‹ Traité physiologie considérée comme science d'observation (volume 3)Chapitre 56 sur 134 · I. Examinons d'abord le rôle que joue l'organisme · texte numérisé non relu

I. Examinons d'abord le rôle que joue l'organisme

1° L'organisme , en quelque lieu qu'une substance solide nourrissante soit admise dans son intérieur , peut la fluidifier (§ 908) , l'absorber et la transformer (§ 909) , par conséquent la digérer. Ce phénomène est possible jusque dans les points du canal alimentaire où , dans les conditions normales , les alimens ou leurs résidus ne sont point digérés , mais seulement soumis à un mouvement progressif. Lorsque Spallanzani avait fixé un morceau de viande dans l'œsophage d'une Corneille, par le moyen d'un fil de fer , il s'apercevait que cette viande avait été digérée, lentement, à la vérité et que la digestion s'en opérait de la même manière dans toute l'é-

(1) Tiedemann, et Gnaelin, Rech, sur la diyestion, t. J, p. 371.

tendue du canal (1) ; une Grenouille écorchée, qu'il lit rester dans le milieu de l'œsophage d'un Héron, à l'aide d'une ficelle attachée au cou de l'Oiseau et qui l'empêchait de parvenir dans l'estomac , était tellement ramollie , au bout de onze heures, qu'en la retirant elle se déchira en morceaux (2). De trois cent-vingt grains de poumon de vache , traités de la même manière , il n'en restait plus que cent dix-huit au bout de sept heures (3). Hood (4) introduisit dans le rectum d'un Chien un morceau de. mouton grillé, saupoudré d'une petite quantité de sel ; après onze heures de séjour, la surface de ce morceau était réduite en une masse savonneuse, d'un brun blanchâtre , et il ne restait plus que très-peu de fibres à l'intérieur. Dans les expériences citées précédemment (§ 908, 2°), ce physiologiste a observé que la viande introduite dans le tissu cellulaire sous-cutané se dissolvait avec infiniment plus de promptitude lorsque la blessure de la peau était déjà enflammée que quand la plaie avait été pratiquée depuis peu : l'accroissement de la vitalité avait donc contribué à accélérer le phénomène. De même, suivant la remarque de Smith, tout tissu quelconque est apte à sécréter, sous l'influence de l'irritation déterminée par une substance nutritive, un liquide qui a le pouvoir de dissoudre cette dernière. Mais ce liquide contient un acide libre, comme le suc gastrique. Aussi Reuss et Emmert (5) considéraient-ils le suc gastrique comme un liquide séreux , attendu que les alimens introduits dans la cavité du bas-venlre sont digérés aussi par la sérosité péritonéale. Mayer a observé un acide libre dans le liquide du péritoine , membrane qui paraît réellement sécréter un fluide acide , en même temps que la muqueuse de l'estomac et de l'intestin, pendant la durée du travail de la digestion. (Je me suis convaincu, chez plusieurs Chiens nourris avec du pain, et ensuite étranglés, que la sécrétion péritonéale est acide pen-

(1) OEuvres, t. II, p. 479.

(2) lb., t. II, |). 504.

(3) lb., t. H. p. 505.

(4) AnaUjtic physiology, p. 464.

(ù)£c[)frci\ Journal, t. V, p 6y8,

DE tk DIGESTION. 4°3 dant la digestion. Lorsque je faisais glisser un morceau de papier dans le bas-ventre, à travers une petite ouverture, il devenait seulement pâle et livide ; mais lorsque je tenais un peu de ce même papier appliqué à l'estomac ou au cœcum d'un animal récemment tué et encore chaud, il rougissait d'une manière bien sensible. La couleur rouge disparaissait en quelques minutes , à la vérité'; mais il ne fallait sans doute l'attribuer qu'à la très-petite quantité du liquide. La même réaction n'avait pas lieu à l'intestin grêle et au rectum. J'ai été frappé de ne pas l'observer même à l'estomac et au cœcum d'un Chien mort d'hémorrhagie , quoique l'expérience eût été faite aussi peu de temps après la mort que dans les autres cas) (1).

