‹ Traité historique et pratique de la syphilisChapitre 79 sur 98 · TRAITEMENT PAR LES BOIS SUDORIFIQUES, TRAITEMENT VÉGÉTAL · texte numérisé non relu

TRAITEMENT PAR LES BOIS SUDORIFIQUES, TRAITEMENT VÉGÉTAL

Le traitement par les bois sudorifiques marque une période de relâche et de réaction salutaire contre les excès et les conséquences fàcheuses du traitement mercuriel. Ulrich de Hutten raconte comme il suit la découverte du gayac, le plus célèbre de tous les bois sudorifiques employés à la euration de la syphilis: « Un gentilhomme espagnol, trésorier d'une province ( Hispaniola), étant fort malade de la vérole, apprit d'un habitant du pays le remède dont il devait se servir, et fut le premier qui l’apporta, craignant cependant qu'il n'eût pas la même vertu qu'il avoit dans cette isle. » Cette version semble faire allusion à Gonzalo Fernandez de Oviedo y Valdez ; mais néanmoins on est loin d’être | d'accord sur le nom de celui à qui l'on doit l'importation du bois de gayac, et sur la date de cette importation. Je ne chercheraï pas à débrouiller ce point de l’histoire du gayac (1). Ce qui est certain, c’est que le gayac, connu en Espagne dès l’année 1508, au rapport de Delgado, se répandit seulement vers les années 1517 et 1518 en Italie et en Allemagne (2).

Peu de remèdes devinrent aussi rapidement populaires. On publia bientôt par toute l’Europe que le mal de Naples pouvait enfin guérir à l’aide d’une drogue que fournissait l'Amérique, et dès lors le peuple, qui fait d'étranges confusions dans ses chroniques, se persuada que le remède et le mal avaient dû tirer leur origine du même pays, ce qui, sans doute, contribua à affermir l'idée de l'importation américaine de la syphilis. Des cures nombreuses, dont se portaient garants les médecins de cette époque, vinrent du reste légitimer la faveur accordée au gayac. Ulrich de Hutten et son ami Érasme lui furent redevables, après Oviedo, d’une guérison que n'avaient pu produire Îles

(1) On consultera avec avantage, sur l’histoire du gayac, les notes de Bosquillon à sa traduction du Traité de la gonorrhée virulente et de la maladie vénérienne, de BenJ. Bell, t. LE, p. 395. Paris, 1802; — celles de Potton, dans sa traduction du livre du chevalier Ulrich de

Hutten sur la maladie française. Paris, 1869, — et enfin un intéressant feuilleton inséré par © J.-M. Guardia dans le n° 49, p. 741, de la Gazette médicale de Paris, année 1865.

(2) A ce sujet et sur la médication par le gayac, consultez : Delgado, Del modo di adoperare il legno sancto d'India occrdentale, ovvero del modo che st guarisce il mal francioso, e ogni male incurabile. Venise, 4529, in-4°. — Nicolas Poll, De cura morbi gallici per lignum qguayacanum, dans Aphrodisiacus, t. 1, p. 242.—Léon Schmauss, De morbo gallico tractatus, Salisburgæ, 1518, et Aphrod., t. I, p. 383. — Ulrich de Hutten, De morbt gallici curatione * per administrationem ligni guajaci, dans Aphrodisiacus, À. 1, p. 275. Tr. fr. par Potton. Paris, 4865.— Gonzalo Fernandez de Oviedo y Valdez, Del palo guayncano, 0 del palo santo, 1552, tiré de Natural y general historia de las Indias. Séville. Nouv. édit. Salamanque,

1557; trad. lat. dans Aphrod., t. 1, p. 359.

