CHAPITRE IL
Des apoplexies j ou des hémorrhagies eneéphaUgucs et
rachidiennes,
de 664. Si nous voulions définir l’apoplexie d’après l’ensemblede ses phénomènes principaux, nous pourrions, en nous resserrant dans l’expression la plus générale des symptômes de cette maladie, dire qu’elle consiste dans la suppression plus ou moins complète du sentiment , des mouvements volontaires et des facultés intellectuelles^. Celte définition, qui appartient à Arétée*^, ne présente à l’esprit que la forme la plus tranchée et la plus grave de la maladie , sans comprendre une multitude de degrés inférieurs dans lesquels l’affection morbide s’exprime par des désordres limités seulement à quelques-unes des fonctions de relation-^ ; elle désigne aussi une maladie qui peut consister dans des lésions cérébrales de nature différente , que l’on ne pourrait maintenant confondre sans méconnaître les résultats des recherches multipliées faites sur les maladies encéphaliques depuis Wepfer jusqu’à nos contemporains. Paul d’OEgine a, le premier, compris dans la défi-
* Apoplexie, apoplexîa^ ^ àné-Kl-riXiq ànorcoü àn on ày}!! d'j qnod
percutere signifîcat (Van Swieten Comment, in Boerrh, aph, 1007). D’après Galien (de L. af., c, 10 et c. 2 in aph. 42), apoplexia est vehemens et repentina totius corporis resolutio, Xe coup de sang est pour nous une apoplexie. Les Grecs ne Ten distinguaient pas. On le voit par le passage de S. Aurelius Victor, racontant la mort de Lucius Yerus per culs as icta san-guinis qaem morbam Grœcî vacant, ( Hist. Aug. epit. in M. An-
lonino.)
“ De caus, et sîg, morb, diut, lib. i, cap. vu.
Aussi Arétée n’employait-il réellement le mot apoplexie que pour indiquer le plus haut degré de la maladie, en ayant soin de le rapprocher comme maladie de même espèce de tous les degrés inférieurs : apoplexia , paraplegia, parcsis, paralyêis , omnia généra eadem sant ; aut cnim motionis, aut tactiis y aut atriasque defecius est : interdam et mentis ^ interdum et reliquorimi sensuum, Sed apoplexia totius qiiidcm corporis et sensiis et mentis (àt tnotionis resolutio est.
BES APOPLEXIES
nition de la maladie la considération de son siège, quand il a dit qtdon « appelait apoplexie la maladie dans laquelle » toutes les parties du corps perdent à la fois le mouve-”
)) ment et la sensibilité par la lésion du centre nerveux » commun ^ . »
665. Nous assignons au mot apoplexie une signification Définition de
1 — U . fil- . rapoplexie d’a-
plus précisé , d apres la nature de la lésion dont le centre près sa nature, nerveux est devenu le siège*, il désigne pour nous une hémorrhagie encéphalique ou rachidienne. Cette maladie peut exister à tous les degrés , depuis une simple fluxion sanguine plus ou moins fugace vers la tête {molimen apoplecticunij coup de sang) , depuis la plus légère hyp eraimie encéphalique , jusqu’à l’hémorrhagie infiltrée dans le tissu du cerveau , de la moelle spinale ou de leurs annexes, jusqu’à l’hémorrhagie qui a désorganisé une grande partie des organes nerveux centraux par l’extravasation du sang dans leur tissu mou et fragile.
666. Les symptômes apoplectiques consistent toujours Définition da-
j ^ 1 près les symplô-
dans la suspension plus ou moins complète , le plus souvent mes. subite et plus ou moins étendue, des fonctions de relation nécessairement liées à l’action des centres nerveux. Ces symptômes existent à des degrés divers, et s’enchaînent les uns aux autres dans un ordre variable suivant toutes les circonstances de la maladie cérébrale *, mais ils se manifestent toujours dans les hémorrhagies encéphalL ques ou spinales. Il est vrai qu’ils ne présentent pas toujours la forme d’abolition complète des fonctions de relation décrite par Arétée , et qu’ils appartiennent aussi à d’autres maladies du cerveau et de la moelle spinale auxquelles leur manifestation imprime la forme apoplectique.
Cette communauté de symptômes n’autorise pas à confondre sous le nom d’apoplexie des maladies cérébrales
^ Commani nervorum principio affecto , ex omnibus corporis partibus perdeniibus simid motum et sensum^ apoptexia morbus vocatur, (Lib. 111 ^ cap, xviT, p, 31.)
DES HÉMORRHAGIES INTERSTITIELLES.
Prodromes des apoplexies.
