A. LÉSIONS ARTÉRIELLES
Les connaissances relatives aux affections syphilitiques du système artérioso-veineux sont peu étendues. On ne trouve à ce sujet que des données fortincomplèteschezlesauteursdesdernierssiècles,etj usqu'ici les faits qui signalent l'existence de modifications artérielles survenues dans le cours de la syphilis sont peu nombreux. Lancisi (1) rapporte deux cas d'anévrisme, l'un de l'artère sous-clavière gauche, l'autre de la sous-clavière droite, tous les deux produits par la cachexie vénérienne consécutivement à l'altération des parties voisines des vaisseaux malades. Voici l'un de ces faits :
Un marchand de poisson, de mœurs dissolues, fidèle au culte de Bacchus, de Diane, de Neptune et de Vénus, n'oppose aux blessures qu'il reçoit de cette dernière que la vigueur insuffisante de sa robuste constitution. A la suite de nombreux chagrins, il est pris de douleurs
(1) Marc Aurèle Séverin, au dire de Lancisi, aurait vu des faits semblaliles.
de la clavicule gauche, bientôt suivies de la tuméfaction de cet os; enfin, des pulsations artérielles s'établissent au-dessous de la tumeur et sont accompagnées de souffrance dans l'épaule et dans le cou. Les purgations et les saignées, loin d'améliorer cet état, l'exaspèrent. Nonseulement l'artère est comprimée par le gonflement des parties qui l'entourent, mais ces parties elles-mêmes sont corrodées par la suppuration. Un traitement par les mercuriaux et les sudorifîques triomphe d'une manière inespérée. L'artère dilatée n'y perd que sa primitive élasticité. Au bout de cinq années, il n'était pas survenu de récidive.
La seconde observation, peu différente de la première, n'est pas moins surprenante.
Voici du reste les règles que donne Lancisi lui-même pour arriver au diagnostic de ce genre d'affection.
« On reconnaît qu'un anévrisrae est de nature syphilitique, nonseulement parce qu'un coït impur a précédé son développement, ou parce que des accidents syphilitiques évidents se sont montrés sur une autre partie du corps, mais encore et surtout d'après les phénomènes qui se sont passés dans le point oti siège la dilatation artérielle. En effet, les pulsations de l'artère ne se montrent pas d'emblée. Des douleurs, le plus souvent nocturnes, se déclarent dans quelque ligament ou dans quelque os, bientôt suivies d'une tumeur qui a commencé par comprimer l'artère, et qui ensuite, par la suppuration virulente à laquelle elle a donné lieu, a attaqué les tuniques du vaisseau artériel et, occasionnant leur amincissement et leur dilatation, y a fait naître des pulsations anévrismatiques. »
Plancus cité par Morgagni (1) remarque que des ulcérations et des excroissances comme pustuleuses des artèressurviennent souvent chez les sujets qui ont été affectés de maladie vénérienne :
« Arteriam magnam veluti ulcerosam et corrosam, variisque pustulis scatentem saepe observavi in cadaveribus eorum piaîsertim qui syphilide laborarunt, et ad aneurysma aorta;, vel ad pectoris hydropem sunt dispositi. »
(1) Epislola de monslris citata in Morgagni Epist. anat. medica., xxvii, art. 30. — Morgagni lui-même n'hésite pas à rattacher à la syphilis certaines altérations de l'aorte et en particulier quelques tumeurs anévrismales de ce vaisseau. Mais lorsqu'on vient à examiner les faits invoqués psr cet auteur, on trouve qu'ils ne sont pas suflisamment concluants pour faire admettre cette relation étiologique.
Les successeurs de Morgagni, ceux-là même qui se sont le plus occupés de l'étude des maladies vénériennes, ont entièrement négligé de parler des lésions syphilitiques des vaisseaux, et si quelques auteurs ont pu regarder la syphilis comme une cause efficiente ou déterminante des altérations du système circulatoire, ils n'ont apporté aucun fait certain à l'appui de leur opinion. La syphilis serait-elle donc sans action sur le système artériel ? Nous ne le pensons pas, quand nous voyons, dans plusieurs observations récentes de syphilis viscérale, les artères cérébrales et plus particulièrement les artères carotides altérées ou oblitérées par le fait d'un travail tout local. Sans vouloir préjuger ici la part qu'il faut accorder à la syphilis dans la production de ces altérations, donnons un aperçu rapide de ces faits.
