ARTICLE III. — SYPHILIS HÉRÉDITAIRE DE L’ADULTE
L'un des plus intéressants problèmes de la pathologie et de la clinique, celui de l’existence de la syphilis héréditaire chez l'adulte, est différemment résolu par les médecins. À côté d’un certain nombre d'auteurs pour qui Ja syphilis héréditaire peut, comme la syphilis acquise, rester latente pendant des années et se montrer ensuite, il en est d’autres qui pensent que cette maladie se manifeste toujours dans les six ou huit premiers mois de l’existences® après quoi on ne la voit plus. Il importe, dans une question de ce genre, de s’én rapporter aux faits.
N. Massa raconte avoir vu trois enfants chez lesquels la maladie vénérienne se développa de trois à onze ans. « Tres hoc anno curavi ego pueros, «unum ætate trium annorum, alterum ætate sex annorum, et erat puella, « tertium undecim annorum ; isti non sumpserunt lac infectum. » Ces enfants ne prirent point un lait imfecté, dit Massa ; mais qui prouve qu'ils ne contrac= tèrent pas la maladie autrement que par l'allaitement? Rien. Il y a donc dans ces faits un desideratum qui, avouons-le, existe dans plusieurs des observations subséquentes. Stoll (1) cite le fait remarquable de deux jeunes sœurs âgées, l’une de dix, l’autre de onze ans, toutes deux atteintes d’exostoses et de catarrhe, affections qu'il soupçonne d’avoir une origine vénérienne et qui cédèrent à un traitement mercuriel; il parle encore d’une autre jeune fille qui guérit également bien et dans les mêmes conditions.
Bertin (2) parle d’un enfant né d’une mère infectée, lequel ne présenta de signes de syphilis qu'après avoir été sevré. Ce fait peut ne pas paraître extraordinaire; mais Bailing (3) rapporte qu'il fut consulté pour un garçon de seize ans, affecté d’un ulcère d'aspect syphilitique au gosier et de carie des os du nez. Le père déclara que vers le temps où il l’engendra il avait lui-même des symptômes de syphilis constitutionnelle: l'enfant guérit par l'emploi des antisyphilitiques. Albers (4), témoin de faits semblables, prétend que la syphilis en retard sévit principalement sur les enfants qui sont nés
(4) Ratio medendi, pars JIL, p. 239 et 233.
(2) Trailé de la maladie vénér. chez les enfants nouveau-nés, p. 153. (3) Ueber ausgeborenen und erbliche Syphilis, p. 129,
(4) Ueber Erkenntniss und Kur der Syphilis.
l'un père syphilitique et d’une mère scrofuleuse. Rosen de Rosenstein (1) dit avoir observé une jeune fille de onze ans, chez laquelle le mal vénérien héré- “ditaire détermina la tuméfaction et la suppuration des glandes du cou, du nez, Aa carie du palais et des ulcères rongeurs au visage, Mais on peut douter de la mature de ces accidents {suppuration des glandes et carie osseuse), et croire à “des manifestations scrofuleuses plutôt que syphilitiques. Baumes (2) cite observation d’un enfant qui, sous l'influence d’une syphilis héréditaire, fut atteint dès l’âge de quatre ans de tous les symptômes d’une syphilis commen- *çante, et qui, traité sans succès par les moyens ordinaires, guérit par des fumi- "gations Cinabrées. Cazenave donne les observations de deux jeunes filles, Pune de neuf, l’autre de dix-huit ans, chez lesquelles il fut impossible de "constater la trace d’un accident primitif, et qui, néanmoins, portaient des syphilides tuberculeuses et serpigineuses. La première fut guérie par l’em- "ploi du proto-iodure de mercure. Trousseau (3) a observé une jeune personne qui, dès l’âge de sept ans, offrit un gonflement des jambes, et pendant neuf ans souflrit d’insomnie et de douleurs ostéocopes nocturnes ; à vingt ans, elle portait deux exostoses au bras et des cicatrices dans le pharynx. Ces symp- Mômes cessèrent sous l'influence d’un traitement antisyphilitique. Fournier, cité