C. Fécondation sotis le rapport de la quantité
§ 295. Passons maintenant à l'examen des circonstances qui se rattachent à la quantité.
1° Deux grains de sperme de Crapaud fécondèrent cent treize œufs (i), L» masse du sperme nécessaire est par conséquent fort inférieure à celle des œufs. Mais il suffisait aussi
de d'un grain , ou de „ de ligne
cube de celte liqueur pour féconder un œuf (2). D'après cela , dit Spallanzani (3) , le sperme ne saurait opérer la fécondation par nutrition , c'est-à-dire par communication matérielle, et il ne peut le faire que par stimulation, c'est-àdire par changement du rapport dynamique. Une grande partie de cette liqueur est donc superflue, et comme la fécondation s eflèctue dans l'eau , il y a beaucoup de sperme perdu, qui n'est point mis en contact avec des œufs.
2° L'excédanrdu sperme ne rendait le développement ni plus complet ni plus rapide (4). Les œufs de Grenouille se développaient tout aussi bien , soit qu'ils eussent été plongés en entier dans le sperme, soit qu'ils n'eussent été mis en contact avec lui que par une partie de leur surface (5). Spallanzani mêla trois grains de sperme avec dix-huit onces d'eau, plongea la pointe d'une aiguille dans ce mélange , et en toucha un œuf sur un seul point ; la gouttelette adhérente à l'aiguille avait un cinquantième de ligne de diamètre , et celui de l'œuf était de deux tiers de ligne ; donc la proportion du volume du sperme fécondant et de l'œuf fécondé était environ comme 1 '. 4,064,777,777 ; cependant les œufs furent tout aussi bien fécondés de cette manière , ils se développèrent aussi complètement, et avec tout autant de promptitude, que s'ils eussent été touchés avec du sperme pur (6).
(4) Spallanzani, Exp. sur la générât., p. 129.
(2) lbid., p. 191.
(3) lbid., p. 200.
(4) lbid., p.'195. " .
Il) lbid., p. 171.
(0f lbid., Tf.iW 1200.
2l6 QUANTITÉ Dli LA FÉCONDATION.
Kœlreuterafaitdes expériences analogues sur les plantes(l); une certaine quantité de pollen était nécessaire pour féconder l'ovaire entier ; s'il en prenait moins, les graines se développaient aussi en moindre nombre ,mais non d'une manière moins complète ; s'il prenait dix fois plus de pollen que le besoin ne l'exigeait, cette circonstance n'influait ni sur le nombre ni sur le degré de perfection des graines.
3° Il n'y a non plus qu'un moment qui soit nécessaire à la fécondation , et tout le reste du temps est indifférent. Des œufs que Spallanzani plongeait pendant une seconde dans le sperme , pour les mettre aussitôt après dans l'eau pure , se développaient d'une manière aussi complète et aussi rapide que ceux qui étaient restés long-temps dans la liqueur séminale.
4° La quantité du liquide fécondant nécessaire paraît varier suivant les organismes. Dans le jalap , deux à trois grains de pollen suffisaient pour opérer la fécondation , et dans la vanille une seule anthère féconde jusqu'à huit mille vésicules, tandis que , dans une rose (rémière, six à huit mille grains de pollen sont à peine suffisans pour amener un petit nombre de vésicules à se développer (2). Cependant il ne faut pas perdre de vue ici qu'une grande quantité de pollen se perd dans l'atmosphère, sans arriver au stigmate.
5° Il n'y a point de proportion fixe entre la quantité de la liqueur fécondante et le nombre des fruits qui sont produits. Dans Y Hibiscus syriacus{3), dix grains de pollen en fécondèrent trente. Les Boucs , les Chevaux , les Cerfs , les Béliers , ont beaucoup de sperme , et cependant ils n'engendrent qu'un sçpl petit. Les Chats ont , proportionnellement , très-peu de celte liqueur, et leurs petits sont toujours nombreux.
