‹ Traité historique et pratique de la syphilisChapitre 83 sur 98 · TRAITEMENT PAR L'ARSENIC, L'IODE ET L'IODURE DE POTASSIUM · texte numérisé non relu

TRAITEMENT PAR L'ARSENIC, L'IODE ET L'IODURE DE POTASSIUM

Nous avons dit que l’arsenie servait autrefois dans le traitement de la syphilis, où 1l était associé aux préparations mercurielles employées soit en lavages, soit en fumigations. Plater (3) ne se contentait pas de dissoudre du sublimé corrosif dans une très-petite quantité d’eau, il y ajoutait encore de l’arsenic. Cet agent toutefois ne cessa pas d’être regardé comme un poison; aussi ne fut-il jamais méthodiquement introduit dans la thérapeutique de la syphilis. Plus récemment il a été vanté dans des cas particuliers, nous y re-. viendrons.

L'iode et ses composés étaient entrés depuis peu de temps dans le domaine thérapeutique lorsqu'ils furent appliqués à la euration de la syphilis. Inspiré par la pratique de Girtanner qui donnait l’éponge brülée dans les ulcères vénériens de la gorge, Martini, de Lubeck (4), conçut, en 1821, l’idée de substituer l’iode à Péponge, et il en obtint de bons effets. Il cite plusieurs malades affectés d’ulcères vénériens à la gorge, et qui, après avoir été soumis sans succès à divers traitements, guérirent rapidement de leurs ulcères et de la cachexie concomitante. Dans le cours de la même année, Biett, à l'hôpital Saint-Louis, employait avec succès contre les syphilides l'iode uni au mercure. En 1824, Richond des Brus se servait, après Brera et Formey, de la teinture d’iode à l’intérieur à la dose de 20 à 40 gouttes, en frictions à la dose de 4 à 8 eram mes, contre la blennorrhagie et les bubons. En 1834, Lugol publiait des observations d'accidents tertiaires guéris par les préparations iodurées seules. Ainsi se préparait l’avénement d’un nouvel agent antisyphilitique.

Wallace (de Dublin) a le mérite d’avoir le premier emplové l'iodure de potassium, d’en avoir fixé les doses, spécifié les indications, et par cela même d'avoir définitivement introduit l'iode dans la thérapeutique de la syphilis, en plaçant ce médicament presque sur le même niveau que le mercure. Il com mença ses expériences en 1832, et il en donna les résultats sous forme de”

» e re F . ; \ 211) Mémoire sur l'emploi des préparations d argent dans le traitement des maladies vénérennes. Paris, 1836,

(2) Hoefer, Gaz. méd. de Paris, 25 novembre 1810.

(3) Voyez le tome III de sa Pratique, liv. Ie*, chap. x1v. — Astruc, Loc. (24 4 AL

(4) Hufeland's Journal, avril 1833. — Coindet avait déjà proposé (1820) l'iodure de mercure pour combattre les affections vénériennes compliquées de scrofules.

Meçons quatre ans plus tard (1). Cent trente-neuf malades furent traités avec succés, dont six affectés d’iritis, six d’affections du testicule, dix de maladies diverses des os et des articulations, quatre-vingt-dix-sept de syphilides cutanées, vingt de lésions de la membrane muqueuse de la bouche, du nez, de la gorge ; enfin, trois femmes enceintes furent également soumises au même traitement dans le but de préserver le fœtus de l'infection syphilitique. La préparation employée, naextura hydriodatis potasseæ, contenait 8 grammes d’iodure de potassium pour 250 grammes d’eau distillée. Les adultes prenaient de cette mixture une cuillerée à bouche quatre fois par jour, soit 60 grammes, c’est-àdire 2 grammes d'iodure de potassium. Les succès obtenus par Wallace ne tardèrent pas à éveiller l'attention des médecins. En Angleterre, Judd on A. Saville (3), Winslow (4), Bullock (5), R. Williams (6); en France, Trousseau (7), Ricord (8), Payan (9), Gauthier (10), Boys de Loury et Costilhes (11) ; en Italie, Brera, Sperino, Riberti et Gasca (12), Pellizzari (13); en Allemagne, Gusman (14), essayèrent l'emploi de l'iodure de potassium et en constatèrent les bons effets. Ricord reconnut que les accidents tertiaires étaient plus heureusement influencés par cet agent que les accidents secondaires. Les accidents profonds de la peau et des membranes muqueuses, les tumeurs gommeuses du tissu cellulaire et les lésions osseuses sont les manifestations qui lui parurent céder le plus facilement à l'emploi de liodure de potassium. Trousseau, Sperino, Payan. Gauthier, Bazin, plusieurs autres expérimentateurs et nous-même avons été conduits à admettre cette influence plus spéciale. D'un autre côté, on est arrivé à reconnaître qu'il est possible d’administrer, en Îles graduant, des doses de ce médicament plus élevées que celles dont Wallace faisait d'abord usage. Peu à peu on administra de 1 à A et même 6 grammes de cet agent par jour; on éleva même cette dose, mais sans augmentation proportionnelle de son influence thérapeutique.

