CHAPITRE II
De la digestion.
Le corps organique se maintenant par une formation continuelle que lui même accomplit, il a besoin de matériaux particuliers, que le monde extérieur lui fournit sous la forme de substances palpables, qui sont aptes à devenir parties intégrantes de sa propre substance, et auxquels on donne le nom de nourriture. Mais il ne peut point s'incorporer immédiatement cette matière étrangère à ses organes; il ne se l'approprie que par degrés ; il en crée d'abord un liquide , qui , étant un de ses produits , participe par cela même à la vie , et fournit les matériaux nécessaires à la formation des organes et des sucs appartenant à ces organes , le suc vital (§ 660, 3°). Cette conversion de la nourriture en suc vital est ce qu'on appelle nutrition, dans le sens le plus large du mot (§ 778, 1°).A un degré inférieur du développement de la vie , lorsque le contenu de son idée ne s'est point encore manifesté, et que ses directions diverses n'ont point encore apparu dans la plénitude entière de leurs particularités distinctives , la nutrition n'offre pas non plus de périodes séparées.
I. Le végétal n'a qu'une surface externe, par laquelle il s'empare des substances étrangères qui lui conviennent , et les introduit dans son intérieur, en vertu d'uiîe attraction élective , mais sans les modifier en rien ; il ne leur fait su-
(4) Voigtel, Handbuch der jtatholoyischen Jnotomie, t. I, p. 041.
IfS DE LA DIGESTION.
bir ensuite qu'une transformation. La nutrition commence donc ici dès l'instant même de l'absorption , et ne se partage pas en différentes périodes ; elle est confondue avec la vie en général. On n'aperçoit pas de degrés dans la formation du suc vital , et Ton ne parvient point non plus à distinguer ce dernier d'une manière évidente.
1° C'est dans les algues, les champignons et les lichens, que l'opération se trouve réduite à sa plus simple expression ; car ces végétaux ne consistent qu'en uue aggrégation de cellules appliquées les unes contre les autres , dont la surface entière indistinctement s'empare du liquide qui se répand entre elles et pénètre dans leur intérieur.
2° Cette simplicité devient moins prononcée , sans pour cela disparaître entièrement , lorsque le corps du végétal s'est partagé en deux portions , la tige et la racine, entre lesquelles existe un antagonisme de polarité (1). Une racine , destinée non pas uniquement, comme les fibrilles des plantes dont nous venons de parler , à fixer le végétal dans le lieu de sa station , mais à être le principal organe de l'absorption, ou , en d'autres termes , de la nutrition , apparaît pour la première fois chez les mousses , qui , d'ailleurs , se composent exclusivement encore de cellules juxta-apposées. Par les vaisseaux ( trachées et leurs modifications) que les fougères possèdent entre leurs cellules , elles font le passage aux végétaux parfaits, où les conduits intercellulaires jesvides permanens qui existent entre les cellules allongées ou les couches de cellules) paraissent être spécialement chargés de recevoir le liquide qui vient d'être absorbé , la sève , et de le distribuer aux cellules , tout en le conduisant jusqu'au sommet de la plante. Comme il n'y a point encore là de séparation rigoureuse entre les fonctions , la même confusion règne aussi dans le tronc et les racines. Quoique ces dernières soient , de toute évidence , l'organe proprement dit de la nutrition , et qu'elles aient pour destination d'absorber des liquides, elles admettent aussi de l'air, dont l'absorption par elles devient même une condition de la prospérité du végétal. De leur
(1) F. V.. 'Raspail, Nouv. système de physiologie végétale. Paris, 4S37 , 1. 1, p. 3\5 et suiv.