6? Le volume d'une vésicule de l'ovaire n'est pas toujours proportionné non plus à celui que l'œuf acquiert peu à peu. Ainsi , par exemple , les vésicules de la Lapine sont presque doubles de celles de ia Vache.
(1) Perlœufiye Nachrichl , p. y.
(2) Link , Von dem Bauc der Gewœchse , t. I , 1>. 378.
(3) Kœlreutcr, loc cit., p. 9.
7° La Biche ne souffre les approches du mâle que trois fois pendant totale temps qu'elle est en chaleur (1); la Truie l'admet trois ou quatre fois dans une journée , et se prête même encore à ses désirs le lendemain ; la Chienne se laisse couvrir jusqu'à trente fois. Un seul accouplement suffit rarement pour féconder la Vache ; l'acte a besoin d'être répété quatre à six fois dans l'espace d'une heure (2). Comme, en général, la femelle fécondée refuse le mâle (§ 241, 5° ), on se demande • si le premier accouplement ne serait pas destiné uniquement à préparer les voies à la fécondation, en stimulant et exallant l'activité vitale. Cependant il arrive fréquemment aussi qu'un seul acte suffit : le fait n'est pas rare chez la femme , etHausmann l'a observé aussi tant sur des Truies que sur des Chiennes. Il paraîtrait donc que l'instinct qui pousse les femelles des animaux à s'accoupler plusieurs fois tient à ce que la congestion survenue dans les parties génitales n'est point dissipée par le premier acte , suivi ou non de fécondation , et qu'il a pour but d'assurer davantage celte dernière.
8° La durée de l'accouplement n'est point en rapport avec le nombre des petits. L'Oiseau ne s'accouple qu'un instant , et cependant il féconde un grand nombre d'œufs. Chez les Chiens et autres animaux , la longue durée de l'union des sexes paraît tenir à ce qu'il n'existe pas de vésicules séminales, et à ce que, comme l'ont vu Prévost et Dumas (3) sur des Chiens tués pendant l'acte , le sperme ne s'écoule qu'avec lenteur et goutte à goutte. Cependant Hausmann a séparé des Chiens accouplés, et remarqué que la femelle n'en mettait pas moins bas un petit ayant une ressemblance frappante avec le mâle qui l'avait couverte. Ainsi la longue durée de l'accouplement n'est au moins pas de nécessité absolue.
9° La fréquence des actes de copulation n'est nullement proportionnée au nombre des petits. D'un côté, des animaux qui ne mettent bas qu'un seul petit , comme la Biche, la Vache, s'accouplent plusieurs fois; d'un autre côté, un seul accouple-
(4) Harvey, Eeeereit. de yencrat., p. 307.
(2) Mcckel , Deutsche» Archiv, t. VIII , p. 433.
(3) Annales des se. nat., t. I , p. 24.
ment peut engendrer plusieurs petits, comme on le voit chez les Poules, et comme Huusmann Ta observé sur des Truies et des Chiennes. Une Chienne qui n'avait reçu le mâle qu'une seule fois mit bas six petits.(1).
1° Après une première fécondation une seconde est possible encore chez les animaux à matrice double , comme les Lièvres par exemple, dans l'une des cornes utérines desquels on trouve souvent un fœtus assez développé déjà, tandis qu'il n'y a encore dans l'autre qu'une ébauche d'embryon. Nous voyons fréquemment aussi les Chiennes mettre bas des petits de différentes races, ressemblant aux mâles qui se sont accouplés avec elles.
