XI. Dégénérescence
I. 1° La dégénérescence consiste dans l'admission, par le fait du travail plastique , d'un caractère hélérologue , ou entièrement étranger à l'organisme normal. C'est un changement de composition dépendant de circonstances vitales anormales, ce qui la distingue du cas dont nous venons de faire l'examen , et où il s'agissait d'un mélange , d'une simple accession de substances étrangères introduites du dehors. Mais la vie ne peut point s'aliéner d'une manière absolue, de manière qu'on voit toujours percer, à travers la dégénérescence, une activité vitale qui est normale en elle-même , et dont l'anomalie se rapporte uniquement soit au degré qu'elle affecte, soit à l'espèce ou à l'âge de l'individu chez lequel on la remarque. Ainsi l'éloignement de l'état normal sous le point de vue de la proportion des principes constituans (§ 849-853), ou l'échange du caractère propre d'une formation contre celui qui appartient à une autre (§ 854-850), peut être porté au point que la partie semble être devenue totalement étrangère à l'organisme en général. Mais, tant qu'il ne nous sera pas possible de démontrer partout ces circonstances, nous devrons nous contenter d'étudier les phénomènes de la dégénérescence qui en est le produit.
2" La direction anormale que la vie a prise tend à se consolider. Ainsi la dégénérescence s'étend autour d'elle ; la partie qui l'a subie communique son caractère à celles qui l'entourent\ se les assimile et les infecte. De cette manière, la dégénérescence , qui était d'abord purement locale , s'étend peu à peu , et ses envahissemens progressifs font qu'elle finit par devenir générale. Mais la substance dégénérée quand elle est transmise ;à un individu sain , détermine en lui une dégénérescence analogue.
II. Parmi les causes principales de la dégénérescence , - 3° Il faut ranger la proportion anormale entre l'ingestion et l'éjection. Lorsque la substance organique ne se renouvelle point sans cesse , quand elle n'est pas continuellement remplacée par de nouveaux matériaux , elle dégénère, Si les
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alimens et l'eau pour boisson manquent , l'urine acquiert de l'âcreté et de la fétidité, l'haleine prend une odeur désagréable , le lait et la salive deviennent acres , et il se développe des ulcères scorbutiques dans la bouche (1). Si les voies digestives sont surchargées de matières alimentaires, auxquelles elles ne puissent faire subir une assimilation convenable , il résulte de là un développement incomplet des matériaux constituai du sang , qui entraîne à sa suite , dans les tissus , une dégénérescence de nature scrofuleuse , par exemple. Mais , alors même que les matériaux du sang ont toutes les qualités^ requises , si l'éjection n'est point proportionnée à leur quantité , on voit survenir des dégénérescences d'une autre nature, l'arthritique par exemple. La seule suppression d'une excrétion suffit aussi pour produire des effets analogues; ainsi le lait des femmes qui éprouvent une rétention d'urine est très-préjudiciable aux enfans qu'elles nourrissent, et les animaux auxquels on a extirpé les reins périssent en présentant tous les symptômes d'une fièvre putride , comme il arrive également aux hommes chez lesquels la sécrétion urinaire a été complètement supprimée.
4° Des influences étrangères qui ne sont point en harmonie avec l'organisme , peuvent également devenir une cause de dégénérescence. Ici se rangent, outre les alimens de mauvaise qualité et l'air chargé d'émanations de corps organisés, les matières excrétées par d'autres individus, même sains. De même qu'un sang étranger, de bonne qualité d'ailleurs , ne saurait entretenir la vie , et qu'il est capable de l'anéantir ( § 743 , 66-8° ) , ainsi le contact d'une sécrétion étrangère exerce fréquemment une influence nuisible. 11 arrive souvent qu'après avoir bu dans le même verre .qu'une autre personne bien portante cependant , on est atteint d'une inflammation et d'une éruption de boutons aux lèvres. L'acte vénérien , accompli avec une femme qui est dans sa période menstruelle , entraîne fréquemment des accidens inflammatoires à la verge (§ 174, 3°), et si l'on en croit Lepelletier ('2),
1 (1) Haller, Elément, physiolog., t. VI , p. 167.
