CHAPITRE II
$ 1. — Des diverses méthodes de traitement employées jusqu'à nos jours. TRAITEMENT RATIONNEL OU MÉTHODIQUE.
| Les premieres manifestations de l'épidémie syphilitique du xv° siècle, ayant 32F a L 1 " à ns 4 EL ue .
ete pour les médecins de cette époque une véritable surprise, ne furent nulle-
(1) Chevreul, Considérations sur l'histoire de
Nr : la partie de La } | s LT cription des remèdes. Paris, 4865. 1 la médecine qui concerne la pres
ment traitées. Il était honteux pour le praticien de s'occuper d’une semblable maladie. Mais, disons-le, l’abstention avait plus particulièrement sa cause dans l'ignorance complète d’un mal nouveau, inconnu d'Hippocrate, de Galien et d'Avicenne. « Les savants, raconte Gaspard Torella, évitaient de traiter cette maladie, étant persuadés qu'ils n’y entendaient rien eux-mêmes... Car, ajoute le même auteur, comme cet étrange mal n'avait jamais été vu de notre temps, personne, quelque habile, quelque expérimenté qu'il fût, ne pouvait le traiter suivant les règles de l’art... C’est pourquoi les droguistes, les herboristes, toutes sortes d'artisans, de vagabonds imposteurs, se vantent encore, en ce temps-ci, de guérir parfaitement la vérole (1). » Dans ces conditions, des remèdes aussi singuliers que dangereux furent employés; l'abus même devint tel, le mal allant du reste en croissant, que les médecins eurent enfin honte de manquer à leur devoir, et ainsi, fait remarquer Astruc, la honte plutôt que l’espérance de réussir leur fit entreprendre de traiter ce fléau. Guidés par les idées théoriques de l’époque (2), ils instituèrent un traitement à la fois rationnel et méthodique. Une grande diète, un régime très-sain, composé d'aliments faciles à digérer, voilà pour l'hygiène. Des saignées (3) proportionnées à l’âge, aux forces et au tempérament des malades ; des sangsues ou des ventouses, des laxatifs, des minoratifs, des apozèmes faits de sucs dépurés de chicorée sauvage, de buglosse, etc.; des sirops composés des mêmes sues, du petit-lait ; tels étaient, en même temps que des bains et des onctions faites avec des liniments divers ou simplement avec des substances grasses, les moyens qui composaient la thérapeutique de la syphilis. Ajoutons à ces moyens, lorsque la maladie était rebelle, la sudation dans des étuves ou encore dans un four médiocrement chaud, moyen auquel Gaspard Torella accordait la préférence quand il s'agissait de guérir les douleurs et les pustules. Quelques médecins, en petit nombre il est vrai, faisaient usage de la décoction ou de l’infusion de vipère, d’autres enfin recouraient fréquemment à l'application d’un cautère sur la tête, au bras, ou à la jambe.
Cependant, dès cette époque commence aussi l'emploi d’un médicament qui deviendra célèbre dans l'histoire de la syphilis, je veux parler du mercure. Introduit dans la thérapeutique par les Arabes (Rhasès, Avicenne, Mésué, etc.), cet agent était employé contre les poux, la gale, l’impétigo, le malum mortuum {Théodoric), sorte de lèpre, et autres éruptions cutanées (1). L'analogie, uaturellement, conduisit à s’en servir pour combattre les éruptions syphilitiques. Nourris des auteurs de l'antiquité, les premiers syphiligraphes suivirent en cela le précepte de Celse, qui recommande, dans le cas de l'apparition d’un mal inconnu, d'examiner de quelle maladie ce mal approche le plus, et de
endelin Hock, Tract. de morbo gallico, cap. 1.
(4) Voyez Aphrodisiacus, t. I.— Comparez: W - __ Ulrich de Hutten, De curatione morhi
“ Jean Almenar, De lue veneren. Pavie, 1516.
gallici per administrat. ligni guaiaci, cap. I etir, 1519. à (2) Consultez dans l'Aphrodisiacus de Luisinus les traités de Nicol. Leonicenus, Conrad
Gillinus, G. Torella, Seb. Aquilanus, Jac. Catanée, Wendel, Hock, Bened. Victorius. — Voyez le traité cité d’Astrue, t. EL, p. 78,
(3) Consultez : Antonii Benivenii, De morbo gallico — Leonardi Botalli, Astensis, medici regii, Luis veneret p. 865). )
(4) C’est des Arabes que vient, en effet, l Guy de Chauliac, (Chirurgiæ magnæ Tractatus, doct. 1, €. 3).
tractatus, ete. (Aphrod., t, I, p. 401).
