TROISIÈMB PÉRIODE
§ 946. C'est dans le gros intestin que s'accomplit la troisième période de la digestion.
1° Cet organe cède le pas à l'intestin grêle par rapport à l'action digestive. 11 est moins riche en vaisseaux, n'a point de villosités complètes, ne rougit pas quand le chyme arrive dans son intérieur, et n'entre pas en contact si intime avec lui, attendu que son ampleur et sa brièveté ne permettent pas qu'il l'embrasse aussi directement , ni qu'il lui présente autant de surface. Ses mouvemens ont moins pour but d'aider à l'élaboration des alimens , que de diriger peu à peu les matières vers l'anus, où elles s'accumulent. Outre que ses fibres circulaires sont plus faibles , ses fibres longitudinales, réunies en bandelettes, le raccourcissent, et produisent ainsi des cellules, dans lesquelles le chyme peut s'amasser. La même chose arrive dans ses inflexions à angle droit , notamment dans sa courbure gauche, tandis que son expansion en forme de sac, le cœcum , retient nécessairement le chyme. Enfin il est en grande partie fixé à la paroi abdominale et peu mobile , car le feuillet extérieur du mésocolon ascendant et du mésocolon transverse est fort court.
(1) Addition d'Ernest Burdach.
DE LA DIGESTION. 5ig.
2° Cependant il absorbe assez vivement. Non seulement les. substances narcotiques administrées par cette voie causent la stupeur, et d'autres , principalement les résines , se retrouvent dans l'urine, mais encore des lavemens ordinaires sont fréquemment absorbés en entier, et les personnes atteintes de la diarrhée parviennent quelquefois à la faire cesser en se retenant peudant quelque temps; les matières qu'elles rendent ensuite ont de la consistance. Les lavemens nutritifs soutiennent aussi la vie durant quelques semaines ou mois^et suivant les observations de Hood, il peut même s'opérer dans le rectum une transformation des alimens analogue à la digestion stomacale (§ 655, 1°). Enfin on trouve dans les vaisseaux lymphatiques du gros intestin , du chyle qui ne paraît pas différer de celui de l'intestin grêle (1). (Il m'a semblé que la nourriture liquide injectée par l'anus artificiel, était digérée, tandis que celle qu'on introduisait dans le rectum, le bouillon peut-être excepté , l'était peu ou point. Le lait ne sortait souvent qu'où bout de trois ou quatre jours, en gros grumeaux , accompagnant les masses ordinaires de mucus épais et visqueux) (2).
3° Quand le gros intestin a reçu du chyme, un acide libre apparaît dans sa sécrétion, comme dans celle de l'estomac et de l'intestin grêle. Mayer a vu (3), chez de jeunes Chiens et Chats , l'acide , qui avait disparu à la partie la plus inférieure de l'intestin grêle, reparaître depuis le cœcum jusqu'à l'anus, avec tout autant d'intensité qu'il en avait dans l'estomac, et Fohmann a obtenu un liquide doué de réactions acides en comprimant les follicules nombreux qui garnissent le commencement du gros intestin des animaux carnivores (4). Cette réaction est très-prononcée surtout dans le cœcum, où Viridet l'avait déjà remarquée chez des Lapins , dont l'intestin grêle n'en offrait aucune trace. Tiedemann etGmelin ont confirmé le fait par des observations sur divers animaux, de sorte
(1) Haller, Elem. physiol., t. VII, p. 177.
(2) Addition de Dieffenbach.
(3) Froriep, Notizcn^. XXVI, p. 228.
(4) Anatomische Unlenuchuny, q. 52.
35o DE LA. DIGESTION.
qu'ils considèrent le cœcum comme un analogue de l'estomac, principalement chez les herbivores, opinion que partage Treviranus (4) . Schultz a trouvé le suc du cœcum neutre, ou morne alcalin, chez les Lapins, les Brebis et les Bœufs à jeun , mais acide quelques heures après l'ingestion des alimens (2). Eberle a fait aussi des remarques analogues (3). La perte de l'appendice cœcal n'entraîne aucune conséquence fâcheuse pour la vie ; on a regardé cette partie comme un organe embryonnaire (4); mais ce n'est autre chose qu'un follicule fort alon^é, qui sécrète du suc intestinal acide, et le verse dans le cœcum (5).
