CHAPITRE IV
Des Entéro- hémorrhagies^
Définition de l’entéro- hémorrhagie.
S 5. L’entéro-hémorrhagie est l’hémorrhagie par exha-* lation qui s’accomplit sur la muqueuse du tube intestinal, au-deâsous de l’estomac. Cette hémorrhagie occupe rarement toute l’étendue de la membrane interne du tube digestif. Lorsqu’elle a son siège dans les intestins grêles, et surtout dans la partie supérieure de cette portion du tube intestinal, elle est souvent confondue avec la gastro-hémorrhagie, avec laquelle, d’ailleurs , elle coïncide souvent. Lorsqu’elle occupe les parties inférieures du tube intestinal, elle constitue le flux hémorrhoïdal des auteurs. Nous rapportons à cette maladie, comme ses prodromes, et comme se liant àl’hyperaimie intestinale qui l’accompagne toujours à un certain degré , les états morbides décrits sous les noms de molimen hœmorrhoïdale et de colique hémorrhoïdale.
L’hémorrhagie par exhalation de la muqueuse des gros intestins diffère des hémorrhoïdes, qui sont des hémorrhagies infiltrées du rectum , souvent avec des altérations de texture consécutives, avec lesquelles elle coïncide d’ailleurs fréquemment : la communauté de causes des unes et des autres les fait trop souvent confondre.
Art. I. Des symptômes des entéro-hémorrhagîes.
Observations sur des enlérohémorrh.»gics
596. L’entéro-hémorrhagie qui occupe plus particuhè-^ rement les intestins grêles n’ayant pas été spécialement dé-
DES EIîTÊRO-HÉmOREHAOIES. 3l5
crite par les auteurs^ il importe de faire précéder son histoire de Fexposé de quelques faits.
Un jardinier, âgé de trente-neuf ans , homme très-fort, n’ayant jamais eu de maladie prononcée, ne portant point d’hémorrhoïdes , fut pris de coliques sourdes qui durèrent près de trois heures. A peine la colique s’était-elle développée, que cet homme pâlit, eut une horripilation, et ^éprouva un sentiment de faiblesse excessif. Une demiheure après, la face était pâle, décolorée; les coliques obtuses, sourdes, persistaient; le malade éprouvait une débilité telle qu’il ne pouvait se tenir debout sans tomber en défaillance. Cet état durait ? depuis vingt-quatre heures, quand cet homme fut apporté à l’hôpital. Le soir de son entrée, il fut pris d’un frisson , après lequel il se trouva encore plus faible qu’aupar avant. Il eut pendant la nuit des coliques fréquentes. Nous le trouvâmes à la visite dans l’état suivant : face décolorée , faiblesse générale extrême, pouls petit et fréquent (88 pulsations par minute), la langue et les lèvres étaient décolorées, le ventre était demitendu; il était le siège d’une ^douleur obtuse à la pression autour de l’ombilic. Le malade continuait à avoir des coliques sourdes qui se reproduisaient par intervalles. Nous continuâmes l’application sur le ventre de compresses imbibées d’eau froide, et nous fîmes administrer des lavements émollients. Il survint dans la journée trois selles abondantes formées de sang brunâtre demi-liquide ; deux selles semblables arrivèrent dans la nuit, et une dans la journée du lendemain : ce fut la dernière. Nous mîmes le malade à l’usage du lait et du bouillon froids ; nous fîmes pratiquer des frictions stimulantes sur les extrémités. Les forces commencèrent immédiatement à se relever , quelques jours après nous fîmes administrer de l’eau de Passy coupée avec du lait, et nous rendîmes les aliments plus substantiels. La convalescence fut très-longue.
Une fille de vingt-quatre ans fut reçue dans notre service
2i4 hémorrhagies des membkaises muqueuses.
le 26 février i835. Le 21 mars, elle n’avait présenté d’autres symptômes que ceux d’une phthisie pulmonaire avancée, sans aucun accident du côté des organes digestifs. Cependant elle éprouvait depuis sept ou huit jours une douleur gravative profonde , qu’elle rapportait aux lombes, aux flancs , et surtout à la région ombilicale , lorsqu’elle fut prise de coliques sourdes qui revinrent plusieurs fois dans les vingt-quatre heures , et qui devinrent par instants assez vives pour lui faire pousser des cris. Elle eut le lendemain quatre évacuations alvines d’une matière rougebrune, liquide. Sa faiblesse devint subitement telle , qu’elle eut deux défaillances en allant à la garde-robe. Le 23 mars, elle était très-faible , complètement décolorée ; à peine pouvait-on sentir le pouls. Le 24 ? elle eut plusieurs syncopes, dans l’intervalle desquelles elle ne cessa de se plaindre de douleur profonde dans le ventre. Elle succomba pendant la nuit. A l’ouverture du cadavre , nous constatâmes dans les poumons l’existence de nombreux tubercules, dont un petit nombre étaient ramollis •, le tube intestinal était rempli de sang d’un rouge violet, liquide, dans lequel nageaient des grumeaux noirâtres. Ce fluide se trouvait à trois pieds environ de l’estomac dans les intestins grêles -, il remplissait le reste du tube digestif. La muqueuse fut lavée avec grand soin ^ elle présentait sur une longueur d’environ cinq pieds , à partir du point où le sang épanché commençait à se rencontrer , un réseau vasculaire engorgé très-serré; la densité , l’épaisseur de la membrane muqueuse , et son adhérence aux tuniques adjacentes, semblèrent tout-àfait normales; le reste du tube intestinal était dans l’état physiologique.
