‹ Traité physiologie considérée comme science d'observation (volume 3)Chapitre 106 sur 134 · XI. Force vitale · texte numérisé non relu

XI. Force vitale

§ 1005. Le corps vivant, en sa qualité de corps, a de commun avec les corps sans vie, de posséder comme eux les caractères généraux de la matière. Les élémens qui entrent dans sa composition sont les mêmes, mais réunis par un mode d'association qui lui appartient d'une manière exclusive, et qui fait que sa substance diffère de toute matière inorganique. Il est soumis aussi à l'action des mêmes forces, mais liées de telle sorte qu'elles paraissent modifiées, ou qu'elles produisent des effets particuliers. Ces élémens et ces forces ne constituent donc que le fond de son existence matérielle; le mode de combinaison est tout spécial , et suppose quelque chose de quoi cette combinaison dépende, qui manque aux corps inorganiques.

I. Jadis on se contentait souvent de considérer comme une force propre ce qu'il y a de commun dans chaque série de phénomènes vitaux. On se bornait à dire que l'organisme possède une force d'assimilation , une force de nutrition, ou une force chylopoiétique.'Haller encore admettait, outre l'âme,

(1) Ib., t. LXt. p. 115.

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la sensibilité , l'irritabilité et la tonicité, ou la contractilité vivante , comme autant de facteurs de la vie. Cette méthode ne conduisait qu'à une classification des effets de la vie.

II. D'autres, surtout dans les temps modernes, ont reconnu qu'il y a un lien commun, dont l'hypothèse précédente ne tenait aucun compte, et que l'ensemble des phénomènes vitaux doit être dérivé d'un principe unique.

1° Le point de départ de Stahl fut la conviction qu'il ne peut y avoir d'autre source de la vie qu'une cause spirituelle. Mais, comme il ne distinguait point assez l'esprit créateur du monde de l'âme individuelle, que, bien au contraire même, il \oyait dans cette dernière le principe de la vie, il s'ensuivait de sa doctrine que l'embryon devait avoir la perspicacité nécessaire à la formation de son corps, que par conséquent les facultés de son esprit devaient, surtout chez les animaux, dépasser de beaucoup celles de l'homme fait. Stahl était obligé de soutenir que l'âme continue par une sorte de routine aveugle ce que sa volonté avait d'abord commencé , et que les végétaux eux-mêmes possèdent une âme.

2o Comme cette doctrine était inconciliable avec les faits connus touchant la vie matérielle et avec les idées reçues sur l'action de l'âme, on en vint à la restreindre de telle sorte que ce ne fut plus l'âme elle-même, mais son organe, le système nerveux agissant sans conscience ni volonté , qu'on considéra comme la chose à proprement parler vivante, et qu'on érigea la force nerveuse en principe delà vie. C'est dans ce sens que Cullen, Unzer et autres ont raisonné en construisant l'édifice de leur pathologie nerveuse. Nous avons examiné la part que l'action du système nerveux prend à la circulation (§ 768 — 772), à la nutrition et à la sécrétion (§ 847; 884; 891), à l'absorption (§ 897), à la digestion ( § 957), à la respiration (968, II; 974 ; 978, 1°), à la production de la chaleur (§ 999 ; 1000, 1) , et nons avons reconnu qu'à part les cas dans lesquels la vie animale vient au secours de la vie matérielle par une provocation de mouvemens , l'action nerveuse n'exerce jamais qu'une influence consensuelle ou antagonistique sur les opérations plastiques , que jamais elle n'en est la cause. Il y a vie sans système nerveux. Ce système ne survient que

comme expression d'une uniîé plus prononcée, qui élève la vie à posséder un intérieur, le sentiment de soi-même, la faculté de se déterminer soi-même. Il naît par le fait de l'activité plastique, se développe par elle, et a constamment besoin d'elle pour déployer son action (§ 743, 3°, 4°; 774 , G0 078 , 2°). Donc il est un membre de l'organisme, et à ce titre en conflit, en rapport de réciprocité avec les autres membres. Ayant ses racines dans la plasticité, et dépendant d'elle à tout jamais, il exerce aussi une influence sur elle, en ce sens que, comme antagoniste des organes plastiques, il les excite à manifester leur force propre, et que , comme expression d'une unité intérieure, il dirige leur activité de manière à ce qu'elle soit en harmonie parfaite avec l'état de l'ensemble de la vie. Nous pouvons dire que c'est un subterfuge de l'ignorance, ou si l'on aime mieux du non savoir (§ 884), lorsqu'à défaut d'autre explication, on prétend rapporter les phénomènes de la vie matérielle à une action nerveuse : souvent ceux qui adoptent cette hypothèse érigent en preuve ce qui n'est qu'une simple supposition , par exemple , lorsqu'ils disent que la sécrétion dans les poumons et le rougissement du sang dans la circulation sont indépendans du nerf pneumo-gastrique, et doivent en conséquence dépendre du nerf grand sympathique.

