AFFECTIONS SYPHILITIQUES DÈS GLANDES MAMM'AIRES
Assez rares, ou plutôt fort peu connues, les altérations syphilitiques des glandes mammaires, il est du moins permis de le supposer, ont plus d'une fois donné lieu à des méprises préjudiciables aux malades. Cependant elles n'avaient pas échappé à la sagacité de quelques médecins des derniers siècles, que l'observation clinique avait conduits à admettre un cancer vérolique des mamelles.
(1) Bazin, Leçons sur les syphilides . Paris, 1859, p. 197 et suiv.
L'un des premiers, le célèbre Sauvages (1) signale l'existence de ces manifestations, et rapporte à cet égard les deûx observations que voici :
1» Je vis, dit-il, il y a quelques années, à Alais, une femme qui avait été attaquée du virus vénérien, et qui portait depuis longtemps à la mamelle un carcinome de la grosseur de la tête d'un enfant. Cette tumeur était ulcérée quand je prescrivis à la malade des frictions mercurielles. En très-peu de temps, le volume de la tumeur diminua considérablement. Toutefois, le carcinome n'étant pas entièrement guéri, il fallut en venir à l'extirpation.
Ce premier fait , est loin d'être concluant et l'on peut conserver des doutes sur l'origine de l'altération mammaire. Mais il n'en est pas de même de l'observation suivante qui paraît démonstrative :
2" Une fille de 30 ans, qui usait depuis plusieurs mois de l'extrait de jusquiame, présentait à chaque mamelle une tumeur du volume d'un œuf de poule. Dense, bosselée, cette tumeur causait des douleurs lancinantes qui s'irradiaient par moments jusqu'à la région axillaire, le long d'une série de glandes également dures et bosselées. La malade accusait des ulcéz'ations à la bouche et au vagin, ulcérations provenant d'une vérole acquise depuis dix ans. Les pilules de Keyser, continuées pendant un mois, amenèrent la disparition et de la tumeur douloureuse et des autres manifestations syphilitiques, lesquelles ne reparurent pas.
L'abondance des détails, la clarté de la description, attestent ici d'une façon péremptoirc l'exactitude du diagnostic, que des circonstances particulières, telles que l'âge de la malade et la symétrie de l'altération morbide, contribuent encore à mettre hors de doute. Ivaren, qui rapporte ces deux observations, donne un troisième fait que lui a communiqué un de ses collègues, maisdans lequel il s'agit d'une affection de la peau, ou du tissu cellulo-adipeux, plutôt que d'une lésion de la glande mammaire elle-même (2).
Astruc, dans un passage de son livre, fait sans doute mention de l'altération dont il s'agit lorsqu'il dit : « Les femmes ont des maladies, qui leur sont propres comme le cancer au sein, la suppression des règles, etc. » (Loc cit., t. IV, p. 1 SI).
(1) l^osologie méthodique, t. IV, p. 344.
(2) Des métamorphoses de la syphilis. Paris, 1854, p. 435.
Hanter, Swediaur, Bell, ne disent pas mot des altérations syphilitiques des mamelles. Aslley Gooper n'en parle pas davantage, de telle sorte qu'il faut arriver jusqu'à notre époque pour trouver de nouvelles données sur ce sujet.
Étudiées chez l'homme et chez la femme, les lésions syphilitiques des glandes mammaires ne s'écartent pas de celles de tous les organes; il est possible de leur reconnaître deux modes distincts : diffuses, elles constituent la mastite syphilitique proprement dite 5 circonscrites, c'est l'altération gommeuse des mamelles ou mastite gommeuse. La mastite syphilitique diffuse est signalée par le docteur Ambrosoli dans un travail récent (i) où sont rapportés trois cas de cette affection. L'un de ces cas est relatif à un forgeron qui, au déclin delà période secondaire, vit naître, au niveau du mamelon, un gonflement qui arriva à former une tumeur de la grosseur d'un gros bouton. Les deux autres faits appartiennent à deux jeunes filles, l'une de 19, l'autre de 24 ans, qui toutes les deux présentèrent, peu de temps après la disparition d'un exanthème syphilitique, une tuméfaction diffuse, ferme, légèrement douloureuse, sans changement de coloration à la peau. Il existait simultanément quelques ganglions durs et fermes dans l'aisselle. L'iodure de potassium (180 et 200 grammes) parvint à faire disparaître ces accidents sans qu'il en restât la moindre trace. J'ai, pour mon compte, vu un fait très-semblable.
