VARIATIONS DES PROPORTIONS DE l'EAU
§ 849. La proportion de l'eau aux principes solides , I. Dans les sécrétions,
1° Varie suivant les âges. Les humeurs sont plus aqueuses au début de la vie , durant les progrès de laquelle elles vont toujours en se concentrant ( § 533 , 9° ; 535 , 6° ; 540 , 1° ; 550, 5°; 556, 2°; 584, 1° ; 587, 7°, 11° ; 588, 7° ). Il en est de même pour celles dont la sécrétion commence pendant le cours seulement de la vie , comme par exemple les liquides séminaux , qui sont moins parfaits à l'époque de la puberté (§ 567, 3°, 4°). Enfin cette particularité se reproduit , à chaque nouvelle grossesse , dans le lait , qui , d'abord séreux ou aqueux (§ 349), se charge autant que possible de principes alibiles à l'époque de la parturition , et va ensuite en s' atténuant peu à peu (§ 533 , 6° , 9° ). Lassaigne (1) a trouvé , dans le lait de Vache , 0,78 d'eau quelques jours avant le vêlage , 0,79 quatre jours après, 0,82 au sixième jour, 0,89 au vingtième , et 0,91 au trentième.
2° Le contenu des sécrétions change d'une manière périodique , c'est-à-dire d'après les époques de la journée (§606 , 5°). Cependant ces mutations ne sont point les mêmes chez tous les individus. Gregory a observé , trois fois par jour , pendant trois semaines, la pesanteur spécifique de l'urine de deux hommes bien portans , et il a trouvé qu'elle était , terme moyen , chez l'un de 1023 le malin , 1026 à midi , 1030 le
(1) Journal de chimie médicale , t. VIII , p. d43.
l86 PRODUITS MATÉRIELS HOMOLOGUES.
soir , tandis que , chez l'autre , elle était de 1026 le matin , 1024 à midi et 1023 le soir. L'urine sécrétée pendant la nuit, chez la plupart des Vaches, est plus aqueuse, tandis que celle qu'on obtient le soir de ces animaux est plus saturée.
3° Plus un liquide sécrétoire séjourne long-temps dans l'organe qui le produit, ou dans son réservoir, ou à la surface du corps , plus aussi il devient concentré , parce que les parties aqueuses sont résorbées ou volatilisées. Le suc muqueux, par exemple celui de la cavité nasale, est d'abord très-coulant; mais il ne tarde pas à se convertir en un mucus épais ; voilà pourquoi , lorsque la vésicule biliaire est obstruée par des calculs, on y trouve un mucus épais, en quelque sorte gélatitineux et condensé en masses qui ressemblent à du blanc d'œuf (1). La même chose arrive au smegma cutané ; le cérumen des oreilles , par exemple , est liquide , d'un jaune pâle et d'une saveur douce , au moment de sa sécrétion (2) ; mais, peu à peu , il s'épaissit, acquiert une couleur jaune foncée , et prend une saveur amère ; il finit même par devenir très-dur. Lorsque l'humeur lacrymale demeure longtemps à la surface de la conjonctive ou dans le sac lacrymal , elle s'épaissit et devient insoluble (3). Mitscherlich (4) a trouvé que la pesanteur spécifique de la salive était d'autant plus considérable que l'individu avait été plus long-temps sans prendre de nourriture , et que par conséquent le liquide avait séjourné davantage dans la glande. La bile, telle qu'elle descend du foie , est coulante, d'un jaunâtre clair et peu amère ; elle s'épaissit dans la vésicule , y acquiert de l'amertume , et y prend une teinte verdâlre. Schultz (5) a trouvé que celle qui existait dans la vésicule d'un Bœuf, peu après que cet animal avait pris de la nourriture , et qui par conséquent venait de s'y accumuler , offrait une pesanteur spécifique de 1026 ,
(1) Voigtel , Handbuch der pathologischen Anatomie , t. III , p. 87.
(2) Haller, Elément, physioloy., t. II, p. 448.
(3) Schieger, Fluidorum corporis animalis chemiœ nosoloyicœ spécimen , p. 37.
(4) Rust , Mayazin fuer die gesammte Heilkunde , t. XXXYIII, p. 507.
