille gauche. Douleurs profondes à la face interne de la cuisse gauche, au-dessous du pli crural, ganglions inguinaux durs développés en chapelet; ulcération à la grande lèvre gauche.

14 avril. Légère coloration jaune, marquée surtout aux conjonctives et à la peau du visage. Le lendemain, coloration franchement ictérique. Les urines, soumises à l’action de l’acide nitrique, offrent des teintes qui révèlent la présence de la bile

17 avril. L'ictère se prononce de plus en plus, il est manifeste sur tout le COTPS ; soif vive, appétit presque nul, mais sans nausées ni vomissement. — Le foie déborde les fausses côtes de près de deux travers de doigt. Absence de douleur à la percussion de cet organe. L'éruption toujours très-apparente. Une pilule de proto-iodure de mercure, deux verres d’eau de Vichy.

19 avril. Les ulcérations et les plaques muqueuses sont colorées en jaune. La malade se plaint des gencives. Pilules avec chlorate de potasse.— 26 avril. L’ictère diminue d'intensité, l’éruption pâlit. — 4° mai. L'ictère a complétement disparu. Les ulcérations des grandes lèvres sont cicatrisées. — 4 mai. Diarrhée, coliques. Suppression du traitement. — 7 mai. Rougeur et gonflement des gencives. La

diarrhée se supprime. On reprend le traitement, La malade sort plus tard com plétement guérie.

Chez un malade âgé de vingt et un ans, dont l'observation me fut éga=. lement communiquée par mon ami le docteur Martel, il survint, peu de temps après la disparition d’un chancre induré avec adénopathies multiples, d’abord des plaques muqueuses, et plus tard un ictère accompagné d’une angine

érythémateuse et de troubles digestifs, le tout sans cause occasionnelle appréciable. Deux de mes malades, âgés l’un de vingt-trois ans et l’autre de vingt-six, ont présenté les symptômes suivants : chancre induré et adénopathies, plaques muqueuses, roséole et ictère; en même temps : céphalalgie, douleurs épigastriques, perte de l'appétit, nausées et vomituritions. Dans un cas seulement, le foie était augmenté de volume. Biermer (1) a vu un fait semblable : Une jeune femme de vingt-huit ans contracta un chancre de l’orifice utérin, et bientôt après elle fut atteinte d’ictère et de roséole. Le foie et la rate parurent manifestement indurés et volumineux.

Joints aux observations rapportées par les auteurs précités, ces faits donnent un total de vingt et un cas dans lesquels on a pu constater l’apparition d’un ictère au début de la période secondaire ou dans le cours de cette période et en même temps qu'une nouvelle poussée exanthématique. Dans tous ces cas, hon-seulement l’ictère s’est montré à une époque déterminée, mais il a manifesté des allures particulières. Les malades accusaient un malaise général, une Sensation de brisement et de courbature, une céphalalgie plus ou moins violente ; ils étaient las, fatigués, sans énergie, sans appétit, tourmentés par des régurgitations et des vomituritions, et souvent sous le coup d’un état fébrile paroxystique. En général, ces divers accidents ont disparu avant la cessation de l’ictère, à part toutefois les troubles digestifs.

La peau n’a jamais présenté la coloration accusée de l’ictère consécutif à un obstacle apporté au cours de la bile; par son intensité un peu variable, la coloration s’est plutôt rapprochée de celle de l’ictère simple. Les urines, teintes en rouge jaunâtre, contenaient généralement une assez faible quantité de matière colorante biliaire; une fois là salive fut colorée. Get ictère, d’ailleurs, n'a pas eu une longue durée ; il n’a jamais persisté au delà de vingt à trente jours.

Sa terminaison a toujours été heureuse. En pareil cas, la teinte jaune de la peau modifie nécessairement l’aspect des éruptions cutanées, il arrive même qu’elle en masque certaines formes et principalement les syphilides érythémateuse et maculeuse. Cette particularité est importante à connaître, si l’on veut ne pas laisser passer Inaperçus ces accidents toujours si nécessaires au diagnostic de l’ictère secondaire, car, en dehors de l’éruption et des adénopathies, ce diagnostic ne repose guère que sur la connaissance des antécédents morbides du malade.

Je ne rappellerai pas tous les arguments invoqués par Gubler pour rapporter à la syphilis l'affection dont il s’agit. Deux circonstances, à notre avis, dans les faits sus-mentionnés, plaident en faveur d’une relation de causalité, ce sont l'absence des causes connues de l’ictère et la coexistence habituelle de cet accident avec les éruptions exanthématiques. Si, en effet, quelques observations font mention d’excès alcooliques, l'influence de ces excès manque dans la plupart de ces faits, où un traitement mal approprié, et en particulier l'abus des préparations mercurielles, ne peut pas non plus être incriminé. À part un seul fait qui signale une émotion morale un peu vive, tous les autres sont muets sur cette condition étiologique.

(4) Schweïizerische Zeitschrift für Heilkunde, 1863.

Maïs faut-il, à l'exemple de Gubler, attribuer l'accident en question à une poussée congestive vers le foie? Je partage assez volontiers cette manière de voir. Cependant je me demande si l’ictère syphilitique secondaire n’est pas quelquefois aussi la conséquence de la compression des canaux biliaires par des ganglions lymphatiques tuméfiés et altérés de la même facon que les! ganglions sous-cutanés. Lorsque nous traiterons de la syphilis tertiaire, nous verrons ce mécanisme prouvé par l’autopsie. |

La tuméfaction du foie et le mouvement fébrile pourraient éveiller l'idée d’une hépatite, mais aucun de ces phénomènes n’est constant: l’état fébrile!

ne paraît pas subordonné à l'existence de l’ictère, il est plutôt sous la dépendance de la maladie générale, et la durée relativement courte des accidents n'est pas favorable à l’idée d’une phlegmasie du foie. Quant à l'hypothèse qui fait provenir l’altération du foie d’une inflammation propagée de la muqueuse intestinale à la muqueuse des voies biliaires, elle n’est pas très-soutenable, | attendu que les troubles digestifs ne précèdent pas toujours l'affection hépatique, et que la diarrhée est un phénomène relativement rare. En résumé, la pathogénie de l’ictère secondaire n’est pas bien connue, et sans doute plusieurs conditions anatomiques président au développement de ce sym= ptôme.

L'ictère dont il vient d’être question n’est pas le seul accident de ce genre qui ait été rattaché à la syphilis. Sans vouloir parler ici de l’'ictère symptomatique des altérations tertiaires du foie, disons que, suivant certains auteurs, l'ictère grave ou typhoïde peut reconnaître aussi une origine svphilitique. Toutefois, les faits donnés à l’appui de cette manière de voir ne sont ni assez complets ni assez détaillés pour être concluants (1). D'une part, on n’y trouve ni l’enchaînement ni la filiation nécessaires pour établir sûrement une liaison causale entre cette affection et la syphilis. D'autre part, l’altération qu'on y signale est trop différente de celles qui appartiennent généralement à la syphilis pour pouvoir lui être rattachée. Les individus en puissance de syphilis sont évidemment disposés à contracter un ictère à forme grave, mais qui n’est pas pour cela nécessairement syphilitique. Nous ne pouvons donc partager l'opinion de Lebert (2), qui admet plusieurs espèces d’ictère grave dont l’une, entre autres, serait d’origine syphilitique,

Page 1