SECONDE PÉRIODE
§ 944. Lorsqu'une occlusion') maladive du pylore empêche le chyme de passerons l'intestin, le marasme et la mort s' ensuivent. L'action de l'estomac ;ne suffit donc pas pour que la nutrition du corps s'accomplisse d'une manière convenable, et il faut encore le concours de l'intestin. Ce concours peut consister, ou dans le transport du produit de la digestion, ou dans la continuation du travail digestif lui-même.
1° Dans le premier cas, la digestion serait terminée après les changemens que les substances alimentaires subissent dans l'estomac, et l'intestin n'aurait que deux offices à remplir : celui de conduire le produit de l'opération à la masse du sang par le moyen de ses nombreux vaisseaux lymphatiques, et celui de reporter au dehors les portions incapables de s'assimiler. Ainsi, sans sa coopération, l'estomac formerait tout autant de chyle, mais il n'en fournirait pas autant au sang, et, par conséquent, nourrirait moins. On pourrait alléguer en faveur de celte manière de voir, les cas dans lesquels la vie s'est soutenue, dit-on, pendant huit à vingt ans, malgré le vomissement habituel dejtous les alimens (2). Cependant il faut bien qu'alors une partiedu chyme ait passé dans l'intestin, car on ne connaît aucun exemple d'individu qui, ayant le pylore complètement fermé, ait pu, par le seul fait de la digestion stomacale, se nourrir assez pour prolonger son existence durant six
(4) Addition d'Ernest Burda«h.
(2) Hallet-, Elem. physiolog., t. VI, p. 337.
mois. D'un autre côté, efle a contre elle les cas dans lesquels la seule digestion intestinale a suffi pour entretenir la vie pendaut quelque temps; tel était celui d'un malade dont parle Layard (1), et qui, ne pouvant rien prendrejpar le haut, fut nourri durant trois mois par des lavemens de bouillon. De ce que des Grenouilles auxquelles on avait enlevé tout le métentère, continuèrent de vivre sans manger, Krimer conclut (2) que la nutrition fut alors accomplie par l'estomac seul ; mais l'intestin avait incontestablement conservé la vie par les anastomoses de ses vaisseaux avec l'estomac intact, de sorte qu'il était demeuré en état de concourir à la digestion.
2° En même temps que l'intestin exerce de toute évidence une absorption abondante, car les déjections deviennent plus arides quand le séjour du chyme dans son intérieur se prolonge, qu'elles ne le sont lorsque celui-ci le traverse rapidement, il doit aussi continuer la digestion commencée, et agir de la même manière que l'estomac , puisque sa sécrétion est la même, quant au fond. Magendie a trouvé que delà viande crue, portée dans le duodénum d'un Chien, où on la fixait au moyen d'un fil, était déjà digérée à moitié au bout dejrois heures ; et il fait observer que, l'homme survivant quelquefois assez long-temps aux désorganisations de l'estomac, la digestion doit nécessairement alors s'accomplir par l'intestin. D'ailleurs, il est clair que, chez certains animaux, par exemple, les Oiseaux granivores et les Chevaux, les alimens subissent peu de changement dans l'estomac, et que c'est dans l'intestin grêle seulement qu'ils se convertissent en chyme.
3° Mais l'intestin ne se borne pas à continuer la digestion commencée dans l'estomac , par une action analogue à celle de ce viscère . il la perfectionne encore par un mode d'action qui lui appartient en propre. Ou doit bien s'attendre à ce que les choses se passent ainsi , puisque des liquides spéciaux , la bile et le suc pancréatique allluent dans l'intestin, et la preuve en est d'ailleurs fournie par le changement de nature qu'éprouve le chyme, ainsi que par la formation du
(1) Hist. de VAcaà. des se, 1750, p. 406.
(2) fenuch einer Physiologie des Blutes , p. 65.