2o Si le chyle est formé par la dissolution, l'assimilation et l'attraction d'une substance absolument étrangère à l'organisme , la lymphe provient d'une transformation semblable de la substance même du corps devenue étrangère à la vie (§ 910). La digestion et la résorption ne sont donc que deux formes différentes d'une seule et même opération vitale. Elles sont en raison inverse l'une de l'autre ; quand la digestion ne suffit pas (§ 935, L), la vie se soutient par la résorption de la graisse, des muscles , etc., qui sont, comme des alimens, transformés et réduits à l'état de sang. De même qu'ici les parties qui ont le moins de vie et d'indépendance sont celles sur lesquelles la résorption s'exerce surtout (§ 935, 5°) , et de même que la matrice digère l'embryon mort (§ 482 , 7°) , de même aussi les organes digestifs ne triomphent que de la substance organique qui a perdu la vie (§ 952, I.) : l'épiderme et les ongles, qui n'ont jamais vécu, résistent non seulement à la digestion, mais encore à la résorption, et ne sont que rejetés, par exemple dans la suppuration.

II. La force digestive est en concordance avec tout l'ensemble de la vie. •

1° La structure des divers organes correspond, dans chaque animal , à la nourriture qu'il a le pouvoir de se procurer et de digérer. Ainsi le système entier des os et des mouvemens vo-

(1) Addition d'Ernest Burdach.

lontaires est disposé , chez les animaux de proie , de manière à leur permettre de saisir leur proie et d'en triompher. Lu situation de la bouche est appropriée à la position dans laquelle les alimensse trouvent ; ainsi elle occupera face inférieure de la tête chez le Dugong , qui vit de plantes fixées au fond de la mer; chez les herbivores à longues jambes , le cou<est allongé, de manière que la bouche puisse atteindre à terre , et chez ceux qui vivent du feuillage des arbres, la tête est placée plus haut, au moyen de l'allongement [des membres antérieurs. L'organisation de la bouche s'accorde avec la structure des membres , la nature des alimens et la force des organes digestifs ; la disposition de l'articulation de la mâchoire et de ses muscles, la position et la forme des dents, le volume des glandes salivaires correspondent au mode spécial d'alimentation de chaque animal. Lorsque la nourriture contient peu de substance réellement alibile, l'organe digestif est plus spacieux , tant pour la recevoir en plus grande quantité que pour pouvoir multiplier ses points de contact avec elle , et en prolonger le séjour dans son intérieur. Certaines exceptions que ces lois semblent souffrir ne sont qu'apparentes , et tiennent à d'autres particularités ; ainsi les Cétacés carnivores ont un estomac plus vaste et plus compliqué que les herbivores , parce que leurs organes masticateurs et leurs glandes salivaires sont moins développés : si l'estomac des Solipèdes est plus simple et plus petit que celui des Ruminans, s'il abandonne plus rapidement à l'intestin les alimens admis dans son intérieur , la bile coule aussi continuellement dans le duodénum pour opérer la digestion de ces derniers. Lorsqu'à égalité de nourriture la forme présente des différences, celles-ci sont effacées par d'autres dispositions spéciales.

4° Chez les animaux de proie , la force musculaire est plus considérable dans les membres, afin qu'ils puissent se rendre maîtres de leur proie; chez les herbivores, elle est plus grande dans les organes digestifs , afin de pouvoir vaincre des alimens qui résistent davantage à l'assimilation. Quand l'estomac est pourvu de muscles robustes , dont l'action aide à la digestion, le suc gastrique a des propriétés dissolvantes moins énergiques que quand l'estomac a peu de puissance muscu-

ïaîre. LesRuminans n'ont pas le temps de mâcher convenablement là où ils trouvent la masse cl'alimens qui leur est nécessaire : aussi la conservent-ils dans leur panse jusqu'à qu'ils puissent se livrer en repos et avec sécurité à la mastication , et leur panse a, conjointement avec l'œsophage, la faculté de ramener à la bouche les substances qui y sont descendues. La plupart des Oiseaux carnivores ne peuvent pas digérer une partie de leur proie ; mais la force musculaire dont leur estomac est doué leur permet de se débarrasser par le vomissement de ce qui n'a pas pu se dissoudre : les Hérons, au contraire, ne vomissent pas, mais ils se nourrissent de Grenouilles et de Poissons, qu'ils digèrent en entier avec la peau et les os.