La maladie n’arrive pas toujours au degré où elle s’est présentée chez les sujets sur lesquels ont été recueillies ces observations. Le plus souvent l’état morbide ne dépasse pas la congestion intestinale.
Un homme âgé de 28 ans, d’une forte constitution,
DES ElNTÉRO-'HÉaiOBRHAGIES. 21 5
ayant la face colorée , le pouls plein et résistant, était employé chez un marchand de vin et se livrait habituellement à des excès de boisson. Il ressentait depuis huit jours une douleur sourde dans les lombes, lorsqu’il fut pris d’une douleur de colique obtuse qu’il rapportait à l’ombilic. Il n’avait point de constipation , et n’avait pris aucun aliment qui pût expliquer cette douleur*, le ventre était tendu , ré^ sistant , et presque indolent à la pression. La douleur se reproduisait toutes les quinze à vingt minutes , par tranchées, pendant lesquelles le malade s’agitait vivement-, mais le ventre devenait si douloureux que la pression même des couvertures était insupportable. Il définissait la douleur qu’il éprouvait une douleur qui partait des lombes et lui tordait les intestins. Dans les intervalles de ces coliques vives, cet homme sentait continuellement une douleur gravative profonde dans le ventre, à la région ombilicale et aux lombes. Ces douleurs excessives duraient depuis trois jours, et semblaient aller en augmentant lorsqu’il entra à l’hôpital. Une potion opiacée lui fut donnée à son entrée-, elle diminua notablement la douleur pendant la nuit suivante; mais le lendemain ce symptôme revint avec la même intensité. Vingt sangsues furent appliquées à l’anus -, il en résulta une suspension presque complète des accidents pendant cinq k six jours , durant lesquels ce jeune homme ne ressentit que des douleurs tormineuses très-rares et très-faibles , occupant la même partie profonde de l’abdomen. Les selles étant supprimées depuis trois jours, deux onces d’huile de ricin furent administrées. Elles produisirent des évacuations stercorales abondantes qui suspendirent entièrement les accidents pendant deux jours, après lesquels ils revinrent avec une assez grande intensité, présentant de plus en plus ce caractère que le malade sentait comme un poids qui lui pressait sur les lombes pendant qu’il était couché. Un nouveau cathartique huileux détermina encore des évacuations très-nombreuses.
3i6 hémorrhagies des membranes muqueuses.
mais sans aucune diminution de la douleur. La nuit suivante elle augmenta au point que le malade ne pouvait se tenir ni couché ni levé j mais sur le matin les accidents se calmèrent après une syncope assez prolongée. A la visite, ils étaient presque nuls^ mais le jeune homme était pâle , son pouls était déprimé et sans fréquence, le ventre était profondément douloureux d’une manière obtuse dans toute la région ombilicale. Le soir , il survint une selle noirâtre, liquide, sanguinolente, qui se renouvela trois fois la nuit suivante. Le malade rendit ainsi environ deux pintes de liquide d’un rouge brun, évidemment formé de sang. Le lendemain il n’éprouvait plus de douleur dans l’abdomen , et la pression sur cette partie du corps ne déterminait aucune sensation pénible. La convalescence fut assez lente , à cause de la difficulté que l’estomac montrait à supporter les aliments analeptiques même légers. Cependant les forces étaient rétablies au bout de vingt jours, et cet homme allait quitter l’hôpital, lorsque des douleurs abdominales semblables à celles qu’il avait éprouvées au début de sa maladie se reproduisirent. Nous fîmes pratiquer une saignée du bras, et elles disparurent entièrement pendant dix jours, après lesquels elles revinrent encore, mais faibles et rares. Vingt-quatre sangsues sur les flancs les firent cesser sans retour. Ce jeune homme avait quitté l’hôpital depuis quatre mois sans que sa santé eût été dérangée; il avait repris son teint vermeil et toute sa vigueur, quand les accidents reparurent de nouveau, et furent arrêtés par une saignée du bras que nous lui prescrivîmes à la consultation externe de l’hôpital.