onctions mercurielles. Le premier principalement aida beaucoup à la propasation de ce remède par la publication d’un traité spécial. Musa Brassavole, N ic. Massa, Fracastor, Fernel (1) au xvi° siècle ; Valsalva, Morgagni et Boerhaave au xvu*, prétendent avoir eu l’occasion de constater ses bons effets. | Avant d’être administré, le gayac subissait diverses sortes de préparationss « La manière la plus ordinaire, autrefois, de préparer la décoction de gayac, dit Astruc (2), était de faire infuser pendant vingt-quatre heures, dans un pot de terre neuf et dans huit, dix ou douze livres d’eau, une livre de ce bois; coupé menu ou bien râpé : ayant bien bouché le vaisseau, on faisait bouillir la décoction, au bain-marie, sur un feu doux, mais égal, jusqu’à la diminution du quart, du tiers ou de la moitié, suivant qu'on voulait une décoction plus ou moins forte, eu égard aux forces et au tempérament du malade, et à la VIO= lence de la maladie. La décoction étant refroïdie, on la passait et on la gardait dans des bouteilles de verre bien bouchées ; sur le bois qui restait dans le pot de terre, on versait de nouveau pareille quantité d’eau que l’on faisait encore bouillir à un feu doux, jusqu’à la diminution du quart. Cette seconde décoction, que l’on appelait Bocket, étant passée se gardait aussi dans des bouteilles de

boisson ordinaire... Quand la décoction était prête, et que le malade avait été doucement purgé et tenu à une nourriture légère depuis quelques jours, on le renfermait dans une chambre qui fût chaude par son exposition, où qu'on avait soin d’échauffer, et qu’on tenait bien calfeutrée pour empêcher l’air et le froid d'y entrer. On lui donnait, de grand matin, dans son lit, un verre de la première décoction chaude, d'environ huit ou dix onces, et, après l'avoir bien couvert, on le faisait suer deux ou trois heures : après qu'on l'avait essuyé, quatre heures au moins après la prise de la décoction, on lui donnait deux ou trois onces de biscuit, avec quelques raisins secs, Où quelques amandes, ou quelques pistaches ; on le laissait boire abondamment de la seconde décoction ; quatre heures après, il prenait un autre verre de la première décoction, contenant huit ou dix onces, suait pendant trois heures, comme la première fois : après avoir été essuyé, 1] mangeait de même deux ou trois onces de biscuit, etc., buvait quelques verres de la seconde décoction. Si le malade était trop délicat, trop maigre, trop faible, pour soutenir une si rigoureuse abstinence, on lui donnait un peu plus de pain, de raisins, Où un massepain, où un bouillon de poulet, même, quelques jours après, le quart ou la moitié d’un poulet rôti ou bouilli, sans sel. On suivait cette méthode pendant quinze jours ; durant ce temps-là, si le ventre n’était pas libre, on donnait un lavement émollient, de deux en deux ou de trois en trois jours ; après les premiers quinze jours, on purgeait doucement le malade avec la moelle de casse, la manne, les tamarns, elc., et il ne buvait, le jour de la Purgalion, que de la seconde décoction- On recommençait ensuite le même l'aitement jusqu’au trentième ou quaran

(4) Ant. Musa Brassavole, De morbo gallico Liber (Aphrod., t. I, p. 658). — Nicolas Massa, De mor bo gallico liber, Venetiis, 1563, et Aphrod., t. [p.39 4tHier. Fracastor, De morbo gallico Poemalum, Gb. III (Aphrod., t. Lin.2433). Jen Fernel, De lue venerea

dialogus (Aphrod p. 610 Antonius Gallu ; Pets VIS allus, D :

(4phrod., t. 1, p. 455). ) > De ligno sancto non permiscendo opus

(2) Astruc, t, Il, p. 95, édit. de Louis. Paris, 1777. *

THÉRAPEUTIQUE. 529 üème jour ; mais on donnait un peu plus de nourriture, en augmentant insensiblement. Si le malade, après vingt-cinq ou trente Jours, se trouvait avoir assez de forces, on lui permettait, quand il ne suait pas, de se lever, de se promener dans la chambre, bien vêtu. Enfin on le purgeait de nouveau sur la fin du traitement ; il pouvait alors sortir de la chambre, non pas pour s’exposer au plein air, mais pour aller dans une autre chambre, jusqu'à ce qu'il fût en état de soutenir l'impression de l'air, car il ne fallait pas changer de régime tout d’un coup, mais 1] fallait que le malade s’accoutumat peu à peu à reprendre le train de vie ordinaire, durant un mois entier, pendant lequel il gardait encore le régime, ne buvait point de vin, usait de la seconde décoction pour ia boisson ordinaire. » Dans ce mode d’emploi du bois de gayac, à notre sens, la préparation à laquelle était soumis le malade, le régime sévère auquel il était maintenu, contribuaient au moins autant que le remède à amener la guérison. Du reste, la forme différente sous laquelle on prescrit encore le gavac aujourd'hui explique suffisamment la diversité d'action. |