3j L'instinct s'accorde également avec la puissance digestive. Les Corneilles n'avalent que la chair, etlaissent les os de côté. Lorsqu'on leur introduit des os dans l'estomac, on voit qu'elles ne peuvent pas les digérer. Réaumur (1) fit avaler à des Oiseaux de proie, mêlés avec de la viande, dans des tubes, des végétaux, qu'ils ne prennent jamais d'eux-mêmes. Le pain subit quelque changement, mais ne fut pas réduit en bouillie ; les haricots, les pois, les poires, l'orge crue et cuite, demeurèrent intacts, tandis que la viande, qui se trouvait à côté d'eux, était digérée. Spallanzani a lait les mêmes remarques (2). Stevens fit avaler à des Chiens des sphères creuses, percées de trous ; la viande que celles-ci renfermaient fut complètement digérée ; les pommes de terre ne le furent qu'en petite proportion, et les pois ne le furent pas du tout. Une Brebis, traitée de la même manière, avait digéré des navets et des pommes de terre au bout de six heures, sans que la viande eût subi aucun changement (3). D'après cette dernière i observation, nous ne pouvons admettre d'une manière abso- I lue que le suc gastrique des herbivores est généralement plus ; actif que celui des carnivores (4). Si le Castor digère com- I plétement le bois et l'écorce, il ne s'ensuit pas que son suc

(1) Hist. de VAccad. des se, 1752, p. 477.

(2) OEuvres, t. II, p. 595.

(3) Tiedemann et Gmelin, Rech. sur la digestion, 1. 1, p. 370.

(4) Loc. cit , p. 2'JO.

/jo6 DE LA DIGESTION.

gastrique ail plus d'activité, mais seulement qu'il aune activité spéciale. Suivant Réaumur, les petits Oiseaux granivores n'ont pas un gésier assez robuste pour briser les enveloppes des graines. Aussi les séparent- ils avant d'avaler les amandes, tandis que les gros avalent les semences entières, leur estomac ayant une force suffisante pour les broyer.

III. Un caractère spécifique de la force digestive, concordant avec l'instinct, consiste en ce que certains animaux mangent et digèrent des individus de leur espèce, ce que d'autres ne font pas. Les Polypes à bras comptent parmi ces derniers, suivant Trembley. Us avalent toutes sortes d'animaux vivans, qui meurent et sont digérés dans leur corps ; mais ils ne s'attaquent pas les uns les autres, et si quelqu'un de leurs semblables est parvenu, contre leur volonté, dans leur cavité digestive, il en ressort vivant et intact. La même chose a lieu chez les Actinies, d'après les observations de Dicquemare. Johnson (3) a vu de grosses Sangsues, qui en avaient avalé de petites, les rendre, souvent pleines de vie encore, au bout de deux à trois jours. Suivant Cheyne (2), les Corneilles ne peuvent point digérer la chair de leurs semblables, et la vomissent. Les Entozoaires, qui sont produits par l'organisme dans le sein duquel ils habitent, paraissent pouvoir résister à la digestion en raison de cette circonstance, et non pas uniquement en vertu de leur vitalité ; car tandis qu'ils se maintiennent vivans dans l'estomac des Salamandres, par exemple, les Vers de terre, qu'ils soient à l'état de liberté ou renfermés dans des tubes, n'y vivent que dix à douze heures, et sont ensuite complètement digérés. Comme le venin d'une Vipère ne nuit pas à d'autres Vipères (3), de même les sucs digestifs d'un animal peuvent être sans action sur la substance d'individus de la même espèce que lui, et comme le venin de la Vipère est sans action sur les Orvets et autres Serpens, tandis qu'il agit sur les Tortues et les Grenouilles (4), de même Tac-

(1) Schweiffger, Handbuch der Naturyeschichte, p- 565.

(2) Halier, Elem. physiol., t. VI, p. 207.