curandæ ratio (Aphrodisiacus, t. 1,
onguent sarazin dont la formule se trouve dans
tenter des remèdes semblables à ceux qui ont guéri plusieurs fois un mal approchant. C’est ainsi que Conrad Gilinus (1497), J. Widmann (D), Torella, Sebastianus Aquilanus, Ant. Benivenius, Wend. Hock, J. Catanée, Angelus Bologninus, et d’autres encore, furent conduits à proposer divers onguents mercuriels ; mais Bérenger de Carpi et Jean de Vigo sont les deux grands pro= moteurs de la médication par le mercure. Tout d’abord on redoutait les effets de cet agent, et les doses employées étaient assez faibles : c’est à peine s’il entrait un quarantième de mercure dans l'onguent dont Gaspard Torella Jaisait usage (2). Les onguents dont se servaient les médecins de la même epoque renfermaient un quatorzième ou même un huitième de la substance. Les empie riques avaient également recours au mercure ; mais, moins retenus par la crainte de nuire, ils contribuèrent peu à peu, par leurs excès, à jeter du discrédit sur ce médicament. Effectivement, les malades, accablés de frictions fortes et répétées, périssatent quelquefois par le fait du remède (3,),'et ceux qui avaient assez de force ou de bonheur pour résister à sa violence restaient épuisés par la salivation, la diarrhée, les ulcères de la bouche, etc., ou ne ré” couvraient la santé qu'après bien du temps et après des souffrances longues ét inexprimables.
Le remède devint bientôt pire que le mal, et la méthode tomba en discrédits ce à quoi contribua encore la découverte d’un médicament nouveau, 16 gayac (1517). Dès lors commence en réalité, sur les avantages et les inconvé” nients des préparations mercurielles, la fameuse discussion qui s’est continuée jusqu'à nous, el qui a reçu tout récemment une impulsion nouvelle. Aw xXvI* siècle, comme de nos jours, on ne se contentait pas de signaler les dangers du mercure : quelquefois on accusait cet agent de produire les manifestations les plus graves de la syphilis; sinon, on le regardait comme pouvant en ètre l’occasion. « Occasiones tumorum proveniunt a visceribus affectis, écrit Fals lope (4), sed, ut in pluribus, post inunctionem hydrargvyri, qui non sanarit ægros…... Cum Inungantur partes illæ, imbecilles redduntur, et morbus petit loca illa. » Le passage suivant d’Ulrich de Hutten indique assez l'abus que lon faisait de ce médicament : « L’onguent, dit-il, causait une si abondante salivas tion, qu’on était en danger de perdre les dents, si on n’avait l'attention de prévenir ces accidents. Le gosier, la langue et le palais s’ulcéraient : les gencives s’enflaient, les dents branlaient, il coulait de la bouche, sans relàche, une bave trés-puante. » Cet autre, de Rabelais, n’est pas moins explicite : « Que diray-jé des pauvres verollez et goutteux ? Quantes fois nous les avons veus à l'heure qu'ilzestoient bien oingt et engressez à point, et le visaige leur reluisoit comme
(1) J. Widmann dictus Meichinger,
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M k CH Tractatus de pustutis que vulgato nominre dicuntur as 171 ZOS. 7 — T ‘4 d c7, ne ranuzos. Argentorati, 1497, Voyez, pour les autres auteurs, l’Aphrodisiacus de uisinus.
(2) Gaspard Torella, quoique partisan du mercure, attribue la mort de César Borcia et celle -de son frère à l'abus de ce médicament (4phrod., t. II, p. 928). ’
(3) Les fumigations de cinabre, qui étaient aussi usitées dès cette époque, n'étaient pas non plus sans danger, ainsi que l'indique ce Passage de Jean Bénédict : Suadeo ut caveas ab “Mpiticorum suffimigiis, in quibus ponitur cinnabaris, tanquam a præsentissimo veneno, êt Cujus eg0 fumo vidi periisse quemdam nobilissimum pictorem Bononiæ, et mulierem devenisse
ad apoplexiam, (De morbo gallico libellus, cap. rv i ici op $, Cap. IV, De cura morbi gallici, p. £ (4) De morbo gallico (Aphrodisiacus, de 826). ) OrDi gallici, p. 182.)
. a claveure d’un charnier, et les dents leur tressailloient, comme font les marchettes d’un clavier d’orgues ou d’espinettes quand on joue dessus, et que le . osier leur escumoit comme à un verrat que les vaultres ont acculé entre les toiles. » | Au xvr° siècle donc régnaient déjà la doctrine mercurialiste et la doctrine antimercurialisie. À cette époque aussi on traitait la syphilis par les méthodes ordinaires de traitement des autres maladies, et quelque peu par l’expectation et la diète : c’est dire qu’on y trouve, du moins en germe, les divers procédés - thérapeutiques dont nous aurons à parler plus loin.