(1) Voyez The Lancet, mars 1836. On trouve la première de ces leçons dans le Journal des connaissances médico-chirurg., t. IV, p. 157.

(2) Judd, À practical Treatise on Urethritis and Syphilis, 1836, in-8°.

(3) A. Saville, London med. Gazette, août 1833.

(4) Winslow, London med. Gazette, décembre 1835.

(5) Bullock, The Edinburg med. and surg. Journal, janv. 1837.

(6) Williams, dans Syphilidologie de Behrend, t. I, p. 316, 331.

(7) Trousseau et Pidoux, T raité de thérapeutique et de matière médicale, t. LD 2072, 5€ édit. Paris. x

(8) Ricord, Bulletin général de thérapeutique, t. XII, 1837, p. 241, et Gazette des hôpitaux,

(9) Essai thérapeutique sur l’iode, ou Application de la médec. iodée ou todurée. Bruxelles, 1850, et De l'emploi de l’iodure de potassium, etc. Paris, 1847. 1 |

(40) Observat. pratiques sur le traitement des maladies syphilit. par l’iodure de potassium. Lyon, 1845. Re

“ (11) Des différents agents thérapeut. employés à Saint-Lazare contre les malad. syphilit. et de leur appréciation (Gaz. méd. de Paris, 1847, p. 418).

(12) Gasca, Giornale delle scienze mediche, 1847. |

(13) Pellizzari, Gazetla toscana delle scienze medico fisiche, 1845.

(44) Gusman, Medic'n. Jahrb. des OEsterr. Staates, 1843. — Comparez : Ebers (de Breslau), Medicin. Zeitung, 1836. — Hanck et Kluge, journ. L'Expérience, juillet 1844. — Oct. Hocken, De la valeur comparative des préparations de mercure et d iode dans le traitement de la syphilis (Ann. des malad. de la peau, À. 1, p. 344, et Gaz. méd. de Paris, ee 1844). — Esparbès, De l'emploi de l'iodure de potassium contre la syphilis. Thèse de Strasbourg, 1859. — Evrain, De l’iodure de potassium dans tous les âges de la syphilis. Thèse

de Paris, 1861.

Malgré des attaques déterminées le plus souvent par des changements de doctrine, une expérience de trois siècles a consacré, ainsi que nous le savons, l'utilité du mercure dans la thérapeutique de la syphilis, quand la plupart des autres méthodes employées pour combattre cette maladie sont tour à tour tombées dans un oubli presque complet. L'iodure de potassium, dont l'emploi date d'hier, n’a pas eu à subir les mêmes vicissitudes ; ses heureux effets sont si généralement reconnus, qu'on ne peut aujourd’hui lui refuser, dans le traitement de la syphilis, une place à côté du mercure. Ainsi deux substances, l’iode et le mercure, sont incontestablement les agents les plus propres à Opposer aujourd'hui aux ravages de la syphilis.

Il serait superflu d'insister plus longuement sur les méthodes de traitement emplovées jusqu'ici dans le but de combattre la syphilis ; ce que nous en avons dit est plus que suffisant pour donner un aperçu de la multiplicité des médications employées et faire connaitre les phases diverses qu'a traversées la thérapeutique syphilitique. Je ferai remarquer, en terminant, que l'esprit de SVS— ième a toujours eu la plus facheuse influence sur la manière de traiter la syphilis. Il importe donc de reconnaître que cette maladie, comme toutes celles qui attaquent l'espèce humaine, réclame expeclation ou action, suivant les indications. Il nous reste à rechercher ces indications dans la syphilis acquise et dans la svphilis héréditaire.

S 2. — Traitement de la syphilis acquise.