Les symptômes abdominaux que ce malade éprouvait à son entrée à l’hôpital étaient semblables à ceux qui se sont présentés chez les sujets des observations précédentes avant la manifestation de l’hémorrhagie intestinale. Dans le cas qui vient d’être rapporté, ces accidents se sont d’abord calmés sans que l’hémorrhagie soit survenue^ mais après
DES ENTÉftO-HÉMORRHAGIES.
deux jours, le retour des coliques, qui cette fois n’ont cessé que par la manifestation de l’entéro-hémorrhagie , est venu prouver que c^était à la condition morbide qui précède l’hémorrhagie dans les intestins qu’il fallait attribuer les accidents pour lesquels cet homme était venu demander des secours. Cette condition morbide est l’hyperaimie qui précède et accompagne toutes les hémorrhagies idiopathiques (56).
5q7, L’entéro-hémorrhagie se manifeste le plus souvent Prodrôm^es des après des prodromes assez prolongés, et même dans le rhagies. plus grand nombre des cas ces prodromes constituent toute la maladie^ leur terminaison la plus ordinaire par l’hémorrhagie dans la cavité intestinale ou par des hémorrhagies artificielles établit suffisamment qu’ils se lient à la condition morbide qui précède immédiatement l’extravasation sanguine intra-intestinale. Ces accidents, dont le fait précédent a présenté un exemple , ont été décrits sous le nom de coliques hémorrhoïdales par les auteurs, lorsqu’ils ont une certaine intensité , et sous le nom de molimen hémorrhoïdal lorsqu’ils sont modérés.
398. Les prodromes des entéro-hémorrhagies , lorsqu’ils ne dépassent pas le degré d’intensité qui se rapporte à un simple molimen hémorrhagique intestinal, consistent en une douleur gravative dans les lombes, se propageant jusqu’au dos, et descendant le plus souvent jusqu’à la région du sacrum. Le malade éprouve un sentiment de courbature et de brisement, surtout des membres inférieurs^ il a en même temps de l’anorexie, des flatuosités, de la constipation , et des selles demi-liquides survenant irrégulièrement, et laissant toujours une sensation de plénitude intraintestinale.
Quand l’hémorrhagie imminente doit avoir son siège vers les gros intestins, il y a des douleurs gravatives au sacrum , dans les flancs, vers l’anus, d’où elles s’étendent souvent aux organes génitaux.
Prodromes tor nûneux.
218 HÉMORRHAGIES DES MEMBRAIVES MUQUEUSES.
Ces symptômes morbides ne dépassent le plus ordinairement pas le degré d’intensité que nous venons de décrire. Ils durent pendant un certain nombre de jours avec des variations d’intensité, et toujours avec des intermissions irrégulières. Souvent ces premiers accidents sont immédiatement suivis d’un état plus grave et de symptômes tormineux plus prononcés, que les auteurs ont décrit sous le nom de coliques hémorrhoïdales. Dans beaucoup de cas, la manifestation de l’hémorrhagie vient immédiatement terminer ces symptômes précurseurs.
599. Dans la colique qui précède assez souvent les entéro-hémorrhagies, le malade éprouve une douleur gravative profonde dans les lombes et dans l’abdomen , ordinairement à l’ombilic , quelquefois dans les flancs. Cette douleur s’étend dans les fosses iliaques et à l’hypogastre ; elle augmente par la station quelquefois au point de devenir des plus difficiles à supporter et de briser les forces du malade*, le plus ordinairement elle reste modérée pendant quelques jours, durant lesquels l’abdomen est résistant, à demi tendu. Bientôt des douleurs tormineuses obtuses surviennent et se succèdent à intervalles d’abord éloignés ; puis ces douleurs se rapprochent et augmentent d’intensité*, leur siège est dans les flancs, à l’hypogastre , à l’ombilic et autour de cette région. Ces douleurs sont quelquefois d’une telle intensité qu’elles font pousser des cris perçants aux malades, et qu’elles les jettent dans une vive agitation , et même dans un état nerveux caractérisé par des mouvements convulsifs intenses et des crampes dans les extrémités. Pendant que ces accidents se succèdent, les fonctions du tube intestinal sont quelquefois à peine dérangées, seulement le malade a de l’anorexie et de la constipation*, mais assez souvent il se manifeste des éructations, des nausées et même des vomissements, et quelques selles demi-liquides. Le pouls se trouve en rapport avec l’état de pléthore très-fréquent chez les sujets qui