Dittrich, Gildemeester et Hoyack, Virchovy (1), Meyer (2), ont noté chacun une fois l'oblitération, par néoplasmes, de l'une des carotides cérébrales chez des individus atteints de syphihs viscérale.
L'observation suivante peut donner une idée de l'altération artérielle dans tous ces faits :
Un homme de 34 ans avait des vertiges, de la céphalalgie et des accès épilepliformes ; les mouvements étaient faibles à gauche, la vue moins distincte, il y avait en outre de la difficulté de la parole. Plus tard survinrent du coma et la mort. A l'autopsie on constata dans les régions inguinales des traces de bubons cicatrisés. La dure-mère épaissie adhérait, à l'aide d'un tissu fibroïde, à la substance cérébrale, qui était ramollie au point de l'adhérence et contenait en ce point plusieurs tumeurs d'un blanc opaque et du volume d'une noisette. A la partie antérieure du corps strié existait un kyste ayant le même volume. Le reste du cerveau était sain, mais Tartère carotide droite et ses branches étaient oblitérées par des cordons fibreux adhérents à la paroi vastulaire. Le foie, parsemé de cicatrices, contenait plusieurs petites tumeurs noueuses (Ano^^?/ tumors) (3).
Cette lésion que l'on trouvera encore plus loin (Voy. obs. XLIX) , nous avons eu occasion de l'observer de nouveau, en 1863, avec notre ami le docteur ITemey, dans un cas du service de notre maître commun, le professeur Grisolle, avec cette différence, toutefois, que les parois artérielles étaient seules affectées.
(1) Syphilis comtilutionnelle, tr. fr., 1859.
(2) Voy. Schmidfs Jahrbûcher, t. CXIV, p. 312, 18G2.
(3) Bristo-we, Transactions of palhol. Society of London, t. X, p. 21.
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Un jeune homme de 25 ans, depuis cinq mois en traitement d'une éruption syphilitique qu'il ne pouvait guérir, succomba rapidement après avoir présenté des phénomènes d'encéphalite. A l'autopsie nous constatâmes, en même temps que des tumeurs de petit volume, l'existence d'une encéphalite partielle et une oblitération presque complète des deux artères carotides internes à leur terminaison. Les parois artérielles lésées étaient le siège d'un néoplasme qui les rendait plus épaisses et rétrécissait notablement leur calibre. Il ne s'agissait pas, dans ce cas, d'une lésion athéromateuse, mais d'un produit constitué par des noyaux arrondis et quelques cellules de tissu conjonctif.
Steenberg et Wilks ont rapporté des faits semblables. Le dernier a vu chez une femme syphilitique âgée de 38 ans un dépôt de nouvelle formation situé dans l'épaisseur des parois des artères carotides et vertébrales. On doit au docteur Weber une observation qui trouve sa place à côté des précédentes, car elle n'en diffère que par le siège de l'altération, qui estl'artère pulmonaire. Il s'agit d'une tumeur (gomme) du volume d'un haricot, qui, développée dans l'épaisseur de la tunique moyenne, faisait saillie à l'intérieur du vaisseau ; il existait en même temps des noyaux gommeux sur le crâne et dans le foie. Chez une jeune fille syphilitique atteinte de néphrite interstitielle, Virchow a trouvé l'aorte garnie de plaques sclérotiques et athéromateuses.