Verneuil (2) a présenté à la Société anatomique les pièces pathologiques d'un homme atteint de gommes multiples, chez lequel il trouva une tumeur du sein ayant six centimètres de diamètre sur trois d'épaisseur, et toute prête à perforer la peau. Le tissu de cette tumeur, qu'il considère comme une gomme, rappelait celui de l'encéphaloïde ramolli. On en faisait suinter par la pression un suc abondant, crémeux, lactescent, miscible à l'eau.
Maisonneuve (3) prétend que les affections syphilitiques du sein ne sont pas rares. Il est d'avis qu'il faut considérer comme tels bon nombre de prétendus cancers guéris par les préparations iodées. C'est aussi notre manière de voir, bien que les tumeurs d'une nature
(1) Di ma Malaitia, etc., Sur une maladie de la glande mammaire qui quelquefois s' a-isocie avec différentes formes de la syphilis, [Gazelta medica Lombardia,n° 30, IK64.)
(2) Bulletin de la Société anatomique, OO" année, p. 96.
(3) Leçons cliniques sur les maladies cancéreuses, 1854.
différente de celle des productions gommeuses nous paraissent pouvoir céder parfois à l'administration des préparations d'iode.
Richet s'exprime comme il suit à l'égard de la syphilis des mamelles (1) : «On rencontre dans la mamelle une variété de tumeur qui survient sous l'influence de la diathèse syphilitique; c'est la tumeur syphilitique du sein, analogue à celte tumeur de nom semblable qu'on trouve au testicule. Cette tumeur se présente dans l'origine avec tous les caractères d'une tumeur squirrheuse, et j'avoue, dans un cas observé à l'hôpital Lourcine, avoir été sur le point de pratiquer l'extirpation du sein, lorsque la découverte d'une autre tumeur, sinon semblable, au moins analogue, dans l'épaisseur du mollet, m'arrêta et me fit réfléchir. La disparition simultanée de ces deux tumeurs sous l'influence d'un traitement approprié, acheva de m'ouvrir les yeux. »
Dans son excellent Traité des maladies du sein, le professeur Velpeau fait mention de quatre cas plus récemment observés par Maisonneuve. Il s'agissait dans l'un de ces cas d'une simple tumeur gommeuse; dans les trois autres, il y avait à la fois ulcération des téguments et engorgement circonscrit du tissu de la glande mammaire. Dans tous, il existait simultanément d'autres manifestations syphilitiques, telles que gommes à la tête, périostoses, ulcères aux jambes. La guérison a été promptement obtenue par les préparations iodurées. Le même professeur donne de plus la relation d'un fait intéressant que lui a communiqué le docteur Richet. Voici ce fait (2) :
Rose Morias, âgée de 22 ans, domestique, entre dans mon service à Lourcine (salle Saint- Alexis, n" 18), le H mai 1849.
A son entrée je constate l'existence de plaques muqueuses sur les grandes lèvres, de rhag.ides à l'anus, d'un écoulement vaginal abondant, et d'une altération du col utérin affectant les deux lèvres.
On cautérise le col, on place un tampon alumine dans le vagin, et l'on donne à la malade des pilules de proto-iodure. Au bout d'un mois les plaques muqueuses semblent rester stationnaires : on administre la liqueur de Van Swieten.
Le {"juillet, c'est-à-dire après un mois de celte nouvelle médication, l'état de la malade n'est non-seulement pas amélioré, mais présente même une aggravation du côté des parties génitales.
Le 23, la malade se plaint d'une ancienne douleur dans le sein droit. A
(1) RicliPt, Traité d'Anatomie chirurgicale, p. 513, l'« cdit., 1857.
(2) Velpeau, Traité des maladies du sein, 2* édit.i p. 534.
l'examen on constate une tumeur du volume d'une châtaigne, dure, assez exactement limitée, sans changement de couleur à la peau et sans douleur à la pression, elle est située au niveau du mamelon qu'elle embiasse à sa base. La malade prétend avoir vu poindre cette tumeur, il y a une huitaine de jour?, et avoir observé son accroissement progressif.