Un autre bois, venant également des Indes, mais, suivant Astruc, différent du précédent, fut emplové en même temps que ce dernier. En France, où ce bois, dit bois saint, jouissait d’une grande réputation, malades et médecins n’en parlaient qu'avec une pieuse admiration. 0 sain! bois ! disait dans l’une de ses oraisons un patient qui se trouvait soulagé, sinon guéri, par les effets «le cet heureux médicament ; Ô saint bois, n’es-tu pas au propre le bois béni de la croix du bon larron ? Comme ces bois étaient fort chers, on leur substitua peu à peu, mais sans succès, les bois d’ébène, de coudrier, de buis, et surtout le bois de genièvre, etc. (1).

Les éloges les plus pompeux et la recommandation des deux grands souverains de l’époque ne suffirent pas pour maintenir le règne du ga yac. Dès 1546, Fracastor, écrivant son traité en prose sur les maladies contagieuses, prétendait qu'il en fallait donner la décoction à la plus forte dose et pendant un plus grand nombre de jours que dans les premiers temps. Matthiole fénait à peu près le même langage. Le gayac tomba enfin dans le discrédit. C est vers ce temps (1536 ou 1537) que fut apportée en Europe la racine de squine. Cette racine, dont usa l'empereur Charles-Quint, comme 1e rapporte À. ous ( 2), remplaça peu à peu le bois de gayac. Vinrent ensuite la racine de salsepareille et le bois de sassafras ; puis on reconnut bientôt que toutes ces plantes possédaient des vertus analogues, et on finit par les administrer sous le Horn de décoction des bois sudorifiques. Cependant la méthode rigoureuse qu'on em ployait tout d’abord ayant paru offrir quelques inconvénients chez les malades d’une constitution faible, une nourriture plus abondante fut permise, là sudation fut diminuée; mais avec les inconvénients cessèrent les vertus thérapeutiques du remède. La notoriété du gayac et des bois sudorifiques ne tarda pas à décroître. En 1564, À. Fracanziani avoue de bonne loi que la maladie s'étant rendue difficile et opiniâtre à guérir, beaucoup de médecins SE . été obligés de revenir aux onctions mercurielles PR . e xvire siècle, le gayac était encore en usage; mais les médecins du xvur° siècle,

1) Voy. Brassavole, Jean de Léon, J. Scaliger. (2) D ie chinæ, Epistolæ 1556 (Aphrod., t. I, p. 586). LANCEREAUX. — La Syphilis, 2° édit. 4

à l'exception d’un petit nombre, le délaissèrent à peu près complétement pour recourir au mercure. Astruc déclare, après beaucoup d’autres, que la décoction des bois sudorifiques n’est susceptible de guérir que les maladies vénériennes. locales et commencçantes, et dès lors le mercure est remis en honneur. Relativement aux divers traitements, les médecins, qui tenaient compte: de la vigueur de leurs malades, n'avaient pas toujours l'eCOUTS aux remèdes les. plus énergiques ; les individus faibles et débiles étaient mis à l'usage de certains végétaux. On s’adressait aux résineux, à l’encens, à la myrrhe, au souchet, à l’écorce de cannelle, etc. Plus tard, la saponaire fut vantée par Sennert, Bartholin et Stahl. La gratiole, la douce-amère, la germandrée, l’hysope, le dictame blanc et beaucoup d’autres plantes ont reçu des éloges plus ou moins mérités. Kalm et Bertram ont vanté la racine de cardinale bleæe { Lobelia syphilitica), Russell et Cullerier ont fait l'éloge du bois-gentil (Daphne mezereum). Cirillo attribue de grands avantages au citron qu'avait déjà célébré Fracastor (1). Il prétend qu'il a été témoin de cures nombreuses opérées par les limons, les oranges, fruits dont 1l vaut mieux conseiller aux malades l’abus que la trop petite quantité. Certes, il n’est guère possible de contester les avantages et l’utilité de ces différentes substances ; mais, à notre avis, elles ne sont que de faibles adjuvants.

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