(5) De alimcntorum concoctione , p. 69.
et qu'elle exigeait 0,0416 à 0,0625 de vinaigre pour la saturation de son alcali , tandis que la bile d'un Bœuf à jeun avait une pesanteur spécifique de 1030 , et demandait 0,1250 de vinaigre pour être saturée. De même aussi, le sperme et l'urine se concentrent dans leurs réservoirs.
li° A la particularité précédente se rattache celle que la concentration d'un liquide est en raison inverse de sa quantité et de la fréquence de son évacuation. Le lait devient aqueux lorsque l'enfant tette trop , le sperme quand l'éjaculation se répète trop souvent, l'urine dans le diabète. Suivant Tiedemann et Gmelin(l), la pesanteur spécifique de la salive était de 1004 chez un fumeur; Mitsclier!ich(2) l'a trouvée de 4006 à 1008 chez un homme bien portant qui ne fumait pas, et de 1001 (3) dans un cas de salivation hystérique, où la quantité de liquide évacuée chaque jour dépassait deux livres. Nasse assure (4) que la sérosité devient de plus en plus liquide et pauvre en parties constituantes solidifiables à mesure que l'hydropisie fait des progrès.
5° Un liquide peut cependant s'épaissir d'une manière anormale lorsqu'il se trouve arrêté dans les canaux de sécrétion. Ce cas a lieu surtout pour la bile, quand le défaut d'exercice, des passions déprimantes, etc., ralentissent la circulation dans la veine porte, et affaiblissent l'activité vitale du foie. En pareille circonstance , on trouve quelquefois la bile épaisse , visqueuse et foncée en couleur, comme du goudron, ou même sèche, solide, semblable à du jus de réglisse, et remplissant les conduits biliaires ou la vésicule du fiel , sans que d'ailleurs elle ait perdu sa solubilité dans l'eau.
6° Lorsque l'organe sécrétoire vient à être stimulé , il sécrète un liquide plus chargé , même dans les cas où ce dernier est plus abondant que de coutume. Ainsi, d'après Milscherlich, la pesanteur spécifique de la salive sécrétée pendant le dîner , était de 100743 pour les alimens mous, de
(1) Recherches sur la digestion , 1. 1 , p. o.
(2) Lac. cit., p. oUG.
(3) Md., t. XL, p. 29.
(4) àleckel, Deutschcs Archiv , t. II, p. 132.
l88 PRODUITS MATÉRIELS HOMOLOGUES.
100746 pour les substances non excitantes, de 100750 pour les matières dures, et de 100790 pour les mets stimulans.
7° Quelque chose d'analogue a lieu dans l'inflammation. Un mucus épais est sécrété vers la fin des phlegmasies de la membrane muqueuse, par exemple des yeux, du nez ou des bronches. Dans les inflammations des membranes séreuses , leur sécrétion devient plus riche en matériaux organiques , de sorte qu'elle en contient depuis 0,05 jusqu'à 0,08, et même plus tard 0,12 (1), et que fréquemment alors, par exemple dans l'arachnoïdite, elle acquiert une consistance gélatineuse.
Tandis que la sueur ne renferme, selon Anselmino , que 0,0050 à 0,0140 de substances fixes, la sérosité contenue dans l'ampoule qu'avait fait naître un vésicatoire en contenait, suivantBrandesetReimann 0,0601, d'après Bostock (2) 0,0714, selon Margueron (3) 0,2200. Chevallier en a trouvé 0,2250 dans celle d'une phlyctène gangréneuse.
8° Lorsque les organes sécrétoires, par exemple le foie ou les reins , sont frappés d'induration , il arrive fort souvent que leur sécrétion est pâle et aqueuse.
9° L'état du sang exerce une notable influence sur l'urine. Quatre à huit heures après le repas, lorsque le sang est le plus riche en substances solides, parce qu'il vient de recevoir le chyle de nouvelle formation , l'urine est également plus saturée qu'à toute autre époque de la journée ; quand , au contraire , on a beaucoup bu , sans manger , elle est claire comme de l'eau, sans odeur, et presque sans saveur. Nysten a trouvé dans la première , qu'on appelle urine du sang, 0,0392 de contenu solide, et dans la seconde, ou l'urine de la boisson, 0,0054 seulement (4). Suivant Rouelle, l'urine rendue immédiatement après le repas est souvent très-chargée d'eau.
10° La nourriture détermine la qualité du sang , et par là aussi celle de l'urine , non seulement en vertu de sa quantité ,
(1) Gendrin, Histoire anatomique des inflammations , t. II , p. 493.
(2) Gmelin , Handbuch der theoretischen Chemie , t. II , p. 1394.
(3) John , Chemische Tabellen des Thicrrcichs , p. 30.