Mais ici se présente la question de savoir si , chez la femme , dont la matrice est simple , les jumeaux se produisent simultanément ou à des époques différentes, et par conséquent si alors il y a ou non superfétalion. L'inégalité de développement des jumeaux n'est pas une preuve qu'ils aient été engendrés en des temps différens, puisque souvent il saute aux yeux que l'un a profilé aux dépens de l'autre. Cette inégalité prouve surtout fort peu dans les cas où le plus petit embryon arrive mort au monde, puisqu'il peut avoir péri avant l'accouchement. Il serait possible aussi que l'union des sexes eût fécondé plusieurs vésicules à la fois, mais à un degré inégal , de sorte qu'elles ne fussent point en état de se développer toutes avec la même rapidité (2); mais c'est une conjecture que nous ne saurions admettre , d'après les faits qui ont été exposés plus haut ( 2°-3°). On a nié la superfétalion parce que la matrice est close après la fécondation ; mais cette clôture n'a pas toujours lieu (3), car l'accoucheur trouve souvent le museau de tanche ouvert pendant la grossesse, et les règles continuent quelquefois de couler chez les femmes enceintes(4). Un bouchon muqueux ne se forme dans le col utérin que par les progrès de la gestation (5), et en dernière analyse ce bou-
(1) Osiander, loc. cit., t. I, p. 323.
(2) Meckel , Manuel d'anatomie , t. III , p. 803.
(3) Roose , De super fœtulione , p. 6.
(4) Mende , Handbiuh der yerichtlichen Medicin , t. IV, p. 529.
(5) Varrentrapp , Diss. do svpcrfœtatione , p. 1).
QUANTITÉ DE LA FÉCONDATION. 2ig clion pourrait fort bien servir lui-même de. conducteur à la féeondatioa (§293 ). On a cru que la superfétation n'était possible que dans le cas de matrice double (1); mais précisément on ne l'a jamais observée chez les femmes qui présentaient ce vice de conformation ("2). Suivant Roose (3), une seconde fécondation serait impossible à la suite d'une première, parce que La sensibilité a changé de ton, et que la femme n'a plus de réceptivité pour le stimulus du sperme. Cependant nous savons que l'aptitude à être infecté n'est pas toujours détruite parlefail de l'infection; le typhus, la syphilis, la gale, etc., récidivent à chaque instant, la variole ,1a scarlatine, etc., quelquefois. Il est facile d'expliquer une seconde fécondation qui arrive quelques jours ou peu de semaines après une autre, lorsque l'œuf n'est point encore parvenu dans la matrice, ni celle-ci revêtue d'une membrane caduque bouchant les oviductes. Du reste , la réalité de la superfétation n'est pas sujette à doute lorsqu'après avoir eu des relations avec deux mâles appartenant à des races différentes, la femelle met au monde des jumeaux, qui présentent entre eux la même différence. Ainsi on a vu une Jument , qui avait été couverte par un étalon , puis par un Ane , mettre au monde à la fois un Cheval et un Mulet (4). On connaît de même plusieurs exemples de Négresses et de femmes blanches qui , s'étant abandonnées dans un très-court espace de temps à un "noir et à un blanc, sont accouchées de jumeaux portant le cachet des deux races (5).
Mais il y a aussi des cas dans lesquels les deux fécondations ont dû être séparées l'une de l'autre par plusieurs mois d'intervalle (6). Une femme accouche d'un garçon vivant; ni les lochies, ni le lait ne se manifestent; cent trente-neuf jours après vient au monde une fille vivante, dont la naissance est suivie de l'apparition des lochies et du lait. Eisenmann , qui
(4) Gravel, De svpcrfœtatione conjectura;. Strasbourg, 1738 , in-4°.
(2) Osiander, îoc. cit., t. I, p. 327.
(3) Loc. cit., p. 8.
(4) Froriep, Notizcn, t. XVI, p. 10.
(5) Home, Lectures on comparative anatomy, t. III, p. 302. — Mende, loc. cit., t. IV, p. 526.
f6) Mende, loc. cit., t. IV, p. 522.