(2) Physiologie médicale et philosophique, t. I, p. 378.
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les loupes sur lesquelles on applique des compresses imbibées de sang menstruel , pussent promptement à l'inflammation et à la suppuration. Dans la polyandrie , il survient aux parties génitales des flux muqueux et des ulcères (§ 252), qui sont peut-être déterminés par le mélange des spermes provenant d'individus différens, et ce n'est point une conjecture dénuée de vraisemblance que celle qui attribue le développement de certaines maladies spéciales au rapprochement d'hommes appartenant à dés races différentes.
Cette influence sur une vie étrangère devient plus prononcée encore lorsqu'il existe déjà une dégénérescence morbide. Le contact d'une sécrétion scrofuleuse ne saurait amener une diathèse semblable ; mais il. peut occasioner des accidens locaux , tels qu'éruptions, indurations et ulcères. La sueur des goutteux a une action plus pénétrante , et la syphilis se propage par l'intermédiaire du mucus et du pus; dans le charbon , c'est surtout le contact du sang qui détermine une inflammation gangreneuse et le typhus putride.
5° Une exaltation outre mesure de l'activité vitale et un excitement considérable dans un état inflammatoire entraînent la dégénérescence des sécrétions. Quand on applique des substances irritantes sur des ulcères , la surface de ces derniers fournit un pus ichoreux. Lorsque Humboldt(l) mettait des plaques de zinc et d'argent sur des régions de la peau dénudées de leur épidermeau moyen d'un vésicatoire, ces surfaces donnaient unesérosité rougeàtre qui, en coulant sur la peau saine, y produisait des stries enflammées livides, dont la durée s'étendait à plusieurs heures ; et , en trempant le doigt dans ce liquide , on pouvait tracer sur la peau des figures rouges, qui persistaient également des heures entières. D'un autre côté , l'épuisement de la force vitale par des efforts violens , des évacuations abondantes ou des maladies graves , peut aussi donner lieu à des dégénérescences.
6° Enfin il faut placer ici divers états anormaux de la vie animale.
Les affections déprimantes de l'àme favorisent le dévelop-
(1) Ueber die ycreisle MmUcl-und Ncrrenfascv, t. J, p. 324.
vin, a5
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pement d'une diathèse putride, et entraînent la dégcnératîon du pus en ichor. De même qu'on observe quelquefois des vomissemens de bile âcre et verte dans les accès d'hystérie et dans le mal de tête, de même on en voit aussi survenir, et souvent avec une rapidité extrême , chez des hommes bien portans qui viennent de se livrer à un violent accès de colère. Il est hors de vraisemblance que toute la bile vomie ait été produite dans un si court espace de temps, et il n'est pas moins improbable que la bile déjà formée ait été décomposée par l'influence direcle de l'affection ; nous devons donc présumer que la bile anormale sécrétée pendant la révolution causée par la colère, a communiqué ses qualités à celle qui existait déjà dans les voies biliaires.
L'influence de ce genre d'émotion sur le lait et la salive est attestée par des faits positifs ; on a vu des enfans qui avaient pris le sein immédiatement après un accès de colère de leur mère, être atteints tout à coup de convulsions et périr ; on a aussi des exemples de tétanos mortel provoqué par la morsure d'hommes en fureur.
L'excès et le défaut de mouvement peuvent également prendre part à la manifestation de dégénérescences.
IL La diathèse des dégénérescences, ou la dyscrasie, revêt quelques formes principales , dont les unes (7° , 8°) conduisent immédiatement à la décomposition de la substance organique , tandis que d'autres (9% d0°, 11°) amènent ce résultat surtout par des pseudomorphoses.
7° La dyscrasie putride, qui se manifeste principalement dans le typhus et le scorbut , a pour caractère une diminution de la cohésion et de l'allinilé chimique dans le sang et dans les différentes parties qui en émanent , avec une prédominance de carbone, accompagnée de congestions passives, d'inflammation , d'hémorrhagies , et surtout d'une forte dépression de la vie animale.