(3) Fontana, Ueber das Vipermjift, p. 16.

tivité des sucs digestifs d'un animal peut se borner à une espèce déterminée d'alimens. D'après les observations de Simon (1), l'estomac des Mammifères paraît digérer complètement le lait d'un individu de la même espèce ; du lait de femme se sépare, dans l'estomac d'un enfant, en caillot grumeleux et en petit-lait presque clair ; dans celui d'un Veau, en caillot sans grumeaux et en un petit lait beaucoup plus trouble ; un estomac d'enfant dissolvait la matière caséeuse du lait de femme, avec laquelle il était en contact, dans l'espace de dix-neuf heures, sans laisser autre chose qu'un petit nombre de flocons, tandis qu'en trente heures, il avait complètement digéré celle du lait de vache, qui, en vingt-trois heures, était totalement dissoute par l'estomac de veau.

IV. L'intime connexion qui règne entre la digestion et l'ensemble de la vie s'annonce par l'influence que celle-ci exerce sur celle-là. Hunter (2) introduisit, dans l'estomac de Lézards qui étaient sur le point de subir l'engourdissement hibernal, des vers et des petits morceaux de viande, qu'au printemps il vit sortir non digérés et fort peu changés. Dans toute maladie qui n'est pas par trop légère, la digestion est troublée, et l'appétit nul ou diminué. Piorry a observé, sur des Chiens, que les alimens dont ils avaient garni leur estomac , n'étaient point digérés après une forte saignée. La contention d'esprit et les fortes émotions portent le trouble dans la digestion. Ce qui correspond à l'appétit et flatte le goût , se digère aussi avec plus de facilité ; les choses qu'on mange avec répugnance provoquent souvent des pesanteurs d'estomac, ou sont vomies sans avoir été digérées.

V. L'influence que la digestion et ses organes exerc-mt .c l'ensemble de la vie n'est pas moins considérable. Tont^to qui agit sur l'estomac impressionne aussi le reste de l'organisme ; la vacuité du viscère , comme sa réplélion outre mesure, sa mise en contact avec des poisons ou des médicamens, ses maladies et ses plaies montrent, dans les conséquences qu'elles entraînent, jusqu'à quel point il est lié avec la vie en général , ce qui l'avait fait regarder par Vanhelmont

(l)Maller, Arehiv, 4839, p. 8.

4o8 DE LA. DIGESTION,

comme le siège principal du principe vital. Mais c'est surtout pendant la digestion que son influence augmente proportionnellement à l'accroissement de sa vitalité , de manière qu'une lésion dont il vient à être atteint, ou seulement une secousse dont ils ne se ressent qu'indirectement , peut causer la mort à l'instant même , de manière aussi qu'une saignée pratiquée aussitôt après le repas, peutoccasioner lés accidens les plus redoutables , comme une syncope profonde et un collapsus général. Mais il y a trois effets distincts de la digestion , qui d'ordinaire se manifestent à autant d'époques différentes.

1° Le premier effet de l'ingestion des alimens est un surcroît d'excitement provoqué par sympathie dans l'organisme entier. Le pouls , comme l'avait déjà remarqué Testa , devient plus fréquent (§ 767), et la température s'élève, de sorte que , chez les sujets atteints d'étisie , la fièvre redouble à cette époque. Vient ensuite un sentiment de bien-être et d'acquisition de vigueur , qui succède trop rapidement au repas pour qu'on puisse l'attribuer à la réparation des pertes matérielles de l'économie, et qui dépend bien plutôt de ce que l'estomac, quand il entre convenablement en activité , exerce une influence excitante'et vivifiante sur le reste de l'organisme. Aussi la faculté de résister à l'action du froid , des poisons et des principes contagieux, se trouve-t-elle accrue. Mais on reconnaît également ici l'influence de la qualité des alimens ; immédiatement après avoir mangé une bonne ration de viande, on se sent plus fort qu'après avoir pris des substances farineuses ou quelque autre nourriture fade : tous les mouvemens sont alors plus surs et plus précis , plus faciles et plus énergiques. Cette particularité a été bien démontrée par Edwards (1) avec le secours du dynamomètre ; la force musculaire augmentait , en général , chez les personnes adultes , immédiatement après qu'elles avaient pris de la nourriture , et plus chez les sujets robustes que chez les individus débiles, plus aussi après le dîner qu'après le déjeûner , plus enfin après une forte nourriture , telle qu'un bon consommé , qu'après des alimens légers; quelquefois les forces du bras

(4) Archives générales, 2* série, t. VII, p. 273.

augmentaient de huit à quatorze livres ; elles diminuaient après que la personne avait bu, de l'eau chaude surtout.