Des formes des prodromes apoplectiques.
d’une nature diverse; on ne confond pas en une senle maladie les affections thoraciques qui ont pour symptômes communs la toux, la dyspnée et les douleurs de poitrine. Une appréciation raisonnée de tous les phénomènes qui se manifestent dans les maladies cérébrales de forme apoplectique permet de porter un diagnostic exact, surtout quand il existe des hémorrhagies encéphaliques, au point qu’il est souvent possible d’apprécier toutes les conditions de siège, d’étendue et d’intensité qui leur appartiennent.
Art. I. Des symptômes des apoplexies.
667. Il est rare que les hémorrhagies encéjihaliques se manifestent sans avoir été précédées de prodroriRes. L’assertion contraire provient de ce qu’on s’est trop exclusivement arrêté aux faits recueillis dans les hôpitaux sur une classe
de personnes habituées à négliger beaucoup de symptômes
de dérangement de santé et à mal en rendre compte.
Les symptômes précurseurs n’appartiennent spécialement à aucune des formes de l’apoplexie , ni à aucun des degrés d’intensité qu’elle peut acquérir. Il s’en faut même beaucoup qu’ils n’appartiennent qu’à l’apoplexie •, on les observe aussi comme prodromes de phlegmasies cérébrales-, ils sont eux-mêmes très variables dans leur durée et dans leur intensité. C’est sans doute à tout ce qu’il y a de variable et d’interminé dans les circonstances de ces phénomènes morbides précurseurs et dans leui s rapports avec toutes les conditions morbides dont ils sont les avantcoureurs , qu’il faut attribuer les différences et le peu de précision qui frappent dans les descriptions des prodi'omes des apoplexies.
668. Les symptômes de la pléthore sanguines générale (21), toujours plus prononcés vers la tête que dans les autres parties du corps, sont fréquemment des prodromes d’apoplexie , surtout quand ils se joignent aux symptômes sui-
DES APOPLEXIES
vants d^hyperaimie encéphalique : la pesanteur habituelle de la tête , les bouffées de chaleur vers la face et la tête , les étourdissements survenant dan^ les mouvements du corps étendus et lorsque les malades s’inclinent , les bruissements dans les oreilles, les illusions d’optique, les douleurs pongitives dans les tempes et derrière les oreilles après le repas ou par le seul séjour dans des lieux fortement chauffés^.
L’apoplexie se manifeste souvent chez des personnes non pléthoriques •, son invasion n’en est pas moins précédée de symptômes précurseurs, maïs ils sont très-variables et ils diffèrent presque pour chaque individu. Ces sympômes ont cependant tous ce caractère commun, qu’ils indiquent un certain degré de gêne ou d’imperfection dans l’accom» plissement des fonctions des centres nerveux. Tantôt c’est une perte remarquable de la mémoire , une lenteur insolite à rendre ses idées, de la surdité, des illusions d’optique, quelques vertiges -, d’autres fois, c’est un besoin inso-” lite de sommeil , des mouvements spasmodiques vagues d’un bras, d’une jambe, des yeux, des paupières, des muscles de la face ou des lèvres •, du bégaiement -, une difficulté insolite d’articuler certains mots -, de la céphalalgie gravative, surtout le matin en quittant le lit, etc.
Ces prodromes ne sont pas exclusivement propres à l’apoplexie-, cependant ils indiquent toujours l’imminence d'une grave affection cérébrale qui est le plus ordinairement une hémorrhagie encéphalique -, ils cessent cependant souvent après quelques jours de durée, sans être remplacés par aucun accident. Assez fréquemment ils ne se montrent pas d’une manière continue , ils reviennent et disparaissent plusieurs fois par intervalles. Dans 'quelques cas , un prodrome est remplacé par un autre et se modifie plusieurs
’ Hippocrate dit : Quibus capitîs sunt doloresy et sonîtiis aiiHiim dira febrim , et tenebricosa vertigo, et vods tarditas , et mnnuum torpor^ eo§ aiit apoplectîcoSy aut epilepticos^ aut obliviosos fore expecta, (Goacæ prænol. n, 162, Cbart. edent, t. viii, p. 861.)
58o DES HÉMOIlllMAGIES IINTERSTlTIELLESr
fois pendant plusieurs jours. Il est rare qu’on n’observe qu’un seul prodrome ; le plus souvent plusieurs se montrent en même temps ou successivement.
La duree des prodromes de la maladie est très-variable. Il n’est pas rare de voir des sujets chez lesquels des symptômes précurseurs se sont reproduits par intervalles et se sont prolongés pendant des mois, sans que pour cela l’apoplexie soit survenue ^ tandis qu’on observe d’autres personnes frappées d’apoplexie après des prodromes trèslégers qui ont à peine duré quelques heures.
