ÉTUDE EXPÉRIMEIMTALE DU COLORIS
Il aut que l'élève débute par tracer sur le papier deux lignes à égale distance l'une de l'autre, ou parallèles, et qu'il en remplisse l'intervalle d'une teinte plate uniformément étendue de couleur rouge, il obtiendra une bande rouge ; qu'il trace ensuite sur cette bande, comme base, deux autres bandes [de môme largeur et longueur, disposées de manière à former avec la bande rouge un
triangle équilatéral; qu'il en remplisse le tracé par du jaune sur le second côté croisant sur la bande rouge, et par du bleu croisant sur le jaune; le triangle obtenu sera formé de trois bandes de couleurs dites primitives, ou mères de toutes les autres ; on observera qu'elles produisent, aux angles où des bandes se croisent, premièrement, le rouge avec le jaune: l'orange ; secondement, le jaune avec le bleu ; le vert; troisièmement, le bleu avec le rouge : le violet.
Si le triangle en question, où l'on voit, en effet, aux trois angles les couleurs orange, vert et violet, est exécuté avec des couleurs claires, ces dites couleurs, données par le croisement ou mélange des couleurs mères, seront claires : si le triangle était, au contraire, formé de bandes foncées, les mélanges seraient foncés. Si l'élève veut s'exercer de cette manière, il pourra le faire en traçant, à l'intérieur du triangle et à l'extérieur, des lignes parallèles à égales distances, de manière à former des séries de triangles équilatéraux qu'il remplira de bandes colorées de chaque couleur mère, par gradation du clair au foncé, appliquant les teintes rouges du côté de la bande rouge, etc., etc., de plus en plus foncé vers le centre, conservant les teintes claires pour les bandes extérieures du premier triangle.
On obtient au compas un triangle équilatéral en traçant d'abord un cercle ; et, après avoir porté six fois l'ouverture du compas qui a servi à tracer le cercle sur la circonférence, on joint les six points par des lignes droites, ce qui donne un polygone régulier de six côtés ; donc, pour avoir le triangle, qui est un polygone de trois côtés seulement, on joindra les points par trois lignes. Partant d'un point, on négligera le voisin, on tirera une ligne sur le point suivant, et ainsi de suite, allant de droite vers la gauche, ou de gauche à droite indifféremment.
On verra, par l'expérience analogue, faite ^également d'après le même système sur des triangles à bandes parallèles, ce que deviennent, par le croisement ou mélange, l'orange, le vert et le violet. On peut par cette succession d'exercices, acquérir une idée mathématiquement exacte de tous les bruns et de toutes les combinaisons imaginables. L'élève fera bien également de fixer à part, sur
une feuille de papier spéciale, chaque teinte de couleur composée sur un rond et à côté de deux ronds se recouvrant partiellement et indiquant les deux couleurs qui ont servi à former le composé. Cette méthode, tout expérimentale, suffira à fixer dans la mémoire l'impression de la couleur cherchée.
On remarquera qu'en mêlant, ensemble à proportions égales, du rouge, du jaune et du bleu, il en résulte toujours une espèce de noir. Récapitulons :
Le rouge et le jaune donnent l'orange ; Le jaune et le bleu, le vert;
Le bleu et le rouge, le violet ;
ce qui, dans l'ordre des couleurs du prisme ou de l' arc-en-ciel, fournit la disposition des zones rouges, oranges, jaunes, vertes, bleues et violettes, qu'on peut exercer l'élève à obtenir, en les fondant les unes dans les autres par bandes circulaires formées de demicercles concentriques.
Autres remarques sur les mélanges :
Si l'on veut, par exemple, faire un composé orange dans les conditions que j'appellerai normales, on mettra égale quantité de rouge, égale quantité de jaune, et ainsi de tous les autres mélanges; il est aisé de concevoir que si l'on augmente l'une ou l'autre des couleurs composantes, le mélange tirera sur celle qui aura été employée le plus abondamment.
Nous avons à fixer l'esprit sur ce qu'on entend par qualité de la couleur.
Les couleurs se !présentent à nos yeux sous les apparences les plus variées : leur éclat dépend de la lumière plus ou moins vive qui les éclaire; cette étude est par conséquent immense, et l'attrait qui s'y attache est infini comme la nature. L'œil, cependant, n'est pas impressionné de la même manière par les couleurs chez tous les individus de la race humaine.