(4) Recherches de physiologie et de chimie pathologiques , p. 246.
mais encore à raison de sa qualité. Le contenu solide de cette humeur excrémentiiielle augmente à la suite d'un repas plus copieux, et surtout après l'usage d'alimens tirés du règne animal (4). Suivant Chossat (2), il s'élevait, par once, à neuf grains après du pain, à dix après des légumes avec des œufs, à treize après des œufs , à quatorze après de la viande avec des légumes, à dix-sept après de la viande seule. Du reste, son augmentation se manifeste plus rapidement ( trois heures après le repas) quand on a mangé de la viande que lorsqu'on a fait usage d'une nourriture végétale (3) , parce que la première se digère et s'assimile d'une manière plus rapide, et que les portions assimilées sont appliquées plus tôt au service des sécrétions. De même, l'urine des animaux carnivores est plus chargée que celle des herbivores ; d'après Hieronymi (4), celle du Lion, du Tigre et du Léopard, avec une pesanteur spécifique de 1059 à 1076, contenait 0,154 de parties solides, tandis qu'il n'y en avait que 0,060 dans celle de Cheval, dont la pesanteur spécifique variait de 1030 à 1050.
L'influence de la qualité des alimens sur la nature d'autres sécrétions ressort du fait bien connu que les Vers à soie nourris avec les feuilles de mûrier qui ont poussé dans un terrain sec, donnent une soie plus forte que ceux dont la nourriture a été fournie par des arbres élevés dans un sol humide.
11° Lorsque le sang a une constitution anormale , celle des sécrétions change également. Ainsi, par exemple, la bile est coulante et aqueuse dans la chlorose, l'hydropisie , le rachitisme , et en général dans la diathèse séreuse.
12° L'état du système vasculaire et de l'activité générale de la vie exerce également de l'influence. Pendant les premières périodes de la fièvre et le froid fébrile, les sécrétions sont ou supprimées ou aqueuses, ce qui leur a fait donner l'épithète de crues; dans la crise, où la vitalité accrue des organes sécrétoires tend à rétablir l'équilibre détruit, elles deviennent
(1) Journal de Magendie , t. V, p. 190.
(2) lbid., p. 84.
(3) lbid., p. 447.
(4) Berzelius, Traité de chimie, t. VII, p. 394.
plus saturées, et sont appelées cuiles. L'urine, qui aupara= vaut était pâle ou d'un rouge vil;, se charge alors davantage et se trouble ; le suc muqueux, de clair et limpide qu'il était, devient épais, mais moins visqueux ; la sueur, qui n'existait pas, ou qui était rare et aqueuse , coule abondamment et s'épaissit un peu , surtout chez les goutteux.
13° Lorsque l'activité vitale est déprimée, les sécrétions sont souvent un peu épaisses et visqueuses , probablement parce que les parois relâchées des vaisseaux et des conduits peuvent alors laisser passer davantage de substances organiques que dans l'état normal. Ainsi, dans les fièvres malignes , et peu de temps avant la mort, la peau se couvre d'une sueur froide et gluante , en même temps que la salive devient visqueuse et riiumidilé buccale glutineuse. Dans les cas d'atonie et de paresse des viscères abdominaux, le suc gastrique et le suc intestinal se convertissent en ce qu'on nomme la pituite vitrée , dont l'évacuation allège les symptômes de la maladie. Les sujets affectés d'atonie des poumons crachent des mucosités collantes et qui s'attachent partout. Dans le rachitisme, le tronc est souvent tuméfié par une grande quantité de sérosilé visqueuse et gélatineuse accumulée dans le péritoine.
14° L'urine devient pâle et aqueuse par l'effet d'un état spasinodique , dans la crainte, la frayeur, l'épilepsîe , etc. Le même effet a lieu dans un bain froid , où sa pesanteur spécifique descend jusqu'à 100'J , suivant Chossal (1).
15° D'après le même observateur (2) , la quantité des substances solides contenues dans l'urine diminue pendant les mouvemens du corps , mais augmente ensuite durant le repos.
II. Quant à ce qui concerne la proportion de l'eau dans les parties solides , c'est au début de la vie qu'elle est le plus considérable. A partir de ce moment, elle ne cesse plus d'aller en diminuant , de sorte que le corps du vieillard se fait remarquer par sa sécheresse, sa rigidité et sa fragilité (§ 585, 1° 588, 9° ). Du reste, la substance du corps est plus hu-
(1) Journal de Magendie , t. V, p. 495.
(2) lbid., p. 182.
mide et plus lâche sous l'influence d'une nourriture abondante et fade, d'une atmosphère humide, d'une transpiration faible de l'inaction physique et du calme moral. La proportion de l'eau diminue, au contraire, et le corps devient plus sec, sous l'empire d'une nourriture sèche et épicée , d'un air sec, d'un climat âpre, d'une forte consommation, d'efforts musculaires violens et d'émotions morales fréquentes.