Ainsi rapprochés, ces divers faits nous montrent une lésion artérielle d'une nature particulière (artérite), survenant, sans cause déterminante appréciable, chez des individus affectés de syphilis. Qu'il y ait un lien entre cette lésion et la syphilis, la chose est très-vraisemblable. On est, ce nous semble, d'autant plus autorisé à admettre cette relation que le néoplasme artériel ne diffère pas notablement, dans les cas cités, du produit morphologique par lequel la syphilis se manifeste dans les autres parties du corps. Ici se retrouvent donc encore les deux variétés d'altérations diffuse et circonscrite. Ce premier point une fois étabh, que devient la modification artérielle dont il s'agit?
Nous savons déjà qu'elle a parfois produit l'oblitération du vaisseau et l'altération consécutive de l'organe correspondant. Mais d'autres fois elle semblerait pouvoir entraîner la formation d'un anévrisme, et sous ce rapport on peut se demander si les tumeurs vasculaires dont parle Lancisi ne reconnaissaient pas cette origine.
Wilks a vu un cas d'anévrisme de l'aorte auquel il n'hésite pas à donner une origine syphilitique, et Richet semble tout disposé à ad-
mettre cette même origine à propos d'un fait que nous avons communiqué à la Société de chirurgie en septembre dS63.
Un anévrisme de la sous-clavière dont nous avons pu suivre le traitement fut amélioré sous l'influence de l'iodure de potassium.
Le fait suivant, qui a été communiqué à la Société anatomique par notre collègue, le docteur Blachez, et à propos duquel a été soulevée une discussion relative aux cicatrices syphilitiques du foie, est digne d'être rappelé ici. Un officier d'artillerie^ âgé de 42 ans, atteint de syphilis tertiaire, est emporté par une hémorrhagie méningée consécutive à la rupture de l'artère basilaire. Ce vaisseau est renflé à sa partie moyenne et terminale, de manière à présenter le volume d'une grosse plume d'oie. Ses parois sont épaissies et comme infiltrées d'une matière granuleuse, blanchâtre et d'aspect fibreux. Vers sa partie latérale droite il offre une petite ouverture à bords irréguliers de 2 ou 3 millimètres de diamètre. Une large cicatrice à la surface du foie (1).
Telles sont les lésions artérielles que l'on a vues se manifester dans le cours de la syphilis. Remarquables par un siège assez spécial (le plus ordinairement les artères carotides ou leurs branches), ces lésions se traduisent par des symptômes en rapport avec les fonctions de l'organe ou de la portion d'organe correspondant au vaisseau lésé. Aussi a-t-on observé le plus souvent en pareil cas, lorsqu'il y a eu oblitération d'une artère cérébrale, des troubles encéphaliques et surtout des hémiplégies. L'altération de l'artère pulmonaire (obs. Weber) a produit des désordres d'une autre nature : dyspnée et apoplexie pulmonaire.
Le pronosticen pareilcasestévidemmentsubordonné au siège de l'altération et à l'importance fonctionnelle de l'organe secondairement lésé.
B. LÉSIONS VEINEUSES.
Aucun fait ne donne jusqu'ici la démonstration certaine d'une lésion quelconque des veines qui soit tributaire de la syphilis ; et si, dans une période avancée de la vérole, ces vaisseaux deviennent le siège de concrétions fibrineuses (thrombose), il faut y voir bien plutôt un effet des désordres cachectiques engendrés par la syphilis que la syphilis ellemême.
Il est permis de croire, cependant, que les veines n'échappent pas
(1) Bulletins de laSocidtà anatomique, 1863, p. 33. — /6trf., Lancereaux, Note relative à la valeur des cicatrices du foie dans le diagnostic anatomique de la syphilis viscérale.
complètement à l'action modificatrice du virus syphilitique; mais ces modifications sont encore à chercher.
Quant aux capillaires, tout ce que l'on en peut dire, c'est qu'ils ne manifestent aucune altération spéciale qui paraisse devoir se rattacher à la syphilis. Rappelons que c'est leur tunique externe ou adventice qui est le point de départ habituel des productions gommeuses; ajoutons aussi que la dégénérescence graisseuse de ces vaisseaux est un phénomène très-fréquent dans la dernière période de la syphilis (cachexie syphilitique).