4° Le cœcum est plue développé chez les animaux qui vivent de nourriture végétale ou mixte, que chez les carnivores. Cette particularité annonce qu'il a pour principal usage de digérer les substances qui ne sont assimilables qu'après avoir passé par plusieurs degrés successifs de digestion , ainsi que celles qui sont mêlées avec beaucoup de parties non susceptibles d'assimilation, en général d'extraire les matériaux digestibles qui peuvent exister encore dans le chyme , et de contribuer ainsi à la formation du chyle. Lorsqu'il s'agit de substances qui résistent à la digestion, une sécrétion fort abondante s'établit dans le cœcum. Home a trouvé, dans l'estomac d'Anes auxquels on avait administré une once de rhubarbe , après les avoir privés d'alimens et d'eau pendant deux joui s , une masse gélatiniforme , mêlée de rhubarbe : l'intestin grêle était vide , tandis que le cœcum et le rectum contenaient plusieurs pintes de liquide , avec de la rhubarbe. La digestion s'accomplit également ici par un acide libre : car, suivant Schultz (6), celui-ci est d'autant plus fortement développé dans le cœcum , que la nourriture non encore digérée contient davantage de substances aptes à être dissoutes; il était très-abondant chez des Rats qui avaient mangé de la
(1) Biologie, t. IV, p. 476.
(2) De aliment, concoct., p. 37.
(3) Loc. cit., p. 348.
(4) Haller, Elem. physiol., t. VII, p. 119.
(5) Ib., p. 54, 121.
(6) Loc. cit., p. 4L
graisse , dont l'intestin grêle avait peu avancé la digestion; plus chez les Lapins nourris d'avoine et les Bœufs nourris de farine , que chez ceux de ces animaux qui avaient brouté de l'herbe ; et tandis qu'il est généralement faible chez les carnivores, il était fort prononcé chez un Chien qui avait ifaatigë beaucoup de pommes de terre. Suivant la théorie d'Eberle , cet acide se combine en partie avec le carbonate alcalin provenant de l'intestin grêle , et dégage du gaz acide carbonique ; une autre portion dissout les substances encore solubles, qui se mêlent avec l'albumine du suc cœcal et sont absorbées.
5° Nous devons admettre que la bile déploie également ici son action. Une partie de ce liquide a neutralisé l'acide du chyme , dans l'intestin grêle , et s'est par là décomposée ; le reste , non encore décomposé , est mêlé avec le chyme , et peut, après que de l'acide a reparu dans le cœcum , agir de nouveau sur le chyme acide. Nous reconnaissons donc, avec Schultz (4), qu'une réapparition d'acide et une nouvelle neutralisation par la bile ont lieu dans le cœcum , et que cette double opération se continue , bien qu'à un moindre degré , dans le reste du gros intestin. Mais Schultz a émis des hypothèses que l'expérience ne justifie pas , quand il assigne des époques différentes à ces deux actes , quand il admet que la valvule iléo-colique est destinée à empêcher la bile de pénétrer dans le cœcum avant le moment où le chyme s'y trouve complètement acidifié (2), que la transformation opérée dans cet intestin est la seconde période de la digestion et fait antagonisme à celte dernière, qu'en conséquence celle-ci la trouble , parce que si de nouveaux alimens viennent à pénétrer dans la partie supérieure du tube intestinal , la bile est employée à saturer le chyme de nouvelle formation , et par conséquent empêchée de couler dans le cœcum (3) ; enfin que, d'après cela, on ne doit pas manger avant la fin de la digestion cœcale , que celte dernière appartient à la nuit, comme la digestion stomacale au jour , et que les alimens pris
(1) Loc. cit.. p. 88.
(2) lb„ p. 89.
(3) lb.. p. 48.
pendant la soirée passent sans être digérés (1). En effet, nulle observation n'autorise à admettre que, dans l'état normal , de la bile exempte de tout mélange traverse la longueur entière de l'intestin grêle vide, qu'elle soit retenue par la valvule iléo-cœcale, et que celte valvule se relâche ensuite pour la laisser passer. Nous devons plutôt nous ranger à l'opinion d'Eberle, qui considère le changement que le chyme subit dans le gros intestin comme le troisième acte de la digestion, ou comme une répétition de la digestion de l'intestin grêle , avec cette différence qu'ici le travail s'accomplit non plus sur du chyme acide, mais sur du chyme déjà neutralisé par la bile, et qui a besoin d'être acidifié de nouveau.
6° Le chyme acquiert de plus en plus, dans le gros intestin, les caractères des matières excrémentitielles, dont la formation avait déjà commencé vers la partie inférieure de l'intestin grêle : il devient plus brun , plus épais , et prend une odeur répugnante. Suivant Prout, une partie de la matière biliaire qui s'y trouve mêlée est convertie en résine parfaite. L'albumine, qui avait disparu à l'extrémité inférieure de l'intestin grêle , reparaît dans le cœcum , au dire de Tiedemann et Gmelin (2). Eberle prétend [qu'il se développe ici de l'ammoniaque , et qu'on y rencontre , par conséquent, plusieurs sels qui doivent empêcher la décomposition et la putréfaction d'aller trop loin.
B. Produits de la digestion.
§947. Les produits de la digestion se partagent en ceux qui sont expulsés par l'intestin , et en ceux qui sont admis dans le système vasculaire.