par Davasse (A), aurait vu deux malades, l’un âgé de dix-huit, l’autre de vingt-cinq ans, n’avant jamais éprouvé d'accident vénérien d'aucune sorte, et présentant l’un et l’autre une tumeur gommeuse du voile du palais ; le prenier avait de plus un tubercule du pharynx. Sperino (5) a observé, après des tentatives de syphilisation infructueuses, la guérison par liodure de potassium d’une jeune fille de onze ans atteinte d’ulcération du palais et de cachexie commençante. Le professeur Sigmund, de Vienne (6), rapporte quatre faits de syphilis héréditaire tardive manifestée par des lésions des os et des cartilages, par des tubercules du tissu cellulaire sous-cutané et des ulcérations de l’arrière-bouche. Hutchinson a vu des faits assez semblables, parmi lesquels un cas d’arrêt de développement d’un radius. Ricord cite l'exemple de deux frères âgés, l’un de quarante, l’autre de quarante-quatre ans, ayant chacun une lésion de la voûte palatine et du voile du palais d'apparence Syphilitique, mais qui n’avaient eu aucun autre accident vénérien. Il dit avoir vu, dans les mêmes conditions, un jeune homme de dix-sept ans qui était atteint d’une ostéite naso-palatine avec destruction du voile du palais. Cette dernière lésion se rencontre également chez une jeune fille de quatorze ans, placée, en 1862, dans le service de Bouchut (7), et chez une autre de os neuf ans observée par Hérard, (8) qui crut prudent, en présence d'une néga-
(1) Maladies des enfants, p. 545. Paris, 1778. «
(2) De la phthisie pulmonaire, t. 1, p. 428. Paris, 1805. Voyez de plus Journ. des sciences méd., t. LV, p. 100.
(3) Gaz. es hôpitaux, 1855, p. 197. :
(4) La syphilis, ses formes, son unité. Paris, 1865.
(5) La syphilisation, ete. Turin et Paris, 1859. |
(6) Zeztschrift der Gesellsch. d. Wien. A 1858, n° 9.
7) Gaz. des hôpitaux, 10 juillet 1862, P. : ll
5 Bulletin de la Société médic. des hôpitaux et Union médicale, 1861, Un fait assez sem blable se trouve dans Archiv. de méd., t. I, p. 217, année 1860.
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tion absolue de syphilis chez les parents, d’être réservé sur la nature du mal tout en inclinant pour une origine scrofuleuse.
Hutchinson (1) a également observé des cas d’ulcération ou de destructiom du voile du palais liée à la syphilis héréditaire tardive. Dernièrement mon: excellent ami le docteur Dezanneau, médecin distingué à Angers, me disait avoir vu un cas de ce genre chez une jeune fille qui n’avait jamais eu la moindre trace de syphilis, mais dont le père avait été Infecté par cette maladie. J'ai eu moi-même l’occasion d'observer quelques faits semblables, et je suis de plus en plus porté à voir dans les affections décrites sous le nom d’angine scrofuleuse une manifestation tardive de la syphilis héréditaire. S'il est parfois difficile de remonter à la source syphilitique de cette angine, il faut dire aussi que souvent il n’est pas plus facile de lui assigner une origine scrofuleuse ; d’ailleurs, les bons effets d’un traitement spécifique ne sont-ils pas favorables" à notre manière de voir ? Certaines formes de lupus ont encore été rattachées à la syphilis héréditaire (2). Hutchinson en a observé un cas chez une jeune fille de quinze ans.
Le foie, dont nous avons fait connaître l’altération chez le nouveau-né, est dans quelques cas tardivement affecté, du moins si on s’en rapporte aux observations de Dittrich, Hutchinson et Leudet (3). De ces observations il résulte que des ascites survenues chez des jeunes filles auraient été améliorées ou guéries par l'emploi de l’iodure de potassium, et qu’on aurait trouvé chez des jeunes gens exempts de contagion syphilitique l’altération si nettement accusée de la syphilis hépatique.