1" août. La tumeur a sensiblement augmenté de volume, mais elle reste dure, sans douleur au toucher, sans rougeur à la peau. Le mamelon qu'elle embrasse l entre et se rétracte, celui du côté opposé est au contraire tressaillant; et, au dire de la malade, ils étaient tous deux identiques avant l'apparition de la tumeur. La malade accuse des élancements spontanés, nuit et jour, dans le sein affecté. —11 n'y a point de fièvre, et l'appétit est conservé. Pour qui n'aurait pas assisté aux débuts de celle affection et ne connaîtrait pas les antécédents de la malade, il serait impossible de distinguer celle tumeur de celle qu'on a désignée sous le nom de squirrhe des conduits galactophores.
6 août. La tumeur a sensiblement augmenté; mais sa consistance reste la même, et quoique la peau ait pris une couleur bronzée, on n'y découvre aucun point fluctuant. Le mamelon, complètement rétracté, a presque disparu. La grosseur toiale de la tumeur est celle d'une petite pomme. La malade accuse des élancements vifs et répétés. — Le traitement interne est continué; on recouvre le sein d'un large emplâtre de Vigo. Les jours qui suivent, le développement progressif de la tumeur continue.
iS août. La peau commence à rougir au-dessous de la dépression occupée parle mamelon. Bientôt il se manifeste là un point fluctuant, et, le 2o, le chirurgien plonge un bistouri étroit dans la tumeur : il sorl en abondance, par l'ouverture, un pus visqueux et mélangé de flocons, tout à fait analogue à celui qui s'échappe des gommes syphilitiques. Quelques jours après, le sein avait considérablement diminué de volume, et le mamelon commençaitàreparaîlre; mais les parois du foyer restaient indurées, etsemblaient avoir peu de tendance à la cicatrisation. — On prescrit des injections iodées.
il septembi e. Le foyer paraît se déterger convenablement, et les plaques muqueuses ont presque complètement disparu. Mais la malade montre sur la jambe gauche (tiers inférieur, région antéro-interne) une tumeur dure, empâtée, indolente, large comme une pièce de cinq francs. Cette tumeur, qui présentait avec celle du sein une grande analogie, était survenue depuis quelques jours seulement, et, comme la première, était bien évidemment sous l'influence de l'infection syphilitique.
A partir de cette époque, et, si l'on s'en souvient, après un mois de l'usage de la liqueur de Van Swielen, on prescrit les pilules de Sédillot, en même temps que l'iodure de potassium, qui n'avait pas encore été administré. Au bout de deux mois de ce traitement des accidents tertiaires, la malade sortit guérie le 24 novembre, après un séjour de cinq mois.
Telles sont les données que nous possédons relativement aux lésions syphilitiques des glandes mammaires. Le dernier fait, que nous avons Lancereaux. 15
tenu à rapporter tout entier, ne nous paraît laisser aucun cloute sur leur existence. Il nous montre, dans l'une de ces glandes, une tumeur gommeuse analogue à celles que nous avons déjà rencontrées dans le tissu cellulaire, et que nous retrouverons plus tard dans d'autres organes.
Diagnostic et pronostic. — Le cancer et l'adénome du sein sont les principales affLictions avec lesquelles on pourrait confondre les lésions syphilitiques des mamelles. Mais la tumeur cancéreuse se distingue par un développement plus rapide, par les ulcérations qui eu sont la suite et par les lésions gang'ionuaires dont elle est fi'équemment accompagnée. Les antécédents de la malade, les altérations concomitantes et ce fait que l'affection syphilitique des mamelles offre presque toujours une disposition symétrique (observation de Sauvage, etc.), sont autant de circonstances qui viennent puissamment en aide au diagnostic.
L'adénome présente de plus grandes difficultés : on le reconnaît généralement à la lenteur de son évolution et à celte dureté toujours égale qui contraste avec le ramollissement progressif de la tumeur gommeuse.
Le pronostic des affections syphilitiques du sein est sans gravité, puisqu'il suffit, pour les guérir, de savoir les reconnaître. Il est à regretter, seulement, que leur étude soit encore si incomplète et si obscure ; car la connaissance exacte de ces manifestations morbides permettrait, peut-être plus souvent qu'on ne le pense, de substituer à une opération qui n'est pas exempte de danger un traitement sûr et toujours inoffensif.