Les couleurs des fleurs ont un éclat quelquefois lumineux comme le feu, tel est le géranium d'Afrique. Celle du ciel, la verdure des prés nous reposent la vue; et d'autres, comme le blanc resplendis-
sant du soleil^ nous blessent et laissent pendant quelques instants des taches noires, rouges vertes dans nos yeux, après avoir trop fixement regardé.
L'observation continuelle de tous les effets produits sur nos yeux par les objets colorés qui nous entourent, constitue l'étude journalière du peintre. Pour en tirer le meilleur profit, il faut, comme pour tout ce qu'on veut étudier, savoir diriger notre attention en partant du facile pour nous conduire au difficile.
Pour bien comprendre les couleurs, il s'agit d'apprendre à bien voir et à saisir les contrastes.
Il y a deux choses à considérer dans la couleur : la couleur elle-même ; 2«son entourage ou son voisinage. Le rapport de deux ou plusieurs couleurs entre elles est ce qu'on nomme leur contraste, qu'il faut bien distinguer de leur mélange.
Le contraste est un contraste de ton ou de nuance, lorsqu'on voit, par exemple, une teinte brun clair à côté du même brun plus foncé. Mais, si vous aviez un brun clair à côté d'un brun plus foncé, et qu'à ce brun plus foncé vous mélangiez une couleur quelconque, vous auriez un contraste mixte, c'est-à-dire double contraste, de ton et de couleur. Le contraste de couleur n'est que la juxtaposi tion ou circumposition d'une couleur à côté ou autour d'une autre.
La juxtaposition des couleurs les unes à côté des autres produit une impression qu'on ne saurait apprécier sans l'étude suivante, qui va démontrer que les couleurs ont plus ou moins d'éclat, plus ou moins d'obscurité, plus ou moins de ce qu'on appelle harmonie entre elles, selon leur voisinage ou leur entourage. Dans les dessins ou lavis d'une seule couleur, on n'observe que le contraste de ton ; dans les gravures, de même, c'est au moyen d'une seule couleur dégradée, depuis le plus sombre jusqu'au degré le plus clair, qu'on modèle les objets. Si c'est avec du gris, le dessin se nomme grisaille ; si le dessin, lavis ou peinture, s'exécute avec une autre couleur, il prend le nom de camaïeu, et la manière dont l'artiste donne l'idée du relief aux objets se nomme l'observation du clair-obscur (unique et spéciale étude tout à fait indépendante de celle de la couleur, et où Rembrandt excellait particulièrement).
L'étude du clair-obscur se trouve liée à celle de la couleur dans l'exécution d'un tableau, puisque chaque surface ou chaque objet, dans sa couleur spéciale, n'y peut avoir l'apparence du relief que par le clair-obscur, ou le ton d'ombre, de lumière et de reflet de la couleur tantôt claire, tantôt foncée, qui sert à la modeler sur la toile.
On va voir, d'après les expériences suivantes, ce qui constitue spécialement le contraste de ton.
Faites quatre petits carrés longs et égaux, de la forme à peu près des fiches, et remplissez-les chacun d'une teinte parfaitement plate d'encre de Chine ; sur le premier une teinte gris clair, sur le second une teinte plus foncée, sur le troisième encore plus foncée, sur le quatrième encore plus. (Il est essentiel de les couvrir d'une manière parfaitement unie.) Si, après les avoir découpées avec des ciseaux, vous les juxtaposez, vous serez surpris de voir que sur chaque bord où une teinte plate est contiguë à sa voisine, il apparaît une espèce d'ombre qui semble faire creuser les teintes. Cet effet cesse dès l'instant que vous isolez un des carrés longs du carré suivant en y interposant du blanc, de manière à ce que le carré ait une marge uniforme de blanc tout autour.
C'est le résultat du contraste de ton.
Le blanc est la couleur de la lumière ou des objets qui la reçoivent le plus abondamment.
Le noir est sa complémentaire et la couleur de l'obscurité, mot qui exprime l'absence de lumière ; c'est par les passages gradués, intermédiaires entre la lumière et l'ombre, que nous comprenons le relief ou le creux des objets. Le noir, juxtaposé au blanc, fait paraître le blanc plus vif, et réciproquement le noir, entouré de blanc, paraît plus profond et plus intense.