L’impossibilité évidente d’établir , dans le plus grand nombre des cas , des rapports sinon rigoureux , au moins assez étroits entre les prodromes et l’invasion de la maladie , n’a pas eu seulement pour résultat de contribuer à laisser subsister beaucoup de confusion sur les phénomènes précurseurs de la maladie ; elle a aussi fait négliger par un trop grand nombre de praticiens l’observation attentive de ces phénomènes si importants , surtout pour la prophylaxie des maladies cérébrales qui nous occupent.
669. Les apoplexies sont une maladie unique quanta la apoplexies d’a- Icsion qui les constituc , mais elles se maniiestent par des pte^s leurs pj^^^j^omèncs différents, tant en eux-mêmes que par leur
succession et leur développement , suivant les conditions diverses qui se rapportent au degré, au siège, à l’intensité et au mode de développement de l’hémorrhagie des centres nerveux. Il est donc nécessaire de décrire séparément les formes sous lesquelles cette maladie se présente au lit du malade.
1° Lesapoplexies se manifestent brusquement, atteignent rapidement un haut degré d’intensité et cessent au bout de quelques instants, ne laissant pas après elles d’altération permanente notable des fonctions de relation. Cette première forme de l’apoplexie constitue h couf de sang ou V aj)opleæie fugace.
2^" Si les accideulû, rapidement
développés , croissent
DES APOPLEXIES. 38 L
d’instant en instant en supprimant progressivement toute les fonctions de relation et ensuite^ les fonctions de l’hématose et delà circulation ^ la maladie mérite alors par excellence le nom di apoplexie : c’est V apoplexie foudroijante des auteurs.
3° Dans le plus grand nombre de cas^ la maladie ne suspend qu’en partie les fonctions de relation qui dépendent du cerveau et de la moelle spinale *, mais la suspension est permanente , elle ne peut cesser que progressivement ^ souvent même elle ne peut disparaître tout à fait. Cette forme de l’apoplexie, dans laquelle on observe à des degrés très-variables des paralysies et des anesthésies ou même des lésions des facultés intellectuelles , était distinguée par- les anciens des apoplexies proprement dites. Cette distinction nous paraît importante , malgré l’identité de nature et de cause immédiate de ces maladies ; nous la reproduisons en attribuant avec Galien et Boerhaave à ces apoplexies le nom paraplexies \ ^
670. Les trois formes de la même maladie que nous distinguons sous les noms de coup de sang ^ apoplexie proprement dite parapleæie ^ ne se manifestent pas aussi exactement séparées que nous les décrivons. Les coups de sang et même de véritables attaques d’apoplexie constituent souvent les prodromes de la paraplexie; de même que dans cette dernière il survient de vrais coups de sang et même des attaques d’apoplexie qui la terminent d’une manière funeste *, ces cas, en quelque sorte mixtes, constituent les principales variétés de forme des hémorrhagies cérébrales. Ces variétés , qui appartiennent aux cas individuels , sont aussi nombreuses que les combinaisons possibles de toutes les circonstances qui naissent des rapports anatomiques et physiologiques du cerveau et de chacune des parties du cerveau avec presque tous les
* ncApc/.7zX-/}^ic)Cj id est apoplexia ad paralysin magîs accedens (Gai. c. 2 inlib, prorrhet 50, Bœrhaavii aph, lOâS).
napporJ.n tîes diverses formes de l’apoplexie les unes avei! les au 1res.
Symptômes des coups de sang.
582 DES HÉMORRHAGIES INTERSTITIELLES,
autres organes de l’économie. On les reconnaîtra facilement au lit du malade , en les rapprochant des trois prim^ cipales formes de l’apoplexie que nous allons décrire , et en tenant compte des modifications , dont nous traiterons spécialement ensuite , des trois ordres de symptômes principaux qui se rapportent à ces maladies, sçavoir : les pa-* ralysies, les anesthésies et les lésions des facultés intel-' lectuelles.