Pour juger sainement de l’influence du traitement sur une maladie quelconque, une première condition est absolument nécessaire, c’est la connaissance de la marche naturelle de cette maladie: si cette connaissance fait défaut, le point de comparaison manque, le jugement est im possible, et on attribue aux bienfaits d'un traitement ce qui souvent est le fait de l’évolution spontanée. Dans les conditions où nous observons, il est assez rare de voir le développement naturel de la syphilis, car si nos malades ne se traitent pas eux-mêmes, ils demandent à être traités, et le médecin n’ose prendre sur lui la responsabilité d’abandonner à elle-même une maladie qui, en somme, n’est pas sans danger. Mais il est des contrées où les choses se passent autrement, et pour bien connaître la! marche naturelle de la syphilis, le mieux est de l’étudier chez les peuples non civilisés. Johnston (1) écrit au sujet des Brésiliens : « La plupart des individus (hommes et femmes) sont atteints d'affections vénériennes ; mais ils n’ont recours à aucun médecin pour pallier ces accidents. Le seul homme qui s'occupe deles soigner est un prêtre irlandais qui n’a d’autres médicaments que deux ou trois simples. C’est avec ces plantes, dont l’action est secondée par la salubrité dé l'air et par une diète légère, que les habitants triomphent de la maladie, et s’il en est peu qui échappent aux ennuis d’un écoulement ou d’une éruption, il n'en est pas un, du moins, qui soit précipité dans cet abime de maux dans lequel le mercure à déjà plongé tant de victimes. » Livingstone nous

F à fe ; = ARPSE RS > PET: FNecge . 1 0 apprend (2) que, dans le centre de l'Afrique méridionale, la svphilis guérit

1) Histoire générale des Pirates. Londres, 4795. 2) Voyez p. 47 de ce livre.

THÉRAPEUTIQUE. LOET

Delle-même, Lesson rapporte que la syphilis ne fait point de ravages dans les iles de la Société et notamment à Taïti. Le régime essentiellement doux des habitants, qui ne vivent que de fruits et ne boivent que des émulsions de COCO, la fréquence des bains, la température élevée du climat, lindolence qui, chez eux, s'oppose à la fatigue, la racine d’ava qui les enivre et les fait suer abondamment, en sont, dit ce médecin-voyageur, la médication la plus active et la plus efficace. En Egypte, la syphilis guérit aussi très-facilement sous l'influence d’un régime un peu sévère (1), ou par des remèdes fort simples, comme laffirment Sonnini et Bruce. Cela se pratiquait ainsi jadis en Numidie, au rapport de Léon l’Africain. Mais je n'insisterai pas sur ces témoignages, et Je passerai à un genre de preuves non moins important que donne l'historique même des méthodes thérapeutiques employées pour com battre la syphilis. Les nombreux malades traités par les bois sudorifiques, par l’opium, etc., et qui ont guéri, doivent évidemment leur guérison autant aux efforts de la nature qu’à l'influence du traitement, qui a tout au plus joué le rôle d’adjuvant; et, bien qu'il y ait lieu de croire qu'un grand nombre des cures attribuées par les médecins anglais à la médication non mercurielle aient été relatives à des chancres mous plutôt qu'à des chancres durs et à la syphilis constitutionnelle, il est du moins fort admissible que la syphilis vraie n’a pas été étrangère à tous ces cas. Ainsi, la marche naturelle de la syphilis dans certaines contrées, les méthodes thérapeutiques antérieurement employées, l’observation journalière (2), montrent que la syphilis est susceptible de guérison spontanée, de sorte qu'un organisme modifié par le virus syphilitique peut, avec le temps, revenir à son type primitif et normal, sans qu'il soit toujours nécessaire de faire intervenir une médication active et des agents particuliers. La syphilis, à ce point de vue, ne diffère ni de la variole, ni dela fièvre typhoïde, ni du rhumatisme, ni de toute autre maladie, et le rôle du médecin appelé à la traiter consiste uniquement à venir en aide aux efforts de la nature et à favoriser la tendance à la guérison. Dans ces conditions, il est clair que la thérapeutique générale de la syphilis doit être expectative, c’est-à-dire que le médecin ne peut agir en vue d'idées théoriques, mais seulement lorsqu'il existe des indications formelles. Suivre Ja syphilis dans ses différentes phases et dans ses différents siéges, c’est le seul moyen de répondre à toutes les indications que présente cette maladie si longue et si variée.

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