2° Tandis que la sympathie prédomine durant la première période , les phénomènes de la dérivation se font remarquer pendant la seconde, surtout à la suite d'un repas copieux. La vitalité se concentre sur l'estomac, qui est en pleine activité , et se manifeste moins dans les autres organes. Il survient de la paresse, de l'inaptitude aux mouvemens et aux efforts de toute espèce , l'afflux du sang vers la peau diminue, et des frissons se font sentir. De là vient que la digestion est troublée par les mouvemens violens, ou par les bains, pendant cette période , et qu'elle s'accomplit avec moins d'énergie durant les fortes chaleurs , qui rendent l'excitement de la peau trop considérable. De même, et en sens inverse , la digestion peut aussi troubler le cours des maladies, par dérivation. La respiration est rendue un peu difficile par l'action mécanique de l'estomac plein.

3° Pendant la formation du chyme et son passage dans l'intestin , l'activité vitale reprend son uniformité dans tous les organes ; le sentiment de vigueur acquise devient plus vif, la respiration plus libre , la peau plus chaude.

VI. La digestion se comporte comme la vie , c'est-à-dire que , pour pouvoir se maintenir au milieu de circonstances diverses , elle se ploie et s'accommode à ces circonstances.

1° Si le besoin de nourriture est plus grand , la digestion s'accomplit d'une manière plus vive et plus énergique (§ 935, 6°). Londe(l) a observé, dans des cas d'anus artificiel, qu'à la suite de la faim ou d'une nutrition incomplète , les choses peu nourrissantes sont digérées déjà, dans la partie supérieure de l'intestin , autant qu'elles ont coutume de l'être vers la fin de l'intestin grêle , et que des végétaux qui sortent communément sans avoir subi aucune altération, sont tellement digérés, quand le sujet a observé une diète sévère , qu'on ne peut plus les reconnaître. Schultz a trouvé (2) dans l'intestin d'un Chien qui jeûnait depuis quarante-huit heures, un Taenia en grande partie digéré.

(i) Nouveaux èlêmcns d'hygiène. Paris, 1838, t. II, p. 37. <2) De aliment, concoct., p. 65.

4lO DE LA DIGESTION.

2<> Lorsque les alimens sont durs et difficiles à dissoudre, par exemple de la viande , des cartilages, des os, de la fibrine , de l'albumine cuite, il se secrète, d'après Tiedemann (1) etEberle (2), un suc gastrique contenant plus d'acide libre que celui dont la formation est sollicitée par des alimens faciles à dissoudre, comme l'albumine liquide et la gélatine. Les végétaux durs , les herbes, les feuilles, le gluten, déterminent aussi une sécrétion plus acide que la farine , le sucre , la gomme. Eberle ajoute que l'acide varie également d'après la nature des alimens , qu'il se produit plus d'acide chlorhydriqde pour la nourriture animale et plus d'acide acétique pour la nourriture végétale. Schultz (3) a remarqué une différence dans l'acide du suc gastrique suivant qu'un Cheval avait été nourri avec de l'avoine ou avec du foin.