6oté , les feuilles ont une vie qui se rapporte d'une manière toute spéciale à lu respiration , et cependant elles absorbent aussi, notamment sous fbrroe vaporeuse , de l'humidité , qui contribue à la nutrition. Des feuilles détachées , dont on met la page inférieure en contact avec l'eau , non seulement conservent pendant long-temps leur fraîcheur , comme l'a observé Ch. Bonnet, mais encore augmentent de poids durant un certain laps de temps, bien qu'on ait eu soin de garnir leur pétiole avec de la cire (1). Là rosée et la pluie fine , qui ne pénètrent pas assez avant dans la terre pour pouvoir atteindre les racines, n'en.procurent pas moins aux plantes tous les dehors de la fraîcheur et une augmentation de poids. Les p'antes qui croissent sur des roches nues ou dans le sable, tirent presque toute leur nourriture de l'air, et quelquesunes, comme les aloès , les cierges, etc., qui croissent, dans la zone lorride, -au milieu des sables les plus arides, communiquent même un peu d'humidité an sol qui les entoure; Vépidendron flos aeris croît suspendu au plafond d'un appartement , et sans avoir la moindre connexion avec la terre; une branche de vigne que l'on fait passer dans une serre chaude, à travers la muraille, y fleurit pendant la saison des froids , tandis que le tronc , placé au dehors , dei meure enseveli dans le sommeil d'hiver (2).
II. Ou ne commence que dans le règne animal à rencontrer la digestion, c'est-à-dire la fonction consistant en ce que la nourriture est introduite, par l'effet d'un mouvement particulier, dans une cavité ouverte à l'extérieur, où elle subit une élaboration qui la dispose à être absorbée, éprouve des transformations, et devient apte à former le suc vital. L'organe digestif est la surface du corps mise en contact avec une matière étrangère, mais tournée vers l'intérieur du corps. L'animal n'est pas réduit comme la plante à une seule surface extérieure -, il en a encore une intérieure, qui s'empare d'une bien plus grande quantité de substances étrangères que l'autre, et qui devient , dans l'organisme , le sol spécial où s'im-
0) Froricp, Nntizcn, t. XXIX, p. 281.
(2) Treviranm, Vom Bmmdcr Gewnerhsn , p. W\.
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plantent les racines des vaisseaux absorbans. Tandis que la plante absorbe sa nourriture à l'état grossier, et ne la convertit qu'ensuite en son propre tissu, la transformation, chez l'animal , commence dès avant l'absorption , et à la surface tournée en dedans. Le côté extérieur est proportionnellement plus consacré à la vie animale ; il a moins de pénétrabilité, et il offre, pour l'admission des substances du dehors, des ouvertures par le moyen desquelles il communique avec le côté intérieur. Celui-ci , ou la cavité digestive, a par conséquent une partie périphérique , qui , située immédiatement au pourtour de ces ouvertures, non-seulement confine à la périphérie animale, mais encore lui est soumise, sous le point de vue de sa vitalité, de sorte que le sentiment et le mouvement relatifs à la digestion y acquièrent un véritable caractère d'animalité ; elle a en outre une partie centrale, plus rapprochée de l'intérieur, où le caractère végétal prédomine, où le sentiment est obscur et le mouvement involontaire, et qui est le siège du travail proprement dit de l'élaboration et de l'absorption des produits de ce travail. Les deux parties passent insensiblement de l'une à l'autre, sans limites tranchées, et de telle sorte que la distribution des nerfs cérébro-spinaux et sympathiques ne correspond exactement ni au degré de sensibilité générale et sensorielle , ni à celui du mouvement volontaire ou involontaire.
1° De même que l'organe digestif de l'embryon se développe de la vessie ombilicale renfermant la substance plastique primordiale , apparaît de meilleure heure que d'autres organes également destinés à la vie plastique, et représente le tronc sur lequel ceux-ci doivent s'enter, de même on commence à l'apercevoir, dans la série animale, à un degré où ne se rencontre encore aucun organe spécial de la vie plastique. Aussi y a-t-il déjà fort long-temps qu'on a admis des organes de digestion chez tous les animaux sans distinction, et qu'on les a présentés comme un trait caractéristique de l'animalité (1). En effet , ils ont été démontrés chez plusieurs Infusoires par Leeuwenhoek, Ellis, Spallanzani , Gœze (2) et
(1) Haller, loc, cit., t; VI, p. 108.