chyle. Les -boissons disparaissent très-promptement de l'estomac ; une portion imbibe les alimens , une autre passe dans l'intestin , et une autre encore est absorbée par les vaisseaux. Magendienous apprend que la ligature du pylore n'empêche pas les boissons de disparaître de l'estomac avec tout autantde rapidité qu'elles le feraient si l'orifice était libre (1), et la promptitude avec laquelle cet effet s'opère ne permet pas, suivant la remarque d'Eberle (2), de songer à une assimilation. Que certains liquides passent immédiatement de là dans le sang, c'est ce qu'atteste déjà leur prompte apparition dans l'urine (§§ 840, 7°; 866, 1°), et si une demi-heure suffit pour faire disparaître deux onces de l'eau teinte avec de l'indigo ou de la garance, que Home (3) avait injectée dans l'estomac de Chiens, après la ligature du pylore , les vaisseaux lymphatiques du viscère ne se montrèrent ni colorés, ni même seulement gorgés de liquide. Ces vaisseaux , comme le fait déjà remarquer Haller (4), n'absorbent qu'un liquide ténu et incolore; Brodie (5), Fohmann (6j et autres n'y ont rien rencontré qui ressemblât à du chyle , et Tiedemann les trouva pleins d'un liquide aqueux , semblable à du petit lait , chez des Chiens auxquels il avait donné du lait vingt-cinq minutes auparavant (7). Nous devons donc regarder comme erronée l'assertion de Leuret et Lassaigne (8), qui disent qu'on y trouve déjà du chyle. Ce liquide n'apparaît réellement que dans les vaisseaux lymphatiques de l'intestin , dans lequel par conséquent s'accomplit une transformation nouvelle et toute particulière , ou , comme on dit , une seconde digestion. La digestion stomacale n'est donc qu'un travail préparatoire de la formation du chyle, but de toute digestion, et c'est d'après cette échelle qu'il faut apprécier la véritable valeur de toutes les recherches
(1) Précis élémentaire, t. II, p. 425.
(2) Loc. cit., p. 467.j
(3) * 'Lectures on comparative anatomy, t. I, p. 224.
(4) Elem.physiol., t. VI, p. 338.
(5) Froriep, Notizen, t. IV, p. 478.
(6) Anatomische Untersuchung, p. 34.
(7 bis) Recherches surja digestion, t, I, p. 212,, $)tiech, sur lu digestion, p, 424,
DE LA. DIGESTION» 323 faites sur ce qu'on appelle la digestion artificielle. Eberle, malgré le succès de ses expériences sur le suc gastrique factice, n'en dit pas moins que l'assimilation et l'animalisation sont' réservées à l'intestin (1) ; celte preuve d'impartialité lui l'ait honneur.
§ 945. L'intestin grêle est le laboratoire où la digestion atteint son second degré ; un peu resserré sur^lui-même dans l'état de jeûne , il se distend lorsque le chyme y parvient , entre en turgescence , et se livre à des mouvemens plus vifs.
1° Sa membrane muqueuse rougit , et commence à sécréter en plus grande abondance. Les excitans purement mécaniques, comme des cailloux, n'accroissent pas moins cette sécrétion, que les stimulans chimiques, par exemple, le poivre (2), les sels (3), ou que les excitans dynamiques (§ S38, 2°). Mais , dans l'état normal, la bile qui s'épanche agit de telle sorte que l'on rencontre plus de suc intestinal sur les points avec lesquels elle entre en contact ; et après avoir exprimé la vésicule biliaire , surtout chez un animal qui n'a pas pris d'alimens depuis long-temps , on voit le liquide muqueux sortir en plus grande quantité (&). Le suc intestinal contient du mucus, de l'albumine, de l'osmazome, de la ptyaline (§ 820, III), et pendant la digestion de l'aride libre, ainsi que l'ont observé Tiedemann et Gmelin (5), et Schultz(6). Comme il a coutume d'être neutre chez les animaux à jeun , ou dans l'état de non stimulation , la réaction acide ne se prononce ni dans tous les cas , ni sur tous les points de l'étendue de l'intestin.
2° Quand l'animal est à jeun , la plus grande partie de la bile coule dans le vésicule , de sorte qu'on trouve toujours celle-ci pleine lorsque l'estomac et le duodénum sont vides. Mais elle suinte aussi en partie dans l'intestin, dont, par cela même , on trouve toujours la partie supérieure plus ou
(2) Tiedemann, Rech. sur la digestion, t. I, p. 170.
(3) Haller, Elem. physiol., t. VII, p. 101.
(4) Eberle, loc. cit., p. 314.
(5) Loc. cit., p. 170.
(6) De alim. concoct,, p. 39.
moins teinte en jaune. Dans un cas d'anus artificiel, qui pendant long-temps obligea d'employer des lavemens nourrissans , et ne permit au malade que de prendre en petite quantité une boisson mêlée de vin du Rhin , Acrel a vu de la bile pure sortir par la plaie, en place d'excrémens. Dans un cas analogue , observé par Lallemand (1), il s'échappait le matin, à jeun , cinq ou six cuillerées d'un liquide visqueux , jauuâire , transparent , qui paraissait être un mélange de suc intestinal, de bile et de suc pancréatique. Magendie dit que, chez les Chiens, la bile coule d'une manière intermittente (2), et qu'il en sort à chaque minute environ deux gouttes , qui s'étalent à la surface de l'intestin. Cet afflux continue pendant la digestion , probablement en plus grande abondance , et en même temps la bile s'épanche de la vésicule , qu'on trouve alors moins pleine ou complètement vide. L'évacuation commence , d'après Macdonald (3), dès l'instant qu'il arrive des alimens dans l'estomac , et suivant Bichat , à l'époque seulement où le chyme parvient dans l'intestin. Elle tient à plusieurs causes ; d'abord , à ce que la pression de l'estomac plein rétrécit la vésicule biliaire qui , dans l'intervalle des repas , au contraire , trouve assez d'espace pour s'emplir (4); ensuite, à ce que l'orifice du canal cholédoque se dilate par l'effet de la turgescence du duodénum; enfin à ce que l'irritation se propage de l'intestin aux organes biliaires (§ 846, IV), et détermine la vésicule à se contracter (§ 793).