3° La pathologie solidiste , telle qu'elle a été présentée par Kreyssig, Sprengel (1) et autres, avait unhorison plus vaste-, car elle attribuait une action vivante aux solides en général, et dans sa lutte tant contre les théories chimiques de la vie que surtout contre la pathologie humorale , elle cherchait à démontrer que les rapports de composition sont sous la dépendance de l'action des parties solides. Mais elle tombait dans un autre extrême, en ne considérant les humeurs que comme de simples produits , en faisant trop peu d'attention au rôle qu'elles jouent dans la vie; car solides et liquides sont toujours associés ensemble dans l'organisme, ils sont continuellement en conflit, ils passent sans cesse de l'un à l'autre, ils jouent à chaque instant le rôle de cause les uns à l'égard

(1) Histoire de la médecine , trad. paï A, J. L. Joiudan, Taris, 1S15, t. VI, p. 439.

FORCE VITALE. 679 des autres, et l'on ne peut voir en eux que des membres tous également nécessaires.

4° Hunter , Hul'eland et autres reconnaissaient en conséquence qu'aux humeurs, et surtout au sang , revient une part essentielle dans la vie, et généralement parlant que la cause de cette dernière ne saurait résider dans telle ou telle partie, qui bien loin de là lui doit naissance, mais qu'on ne peut la chercher que dans l'ensemble , dans la totalité de l'organisme. Tantôt on spiritualisa ce principe vital propre, comme faisait Willis avec son âme végétative. Tantôt on le personnifia, comme l'archée de Paracelse et de Vanhelmont. Quelquefois on le matérialisa, pour en faire l'éther ou l'esprit aérien des pneumatistes. D'autres le dirent analogue à la cause des phénomènes dynamiques de la nature ; Autenrieth par exemple, l'érigeait en un inpondérable à part. Enfin on l'appela force plastique , ou force vitale en général. Avec cette hypothèse, cependant, on n'était pas plus avancé qu'avec l'admission d'une matière organique spéciale (§ 990), car on ne faisait au fond que reconnaître une seule chose, savoir que les phénomènes particuliers de la vie doivent avoir une cause également particulière. On renonçait à toute investigation ayant l'essence de de la vie pour objet , en dédaignant de rapporter cette essence à quelque chose de supérieur. Et quand on disait de cette cause, d'ailleurs inconnue, qu'elle agit à rencontre des forces de la nature inorganique, qu'elle subordonne les lois de l'univers à son but ,. qu'elle en suspend ou dirige l'action, on coupait pour ainsi dire l'existence en deux. Il devenait impossible de concevoir comment la vie aurait pu venir au monde si elle lui est absolument étrangère , si elle ne repose pas sur les mêmes forces que lui , comment elle peut s'y maintenir, si elle est indépendante de ses lois, comment enfin il peut y avoir deux légitimités tout-à-fait différentes d'existence.

§ 1006. La vie , comme mode d'existence , doit dépendre d'un principe universel, d'une cause unique de l'existence en général. Notre conscience débute par une opposition , par la distinction du moi et du non moi. Or , comme laconcience est ce que nous savons de plus positif, ce qui , dans notre savoir, nous appartient Je plus en propre, et qu'elle sert de base

à toutes nos autres connaissances , nous reconnaissons aussi que la même opposition d'esprit et de corps , d'intérieur et d'extérieur, de force et de matière, d'activité et de repos , se répète partout.

I. Le dualisme s'arrête à ce fait. Il tient l'opposition pour réelle, parce que, contenus dans la conscience, le moi est une certitude immédiate, et le non moi, qui s'oppose à lui, ne saurait être une simple apparence. Mais, tant qtie la conscience n'est qu'une distinction de l'existence propre et de l'existence étrangère, elle ne se rapporte qu'au phénomène ; notre moi se révèle au sens intérieur comme une chose particulière , de même qu'aux sens extérieurs comme une chose étrangère, spéciale. Le dualisme est donc le principe suprême pour tout ce qui est empirique, phénoménal. Mais nous voulons savoir ce qu'il y a d'original dans les faits dont nos sens sont frappés. Notre conscience n'est donc point satisfaite du dualisme ; car, tandis que tous ses efforts tendent à découvrir l'unité derrière la pluralité, le dualisme s'en tient à l'observation de la superficie, du multiple. L'opposition ne peut pas être ce qu'il y a de plus élevé , car elle ne fait qu'exprimer des modes divers d'existence, qui supposent une existence générale. L'opposition implique l'idée de limitation , de bornes pour une chose particulière, au-delà desquelles doit se trouver autre chose : or nous cherchons la cause finale , qui ne peut être limitée. Si enfin l'opposition était primordiale et absolue , ses membres ne sauraient rien avoir de commun ensemble ; un abîme sans fond les séparerait l'un de l'autre ; ils ne pourraient ni se toucher, ni agir l'un sur l'autre.

IL Nous devons donc chercher le primordial au-dessus de l'opposition, dans l'unité. Or cette unité ne peut résider que dans la matière, dans l'idée, ou dans l'identité de l'une et de l'autre.

1° Le matérialisme n'accorde la réalité qu'à ce qui est corps, et trouve la cause de tous les phénomènes de la nature dans les qualités primitives de la nature. Mais, en ne tenant pour ceriain que l'existence de la matière, et ne croyant à la certitude que de la connaissance de cette matière , il devient le jouet d'une illusion, En effet, ce qu'il y a d'originairement certain

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