{%) Grant, Outlines of co?nparutùe\anatomy. London, 4.S3S , p. 305,
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autres, et chez un plus grand nombre encore de ces êtres par Ehrenberg. Si les animaux les plus petits de tous étaient aussi les plus simples, il suivrait de là que la cavité digestive ne manquerait à aucun degré de l'échelle animale ; mais comme la proposition fondamentale manque de justesse, comme il n'y a aucune ligne de démarcation tranchée entre les organisations animale et végétale, on est très-fondé à penser qu'il existe des animaux qui, à l'instar de l'œuf et de ia membrane proligère, se nourrissent de la même manière que les plantes, par absorption à leur surface externe. D'ailleurs, on n'a pas trouvé d'organes digestifs chez les Achium et les Scjphium parmi les Éponges (1), non plus que chez les Acéphalocystes, les Ligules et les Tricuspidaires , parmi les Entozoaires et chez les Bacillaires ; de sorte que Meyen a établi, sous le nom d'Agastriques , une classe d'animaux comprenant les familles clos Palmellaires globuleuses et celle des PolypOzoaires cylindriques (2).
2° Là même où l'on découvre un organe de digestion, l'absorption par la peau se montre encore un moyen de nutrition dans les degrés inférieurs de la série animale. Tel paraît être, chez les Sertulaires et autres Polypiers analogues, le mode d'action de la base, qui se fixe au sol, comme une racine rampante, persiste pendant l'hiver, après la mort des branches , et repousse de nouvelles branches au printemps (3). Les Nématoïdes, tant vivans que morts, se gonflent clans l'eau, s'ils étaient secs avant qu'on les y plongeât (4). Chez les Trérnatodes, les pigmens tenus en suspension par l'eau dans laquelle on les a placés, se répandent à travers toute la substance d'une manière uniforme, et sans qu'on aperçoive la moindre trace de canaux conducteurs (5). Ce mode de nutrition s'accomplit aussi partiellement à un degré plus élevé de la série animale (§898, 1°).
(4) Schweigger, Handbuch der Nulurgescîrichte, p. 372.
(2) Nov. nat. ucad. nat. cur, t. XVI , suppl. p. 459.
(3) Schweigger, Handbuch, p. 3;i7.
tb) l'.udolplii, Entosoorum hisloria, t. I, p. 2u0.
(,0) MpIiIU, ObscrvatinnoH unutoin'"/; de U<tnmatr>. Gœltiogiie, 4^25,
lOÎ ht tA DlGïïSîfôtf.
3° En considérant la digestion, d'abord dans ce qu'elle a d'extérieur, dans ses conditions matérielles, c'est-à-dire ses organes (§§ 918-922), puis dans les mouvemens qui la constituent ( §§ 923-934), il saute aux yeux que, même sous ce point de vue, la nature offre des formes qui ne sont pas placées au même degré, et qu'il est un de ces derniers où les organes surtout se font remarquer par l'absence de parois propres (§ 918), la pluralité de cavités toutes égales entre elles (§ 919, 1), la longueur réduite presque à rien (§ 919, II), l'uniformité dans toute l'étendue ( § 920, II ), l'absence d'ouvertures situées à l'opposite l'une de l'autre ( § 920, 1 ), celle d'organes accessoires (§ 922, IV), celle enfin d'un système vasculaire distinct ( § 922, V). Mais le degré de formation des organes digestifs diffère souvent beaucoup de celui de l'organisation entière, et ne s'accorde point avec les systèmes des zoologistes. Il n'est pas rare qu'on trouve des formes supérieures chez des animaux placés très-bas, et vice versa ; ces organes diffèrent beaucoup chezdes animaux très-voisins, taridis qu'ils se ressemblent chez des animaux fort éloignés les uns des autres. L'exposition des formes propres aux diverses classes ou ordres du règne animal appartient donc à la zoologie spéciale , et la physiologie ne doit s'occuper que des traits généraux.
ARTICLE I
Des conditions extérieures de la digestion.