3° Magendie a vu le suc pancréatique suinter à des époques moins rapprochées, chez les Chiens; il n'en coulait souvent qu'une goutte tous les quarts d'heure , mais parfois cependant la sortie de ce liquide avait lieu avec plus de rapidité.
4° Le chyme jaunit après l'afflux de la bile , et il prend une teinte de plus en plus foncée à mesure qu'il avance dans l'intestin grêle : il devient plus homogène , et les ali-
(4 ) Observations pathologiques, p. 74. '
(2) Précis élémentaire, t. II, p. <6.
(3) Meckel, Deutsches Archiv, t. VI, p. 565.
(4) Haller, Elem. physiol., t. VI, p. 299.
DE LA DIGESTION. 325 mens y sont de plus en plus difficiles à reconnaître ; il acquiert plus de diffluenoe dans le duodénum , mais sa consistance augmente àlmesure qu'il chemine ; son odeur est fade , sa saveur douceâtre, et il contient 'des flocons et des stries blanchâtres ou jaunâtres (Des substances que j'ai vues sortir d'un anus artificiel situé à la partie supérieure de l'intestin grêle, avaient la couleur du vert-de-gris ; elles contenaient toujours beaucoup de bulles d'air , du mucus , des grumeaux verdàtres , liés ensemble , et semblables à du chou vert haché, enfin, des portions non digérées d'alimens) (1). L'acide libre diminue dans le trajet de l'intestin : il persiste suivant Haller (2), et Magendie (3); Emmert prétend qu'il est très-peu prononcé à la partie inférieure de l'intestin grêle. D'après Tiedemann et Gmelin , il disparaît ordinairement , mais non toujours , dans cette dernière région , soit qu'à l'acide chlorhydrique se substitue l'acide acétique, mis en liberté par l'autre qui se combine avec la base de l'acétate de soude de la bile , soit que l'acide , quel qu'il soit , s'unisse à la soude libre de la bile , qui néanmoins n'existe pas en quantité considérable chez les Chiens , soit enfin qu'uu commencement de putréfaction dégage de l'ammoniaque des ali— mens , ou que l'acide libre vienne à être absorbé et à être neutralisé dans les ganglions mésentériques , par une sécrétion alcaline du sang. La seule chose que l'expérience enseigne , c'est que cet acide se dissipe peu à peu après le mélange de la bile avec le chyme. Ainsi , Prout (4) a neutralisé le chyme tiré de l'estomac d'un Lapin , en y ajoutant de la bile; du reste, le chyme du duodénum de Bœuf lui a offert de très-faibles traces d'acidité, tandis que celui des Chiens, des Lapins et des Tanches n'en présentait aucune ; le chyme du Bœuf et celui des Chiens nourris avec du pain coagulait le lait, ce qui n'arrivait pas chez les Chiens nourris de viande , non plus que chez les Lapins , ni chez les Tanches. La matière
(1) Addition de Dieffenbach.
(2) Haller, loc cit., t. VII, p. 53.
(3) Précis élément., t. II, p. 103.
(4) Schweigger, Journal, t. XXVIII, p. 227.
3aÔ DE IA. DIGESTION.
caséeuse quî avait été précipitée du lait dans l'estomac, repasse à l'état liquide dans l'intestin grêle. Suivant Werner, l'albumine qui avait été fluidifiée dans l'estomac se trouvé de nouveau coagulée par l'acide de l'intestin. Tiedemann et Gmelin disent que la gélatine prise à titre d'aliment est décomposée, que l'amidon se convertit en sucre, et que les os sont dépouillés de leur substance animale.