3° L'organisation même des organes digestifs s'accomode à la quantité et aux qualités accoutumées des alimens. L'estomac des grands mangeurs est énorme-, souvent ses parois sont épaissies , et le pylore agrandi. Au contraire , l'organe devient plus petit chez les personnes qui prennent peu de nourriture. La liaison réciproque de la cause et de l'effet fait aussi qu'il y a,*dans le premier cas, besoin réel de consommer des masses considérables d'alimens, et dans le second impuissance de manger beaucoup. Suivant Buffon, l'estomac de la Brebis devient plus étroit lorsqu'on nourrit cet animal avec du pain , que quand il broute l'herbe comme de coutume, et selon Home , l'estomac des Oiseaux de proie qu'on nourrit pendant long-temps avec du grain, acquiert des parois plus musculeuses. Schultz (4) prétend aussi que , chez l'homme, une nourriture exclusivement végétale alonge le cul-de-sac, et une nourriture exclusivement animale la portion pylorique ; cependant j'ai rencontré cette dernière forme , comme arrêt de développement, ou plutôt comme persistance de l'organisation embryonnaire, chez beaucoup d'hommes qui vivaient principalement de végétaux.

(4) Becli. sur la digestion. Paris, 4827, 1. 1, p. 366.

(2) Physiologie der Pcrdauung, p. 60, 453, 458.;

(3) Lafi. cit., p. 37.

(4) Lot. cit., p, 77.

VII. La nutrition porte deux caractères de l'organisme ; elle dépend du monde extérieur , et exige que de la matière s'introduise de dehors dans le corps; ensuite elle forme ou crée par son activité propre et spontanée , en faisant subir de nouvelles combinaisons aux alimens. La conservation de soimême ne peut avoir lieu qu'à la condition qu'il arrive des substances de l'extérieur ; mais l'être organisé cesserait de vivre, c'est-à-dire d'avoir la faculté d'agir par lui-même et de se déterminer lui-même , s'il recevait du dehors la substance réelle de son corps. Il crée donc sa substance propre avec les matériaux qu'il reçoit. C'est ainsi qu'il agit déjà dès l'état d'embryon (§ 465), et il ne saurait s'entretenir par la transfusion d'un sang étranger (§ 743 , 6°). Des sucs digestifs même qui lui sont étrangers , conviennent moins que les siens propres pour opérer la digestion. De l'herbe hachée que Réaumur (1) avait fait avaler à des Brebis , dans des tubes de fer blanc, après l'avoir mêlée avec de la salive humaine, n'étaient point encore digérée au bout de trente-six heures. Quand Helm (2) introduisait des alimens mâchés par lui dans la fistule stomacale de sa malade , il s'en digérait à peine un tiers de ce dont le viscère opérait la digestion complète , dans le même laps de temps , quand c'était la personne ellemême qui opérait la mastication. La même chose arrivait lorsqu'un homme avait avalé , dans de petits sacs en toile , des alimens mâchés ou par lui ou par un autre.

La digestion étant une formation de nouvelle substance organique accomplie parla vie , elle se trouve sur la même ligne que la formation d'un nouveau corps organisé , de manière qu'il est permis de considérer la nutrition , avec Blumenbach (3), comme une continuation insensible de la génération. C'est dans ce sens aussi que AlbertMeckel et Carus (4) ont discuté l'analogie des organes digestifs avec les organes génitaux. Sans attacher beaucoup d'importance à l'analogie éloignée que l'on remarque entre ces parties, sous le point de

(4) Hist. de VAcad. des se, 4752, p. 489.

(2) Zwey Kranhengnschichten , p. 38.

(3) Klcine Schriftcn, p. 427.

(fi)TraiU élémentaire d'anatomie comparée. Parig,4835, t. II, p. 4 et suiT.

vue de la structure organique , nous reconnaîtrons que les deux manifestations de la vie se réunissent en une seule et même idée générale. Ce que la procréation fait pour l'espèce, la digestion l'accomplit pour l'individu ; l'organisme entre en conflit avec de la matière étrangère , et, en décomposant cette matière , en la transformant , il procrée une substance semblable à la sienne. Mais, de même que , dans l'organisme du monde , il y a influence réciproque du particulier sur le tout et du tout sur le particulier , de même aussi la digestion ne borne pas ses effets à la conservation de l'individu , elle ramène à la forme vivante la substance organique qui allait céder à la putréfaction , elle prévient l'infection de l'air , qui , sans elle , résulterait des innombrables cadavres dont la terre serait couverte , et qui ne manquerait pas d'anéantir jusqu'à la moindre trace de vie organique.

Page 1