S L Symptômes des coups de sang ou des apoplexies fugaces,
67 1 . L’invasion du coup de sang se fait ordinairement pai* un sentiment subit de faiblesse générale avec vertiges*, fréquemment il y a en même temps quelques efforts de vomissement. Le malade perd presque immédiatement connaissance et toutes ses fonctions de relation se suspendent^ la tête obéit à son poids , le corps s’affaisse et le malade tombe s’il est debout. S’il est assis, il s’incline sur le côté de son siège ou glisse sur le devant*, il semble subitemen t plongé dans un profond sommeil. Ses membres, soulevés , retombent comme des corps inertes. L’impression stimulante de la lumière sur les yeux, des odeurs et des va peurs âcres sur la pituitaire, des sons sur l’organe de l’ouïe, des irritants sur la muqueuse buccale, ne provoquent aucune sensation. Le pouls est développé et sans fréquence; assez souvent il est plein et comn%e rebondis ^ sant. La face est ordinairement injectée et comme gonflée; les yeux sont immobiles, et quand on soulève les paupières, on trouve les conjonctives injectées; les lèvres sont légèrement violettes ; les artères carotides et tempo raies battent avec beaucoup de force ; la respiration reste libre , profonde et régulière; la chaleur de la peau est fré * quemment augmentée à la face et sur la tête , tandis qu’elle est diminuée sur les extrémités abdominales et thoraciques.
Ces symptômes présentent peu de variétés pendan t toute la durée de l’attaque. Quelquefois , au moment de
©ES APOPLEXIES. 383
nnvasioti , la face #evient subitement pâle et les tempes s€ couvrent de sueur visqueuse , mais la peau de la face ne tarde pas à se colorer ^ fréquemment même , dans ce cas, elle devient d’un rouge prononcé et semble tuméfiée ^ d’autre fois la face devient alternativement et presque de minute en minute pâle et colorée.
672. Les coups de sang ont un grand nombre de degrés tenütrA^riabîe» d’intensité, depuis le léger vertige avec étourdissement, dans lequel le malade sent ses membres chanceler, sa connaissance se perdre et sa tête devenir lourde et embarrassée , et qui se termine en quelques minutes, jusqu’au coup de sang que nous avons décrit sous la forme la plus grave, qui a presque la gravité d’une attaque d’apoplexie confirmée. On a souvent l’occasion d’observer ces divers degrés de la même maladie sur un seul individu , chez lequel on voit les coups de sang se renouveler avec une gravité qui varie à cha({ue récidive.
675. La durée de cet état apoplectique est généralement Duréeducoup courte*, elle ne dépasse pas le plus souvent une à deux heures. Les cas dans lesquels elle atteint dix à douze heures , sans que la paraplexie se manifeste, sont très-rares. Dans les coups de sang légers, les accidents durent à peine quelques minutes*, ils se réduisent à un étourdissement , à ' un vertige intense qui ne suspend qu’instantanément les fonctions de relation.
674* A la terminaison du coup de san^ , le malade sem- immé-
^ ^ diates des coups
ble se réveiller d’un profond sommeil. Le plus souvent, le de sang, retour de la sensibilité de la peau à Faction des irritants, quelques mouvements comme automatiques des membres, de longues, fréquentes et profondes inspirations, précèdent de quelques instants le terme de l’attaque.
Revenu à lui, le malade n’a aucune conscience de ce qu’il vient d’éprouver. Son regard exprime l’étonnement; ses réponses sont lentes pendant quelques minutes; il semble chercher ses mots; il a souvent de la difficulté à
584 ÏIKMOKKHAGÏES INTERSTITIELLES.
articuler^ sa langue lui semble gonflee dans la bouche. Ces derniers symptômes disparaissent en quelques instants. La santé ne devient pas le plus souvent immédiatement complète ; il reste de la pesanteur à la tête-, souvent de la céphalalgie , un bruissement dans les oreilles , un sentiment de chaleur dans les tempes, de la propension au sommeil, une paresse des facultés intellectuelles, une propension au repos et une sorte de répugnance pour le mouvement qui indiquent que le cerveau , comme fatigué, n’a pas encore repris toute l’activité de son action. Le malade n’est en général rétabli complètement qu’au bout de deux ou trois jours.
Il n’est pas rare d’observer, après les attaques de coup de sang, une ecchymose sur la conjonctive. Cette ecchymose ne se manifeste le plus souvent que quelques heures après que les symptômes immédiats du coup de sang ont " cessé. La teinte d’abord rouge uniforme de cette ecchymose , devenant ensuite rouge jaunâtre ou violâtre , et enfin jaune avant de disparaître, prouve que ce symptôme n’est qu’une petite hémorrhagie infiltrée sous la conjonctive.
L’épistaxis survient quelquefois après le coup de sang; mais l’affection de la pituitaire n’est pas toujours portée jusqu’à l’hémorrhagie, au moins d’abord; il reste seulement un enchifrenement avec pesanteur , chaleur et sécheresse dans les fosses nasales et les sinus olfactifs. Ces symptômes , qui appartiennent à une simple congestion, tantôt finissent par l’épistaxis , tantôt se dissipent peu à peu.