220 CIRCONSTANCES FAV0RARL1LS
rapporte'ce fait, crut devoir admettre l'existence d'une double matrice pour s'en rendre raison ; mais l'ouverture du corps démontra plus tard qu'il s'était trompé. Desgranges a observé un autre cas dans lequel une femme , après avoir mis au monde une fille à terme etbien portante, n'eut ni écoulement lochial, ni lièvre de lait , et accoucha , cent soixante-huit jours après, d'une seconde fille, non moins robuste (1). Une troisième femme accoucha d'une fille à terme ; les lochies parurent, mais cessèrent au bout de quatre jours , et la sécrétion du lait ne s'établit point ; cinq mois après, celle femme mit^au monde une seconde fille , également à terme (2). Chez une autre encore , le second accouchement eut lieu au bout de cent neuf jours (3), et chez une dernière , au bout de sept semaines (4). Dans de pareils cas il est difficile d'attribuer la fécondation à la pénétration du sperme au travers de la matrice remplie du produit de la gestation ; car ce serait forcer l'analogie que de supposer la formation accidentelle , entre les membranes de l'œuf et l'utérus , d'un vide par lequel la liqueur fécondante aurait trouvé à s'introduire (5).
d. Circonstances favorables à la fécondation.
§ 296. A l'égard des autres circonstances :
1° La fécondation exige un certain degré de chaleur , en harmonie avec la nature de l'organisme. ■ Kœlreuter assure que, sur la fin de l'année et par un temps froid , il avait besoin d'un plus grand nombre de grains polliniques pour féconder artificiellement les plantes. Un mélange de sperme de Batracien et d'eau perdait sa faculté fécondante en peu d'heures tant dans une glacière qu'à une grande chaleur (G). Le sperme des Crapauds perdait cette vertu au bout de six heures et demie à la chaleur, de onze heures par un temps froid, et de vingt-quatre heures par l'exposition à la tempé-
(1) Dict. des se. médic, t. LUI, p. 418.
(2) Ibid.,X. IV, p. 481.
(3) Stark , Archiv fuer die Geburtshuelfe , t. IY, p. 589.
(4) Ibid., p. 771.
(5) Meckel , loc. cit., t. III , p. 803.
(6) Spallanzani , loc. cit., p. 304.
rature d'une glacière (1) ; celui des Grenouilles ressentait plus promptement encore l'impression de la chaleur, et se décomposait (-2). L'action de la chaleur sur la fécondation humaine varie aussi en raison des races et des tempéramens. Dans les pays chauds , les femmes indigènes sont très-fécondes , tandis que les Européennes y deviennent souvent sujettes aux pertes de sang- et aux avortemens. On assure que les femmes froides conçoivent plus aisément en été , et les femmes voluptueuses en hiver (3).
2° L'air (§ 263) est évidemment une des conditions de la fécondation chez les êtres organisés inférieurs. Spallanzaniest bien parvenu à féconder des œufs de Batraciens dans de l'air raréfié; mais quand le sperme mêlé avec l'eau était resté une demi-heure seulement dans le vide, sa faculté fécondante se trouvait fort affaiblie (4). Avant d'accomplir la copulation J la Conferve est obligée de quitter le sol et de monter à la surface , au moyen de bulles d'air que la lumière solaire dégage de l'eau et qui restent adhérentes à ses filamens (5). La plupart des plantes aquatiques se fécondent au dessus des eaux. La fleur du Ranunculus aquaticus reste bien sous l'eau , mais Bâtard a reconnu qu'elle renferme une certaine quantité d'air entre ses pétales. Il n'y a que les fleurs incomplètes , sans calice ni corolle , comme par exemple celles du Ruppia et du Zostera, qui paraissent se féconder dans l'eau même.
3° A peine remarque-t-on , dans la fécondation extérieure , que l'état de la vie, chez les individus procréateurs, exerce une influence immédiate. Spallanzani a trouvé que les œufs d'une femelle de Crapaud tuée depuis huit heures étaient encore aptes à être fécondés (6) , et que le sperme d'un mâle mis à mort depuis trois heures , n'avait pas encore perdu sa vertu prolifique (7). Jacobi assure avoir opéré des fécondations
(1) Pnd.,p. 448, 449.
(2) Jbid., p. 172.
(3) Virey, Hist. nat. du genre humain', 1. 1 , p. 279.
(4) Spallanzani, loc. cit., p. 300.
(5) Treviranus , Vermischte Schriften',' t. II, p. 90,
(6) Spallanzani, loc. cit., p. 155.