L'espace plus ou moins grand qu'occupe la couleur joue un rôle particulier dans nos perceptions. Un petit point noir, entouré de beaucoup de blanc, paraît plus petit qu'il n'est réellement. Découpez des ronds de papier noir de diverses grandeurs, et collez -les sur du papier blanc à la suite les uns des autres, contigus ou en les séparant les uns des autres ; tracez au-dessous, avec le compas
des cercles exactement semblables et égaux aux premiers, que vous remplirez d'un ton uniforme gris pour tous les cercles, vous observerez que les ronds gris vous paraîtront plus grands que les ronds noirs. Par la même raison, si vous collez sur un fond de papier noir des ronds blancs, par cela même que le blanc est plus sensible à notre œil par contraste que le noir, ils vous paraîtront plus gros que ceux que vous vous borneriez à tracer au simple trait sur un papier blanc. On voit, par là, pourquoi au théâtre les costumes blancs grossissent les acteurs et les noirs agissent à l'inverse, d'où l'on s'explique que les couleurs, de quelque nature qu'elles soient, quand elles sont très claires ou éclatantes, produisent des effets opposés à ceux des couleurs sombres.
C'est par l'observation unique des contrastes qu'on trouva la clef de l'harmonie en peinture.
Le fond clair ou foncé, sur lequel une couleur ressort, établit donc toujours un contraste qu'il faut connaître et étudier sans cesse. On tirera de ces expériences successives les règles les plus sûres du goût, qui est tout entier dans les proportions. On n'arrive au beau que par les proportions. Qu'est-ce que les proportions ? Cette définition est empruntée aux mathématiques, c'est le rapport des grandeurs et des quantités entre elles. Il y a proportion dans les couleurs comme il en existe dans les chiffres et dans les Hgnes. Les couleurs, à droite ou à gauche les unes des autres, changent de valeur pour nos yeux, comme les numéros, selon l'ordre qu'ils occupent à leur rang dans les nombres.
Prenez une feuille de papier que vous peindrez d'un gris uniforme, découpez-y des ronds rouge, orangé, jaune, vert, bleu, violet, que vous poserez dessus, et regardez au soleil chacun de ces ronds colorés. Vous observerez bientôt le phénomène suivant. Il se formera :.
Autour du rond rouge, une auréole verdâtre sur le fond gris; Autour du rond orange, vous verrez l'auréole bleuir ; Autour du rond jaune, devenir violette ; Autour du rond vert, devenir rougeâtre ; Autour du rond bleu, devenir orangée ;
Autour du rond violet, devenir jaune.
Ce qui fait voir que le rouge jette autour de lui ou à côté de lui du vert, et que le vert jette du rouge, que le jaune jette du violet, et le violet du jaune, que le bleu jette de l'orangé et que l'orangé jette du bleu ou, en d'autres termes scientifiquement admis, que le rouge et le vert sont complémentaires l'un de l'autre, ainsi que le jaune et le violet, l'orangé et le bleu.
On peut obtenir une démonstration non moins frappante que la précédente en regardant fixement sur un papier blanc un pain à cacheter de chaque couleur simple, et on ne tardera pas à être surpris surtout de voir au soleil se former la complémentaire de chaque couleur par l'apparition lumineuse de l'auréole de couleur complémentaire ; et si, après avoir fixé quelque temps un pain à cacheter rouge sur le blanc, on le déplace rapidement en conservant l'œil sur le lieu qu'il occupait, on est vivement étonné de voir la place du rond rouge se changer en une lueur verte arrondie en cercle et parfaitement visible, mais dont l'impression s'évanouit bientôt.
Cette épreuve peut être appliquée à toutes les autres couleurs. C'est ce qu'on nomme contraste successif. Ce phénomène se renouvelle continuellement et sans que nous en fassions la remarque dans nos yeux.
L'illustre et savant Chevreul est le premier qui ait découvert la loi des contrastes de couleurs, qui fait l'objet d'un ouvrage spécial trop peu connu des artistes et où les expériences précédentes sont développées avec tout le talent que méritait la beauté du sujet.
Nous y renvoyons les artistes et les amateurs qui y puiseront des connaissances profondément utiles au développement de leurs talents et surtout du bon goût.
Il est impossible de pousser plus loin qu'il ne l'a fait la justesse des observations dans les jugements sur la couleur en général.
M. Chevreul a étudié la couleur appliquée à l'art, à l'industrie, à l'habillement de l'homme et de la femme, à la décoration des
monuments, à la disposition des parterres de fleurs. M. Chevreul a développé ses belles théories en cours public, et néanmoins un grand nombre de personnes les ignorent. Qu'il nous soit au moins permis ici de lui rendre un hommage pubhc ; puissent ces quelques notions donner l'envie d'approfondir l'étude du coloris en Usant son magnifique travail.