4° Les mêmes observateurs ont trouvé de l'albumine dans le chyme ou l'intestin grêle, même chez des animaux herbivores; ils laissent indécise la question de savoir si celle substance provenait du suc intestinal et du suc pancréatique, ou si elle s'était formée par l'action de la matière analogue au caséum sur des alimens dépourvus d'azote (1). Ils l'ont remarquer, au reste , qu'elle diminue dans la partie inférieure de l'intestin grêle , à l'extrémité duquel on n'en rencontre même plus (2). Emmert , au contraire , n'en a point trotiVë dans la partie supérieure de l'intestin des Chevaux, tandis que la partie inférieure en contenait, qui ne se coagulait point, il est vrai, par l'action de la chaleur, mais qui , bouillie avec la potasse, donnait une faible odeur hépatique quand on ajoutait un acide à la liqueur (3). Treviranusa précipité par l'alcool, du chyme d'une Poule nourrie avec de l'orge, de l'albumine qu'd dérive de la bile (4). Prout faisait bouillir le chyme avec de l'acide acétique , et ajoutait du cyanure de potassium au liquide filtré; chez un Chien, nourri de végétaux, ce réactif demeura sans effet ; mais, chez un au'.re qui avait mangé de la viande, il se précipita de l'albumine , formant 0,013 du chyme. Chez des Lapins qui avaient mangé du son et de l'avoine , le commencement de l'intestin grêle contenait très-peu d'albumine ; il y en avait davantage à six pouces du pylore ; à peine en distinguait-on des traces encore ù deux pieds de cette ouverture, et il ne s'en trouvait plus à la partie inférieure de l'intestin grêle. Mais quand on ouvrait
(1) Bech. sur la digestion, t. II, p. 465.
(3) Reil, Archiv. t. VIII, p. 176.
(4) Biologie, t. IV, p. 474.
l'animal longtemps après qu'il avait mangé , l'albumine était abondante dans le duodénum et dans tout l'intestin grêle, à l'extrémité duquel il n'y en avait cependant que fort peu. De même, un Pigeon en présenta une petite quantité dans le voisinage du pylore ; elle augmentait jusqu'à la distance de six pouces, à partir de laquelle elle allait en diminuant jusqu'à celle de douze pouces. Chez une Tanche, le commencement de l'intestin n'en renfermait pas, et l'on n'en rencontrait qu'assez loin de son origine.
5° Prout a cru reconnaître aussi des traces de fibrine commençante; le chyme du duodénum devenait plus visqueux et plus ferme à l'air, mais reprenait sa fluidité première au bout d'une à deux heures.
6" Tiedemann et Gmelin ont trouvé encore une matière analogue à la caséeuse, de l'osmazome et de la ptyaline, substances qui pourraient fort bien provenir de la salive et des autres sécrétions mêlées au chyme.
7° Une portion de la bile mêlée avec le chyme a neutralisé l'acide de ce dernier, comme l'a démontré Prout surtout ; en se combinant avec lui, elle a perdu sa solubilité dans l'eau, et s'est rapprochée davantage de la nature d'une résine.
8° (Six heures après qu'un Lapineut mangé des pommesde-terre, on lui tira le chyme de l'estomac^on l'étendit d'eau , en ajoutant de l'alcali jusqu'à saturation parfaite de l'acide , et on filtra. La liqueur qui traversa le filtre était un peu trouble. On en fit chauffer fortement une partie, et on versa dans l'autre de l'acide sulfuriqne. Dans toutes deux il se produisit un léger coagulum nageant, de couleur jaune clair, qui fut considéré comme de l'albumine. La même expérience fut répétée à plusieurs reprises sur des Chiens qui avaient été nourris avec du pain ; mais ni la chaleur, ni le deuiochlorure de mercure, ni l'acide, ne mirent d'albumine en évidence dans le chyme de l'estomac. Celte substance était facile à reconnaître, au contraire , dans le chyme de l'intestin grêle, tant chez les Chiens que chez les Lapins. Quand on étendait d'eau du chyme , soit de l'estomac , soit de l'intestin grêle , d'un Chien, ou d'un Lapin, et qu'on l'exposait ensuite à une chaleur modérée, on obtenait, après l'évaporation complète, un
résidu sec , brunâtre , qui se dissolvait en petite quantité dans l'alcool et en plus forte proportion dans l'eau. La teinture de noix de galle, ajoutée à la dissolution, tant alcoolique qu'aqueuse, faisait naître des flocons blancs; il s'était donc formé de l'osmazome et de la ptyaline. Après l'évaporation de la liqueur, la quantité de ces dernières substances paraissait toujours plus considérable, proportionnellement, dans le chyme de l'intestin grêle que dans celui de l'estomac : cependant il n'y avait pas moyen de déterminer la proportion, attendu qu'il était impossible de savoir combien le contenu de l'estomac renfermait de véritable chyme et combien de simples résidus d'alimens) (1).
9" Nous exposerons plus loin |(§ 950, ) les motifs qui donnent à penser qu'une formation de graisse a lieu dans les organes digestifs.