L'une de nos observations est un bel exemple de pneumonie chronique: vraisemblablement développée sous l'influence de l'hérédité syphilitique. Le foie, chez la malade âgée de quarante-deux ans, offrait à sa surface des cica= trices profondes, lésion d’une grande valeur au point de vue du diagnostic de la syphilis viscérale. L'arrêt de développement des organes génitaux rencontré dans ce cas s’observe dans plusieurs autres faits, il n’est pas Simplement accidentel (4). D’autres organes peuvent certainement s’altérer sous la même influence et dans les mêmes conditions, c’est un point digne de recherches. |
Hoffmann (5) rapporte l’histoire d’une jeune fille de neuf ans, atteinte d'accès épileptiformes, qui fut guérie par un traitemen spécifique. J. Plenk (6) a observé les mêmes accidents chez un enfant de cinq ans. G. Lagneau fait
ue Hutchinson, On inheredited Syphilis, London Hospital Reports, vol, II, 1865, p. :
(2) Veiel, Speciell. Bericht über die Resultate der Heilanstalt für Flechtenkranke in den Jahr 1855-1861, Schmidt’'s Jahrb., t. CXVII, P. 299. — Hutchinson, On inheredited Syphilis, London Hospital Reports, vol. II, p. 497, 4865.
(3) E. Leudet, Recherches cliniques sur l'étiologie, la curabilité et le traitement de la nee hépatique, Archiv. gén. de méd., t. I, p. 451 et 325, 1866.
| (4) Voyez obs, XLIII. Je ne puis ici passer sous silence l'arrêt de développement des organes geémiaux; il me semble tenir à l'influence syphilitique, et ainsi la syphilis serait, dans
certains cas, une cause de vice de conformation, Quelques faits de Hutchinson (loc. cit.) plaident dans ce sens.
(©) Hoffmann, Nature curiosor.
Obs. Cxxxvr.
(6) Plenk, Doctrina de morbis venereis, Vienne, 1779, p. 131.
Ephemerid, centuria, Francofurti et Lipsiæ, 1717, p. 272,
aussi mention de ces accidents chez des enfants nés de parents syphilitiques. L'idiotie, au rapport du docteur Critchett, peut être un symptôme de syphilis héréditaire. Il est facile, ce me semble, de se rendre compte de cette liaison Ipar la modification qu’apporte parfois la syphilis au développement des os du crâne.
Zambaco (1) a vu chez un jeune homme de vingt-six ans, dont les frères et sœurs étaient pour la plupart atteints de syphilis héréditaire, des pertes subites de connaissance, des troubles de la vision, la perte de la mémoire, etc. Huglings-lackson (2) a observé huit fois des attaques convulsives, épileptiformes ou choréiques chez des jeunes gens ou des adultes ayant des signes de syphilis héréditaire; chez quelques-uns l’hérédité reste douteuse, chez d'autres, elle est à peu près démontrée, en particulier dans un cas où il s’agit d'un enfant de dix ans. L'auteur insiste sur ce signe caractéristique de la syphilis héréditaire, indiqué par Hutchinson, une certaine malformation des deux incisives centrales supérieures, dans laquelle l'extrémité libre est plus “étroite que la partie implantée dans la gencive.
Tels sont, à notre connaissance, les principaux faits connus de syphilis héréditaire tardive. Deux reproches peuvent être faits à la plupart d’entre eux : l'absence de renseignements précis sur la santé des parents, le défaut de certitude touchant l’existence possible d’une syphilis acquise. Malgré ces lacunes, Qui tiennent en grande partie à la difficulté de l'observation en pareille matière, faut-il rejeter les manifestations tardives de la syphilis héréditaire, ou bien doit-on admettre leur existence sans réserve ? Je ne dissimulerai pas que je suis de ce dernier avis, et je ne doute pas qu’une étude suivie et sérieuse du sujet ne conduise à des résultats curieux et importants.