8° La dvscrasie colliq native se rattache à l'impuissance de retenir les diverses substances dans un état permanent, à cause de la prédominance de la fliudification , en sorte que de l'albumine, de la graisse et d'autres matières organiques, plus ou moins décomposées , s'échappent par des flux mu-
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queux , par des sueurs , par l'urine ou par la suppuration de parties solides.
9° Dans la dyscrasie scrofuleuse , la formation du sang est demeurée à un degré inférieur, parce que l'assimilation et la respiration s'exécutent d'une manière incomplète : il se forme moins de fibrine et de sels terreux; l'albumine prédomine, quoiqu' elle-même soit imparfaitement développée; l'acide a également la prépondérance ; la coagulation est fréquente , mais faible , et repasse bientôt à la fluidification ; le système cutané est spécialement affecté, ainsi queles ganglions lymphatiques.
10° La dyscrasie arthritique, causée par une diminution absolue de l'éjection, ou par son insuffisance proportionnellement à l'ingestion , se caractérise par une surabondance de substances azotées et une tendance très-prononcée aux coagulations ; elle est accompagnée par la pléthore des organes abdominaux , et elle affecte principalement le système scléreux.
11° La dyscrasie syphilitique , produite par l'ingestion d'une substance dégénérée d'une manière spéciale , traîne à sa suite, par des formations luxuriantes , une destruction qui jette de profondes racines dans l'organisme. Etant née de rapports qui ont trait à la procréation , elle a pour point de départ la production , mais une production telle qu'elle est en même temps la dissolution de l'organisme individuel. On peut donc dire d'elle, plus encore que d'autres dégénérescences, qu'elle n'est que favorisée par l'augmentation des substances plastiques et l'excitation de l'activité plastique, et que les restrictions apportées à sa formation se bornent à la resserrer dans des bornes plus étroites. Du reste , elle a pour siège principal le système cutané et le tissu scléreux. Le pus syphilitique, analysé par Chevallier, contenait partout de l'albumine, du chlorure de potassium, du chlorure de sodium et un sulfate; le pus provenant des lèvres de la vulve et d'un bubon était alcalin , et contenait de l'osmazome et de l'ammoniaque; celui des glandes de l'aisselle était neutre et ressemblait à celui du bubon , en ce qu'il contenait de la gélatine et de la graisse.
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III. Toute dyscrasie a son type propre de formation, qui s'exprime tant dans l'ensemble de l'aspect que dans la nature et la constitution des diverses parties. Ainsi Rust a parfaitement démontré qu'elle influe sur les qualités extérieures des urines. L'ulcère scorbutique est plat, avec un fond bleuâtre ; ses bourgeons charnus sont mous , spongieux et luxurians ; ils sécrètent un pus ténu, fétide et sanguinolent; ses bords sont bleuâtres , boursouflés et lâches ; les parties qui l'entourent sont œdématiées et d'un rouge bleuâtre: il guérit du centre à la circonférence , par la formation d'îles , qui grandissent peu à peu. L'ulcère serofuleux a un fond pâle et lardacé , un pus caséeux et grumeleux, ou aqueux et acre , des bords très-disposés à se renverser en dedans, et un pourtour d'un rouge sale. L'ulcère arthritique est fort étendu , avec un fond rouge-brun et lisse comme une glace , des bords durs et renflés, un pourtour brunâtre et variqueux , un pus ténu et âcre. L'ulcère syphilitique a un fond lardacé , un pus abondant et particulier, qui , après s'être séché sur le linge , ressemble à du suif demi-fondu ; ses bords sont élevés, blancs et renversés en dehors; son pourtour est rouge ; il guérit par l'exsiccation de sa surface entière.
Suivant que tel ou telle dyscrasie prédomine , l'ophthalmie présente un aspect spécial , et la sécrétion de la conjonctive change, ainsi que celle des glandes voisines. Le tissu luimôme des os cariés semble prendre une forme particulière dans chaque espèce de dyscrasie.
A. Dégénérescence des liquides.
§ 868. Il arrive fort souvent que la dégénérescence des liquides se reconnaît seulement