‹ Traité physiologie considérée comme science d'observation (volume 5)Chapitre 74 sur 94 · I. Accomplissement de la formation en général · texte numérisé non relu

I. Accomplissement de la formation en général

Si nous considérons d'abord l'accomplissement de la formalion organique d'une manière purement générale,

L Nous trouvons qu'elle est continue. En efl'et , elle est une manifestation de la vie (§ 845) ; celle-ci consiste en une série non interrompue d'activités , et toute activité vitale, comme nous le démontrerons ailleurs , s'accompagne d'une décomposition des organes ; donc la formation elle-même , vue dans tout son ensemble , doit durer toujours, bien qu'en certains momens et sur certains points , elle puisse descendre à un minimum d'énergie. Ce qui distingue la formation organique de la formation inorganique , c'est précisément qu'elle est continue , tandis que celle - ci est transitoire et momentanée (§ 473 , G").

1° Celte pérennité de la formation s'annonce d'une manière manifeste dans les liquides sécrétés qui parviennent au dehors. De même que le corps perd à chaque minute de son poids par la transpiration (§ 816, II) , ainsi le liquide sécrété par les glandes suinte continuellement , et les canaux de sécrétion , comme les membranes muqueuses bipolaires , sont constamment humides à leur surface, de manière que, quand on a bien essuyé cette dernière , elle ne tarde pas à se couvrir de nouvelle humidité. Quoique les organes génitaux ne produisent leurs sécrétions spéciales , telles que le sperme et le lait , qu'à de certaines périodes , ils n'en sécrètent pas moins continuellement , à titre de canaux formés par des membranes muqueuses , un liquide qui les humecte , et qui , lorsqu'il ne s'échappe point en coulant, s'évapore ou est résorbé.

2° On peut considérer comme tenant le milieu entre les organes et les liquides aboutissant au dehors , les sécrétions interstitielles et vésicul aires déposées dans des espaces clos ; car, ne faisant qu'un tout avec leurs parois, elles entrent dans la constitution de l'organisme , et ne peuvent quitter que par résorption le lieu où elles ont été produites. Tandis qu'à ce degré la sécrétion marche encore avec assez de rapidité dans la série neutre , séreuse (§ 814, I), elle suit un cours lent

MODALITÉ DE IA PIASTICÏTE ORGANIQUE. 421 dans la série basique, carbonée ; ici les produits sont plus persistans , et les seuls phénomènes qui nous annoncent que leur formation s'opère d'une manière continue , c'est que la quantité de la graisse varie suivant diverses circonstances (§ 842 , 8° ; 843 , 5° , 9° ; 846 j 15° , 17° , 21° ; 847 , \ 9° , 22° ; S56, III; 858, 2° ; 865, V); c'est qu'elle disparaît dans les maladies et reparaît après la guérison ; c'est que le pigment augmente ou diminue aussi selon les différens états de la vie (§ 839 , 7° ; 842 , 7° ; 843 , 9° ; 846 , 16° , 18» , 22° ; 847 , 12°; 856 , I; 865, VI).

3° Comme un haut degré de cohésion diminue la variabilité en général , de même les organes sont ce qu'il y a de stable dans la vie ; leur formation a bien lieu sans discontinuité , mais avec une lenteur extrême ; elle ne s'accomplit pas dans les masses , mais dans les molécules. Aussi , à l'instar de tous les mouvemens d'une grande lenteur , s'exécute-t-elle d'une manière totalement insensible ; elle ne se révèle que par ses produits , et soit pendant le cours normal , soit dans les circonstances anormales de la vie , les organes changent de substance, de forme ou de volume , disparaissent même en partie, et ne maintiennent leur existence qu'à la condition de jouir d'une vitalité convenable et de recevoir la quantité de sang nécessaire. Mais il règne de grandes différences entre les organes sous le rapport de la facilité et de la promptitude avec lesquelles le renouvellement des matériaux et la formation s'exécutent en eux. Les muscles maigrissent beaucoup et rapidement lorsque le sang afflue moins vers leur tissu et que l'activité plastique diminue en eux, tandis que, dans les circonstances contraires , ils augmentent plus vite qu'aucun autre tissu ; au contraire , le cerveau et les nerfs peuvent bien être atteints d'atrophie ou subir une transformation ; mais ils conservent leur volume intact au milieu d'un marasme général , de manière que ce fait seul suffirait pour rendre fort invraisemblable que leur consommation pût servir d'aliment à aucune sécrétion (§ 875, 12°). Nous remarquons une différence analogue dans le système scléreux ; tandis qu'on voit fréquemment survenir des changemens considérables dans le volume , la forme et la substance des os ( § 844 , 12° ; 862 , 14°;

8C3 , 2° , 7° ; 865 , VII ; 870 , 7») , ceux qui s'opèrent dans les tissus tendineux et cartilagineux sont et plus rares et moins prononcés.

IL En examinant au microscope un organe qui jouit encore de l'activité vitale dans toute sa plénitude , nous ne pouvons apercevoir la plus légère augmentation ou diminution de la substance qui forme son tissu. Tous les phénomènes quantitatifs et qualificatifs de formation (§ 838-874), les changemens homologues et hétérologues , les pseudomorphoses et les régénérations, ont également lieu d'une manière insensible, et nous ne parvenons à les apprécier que dans les résultats. D'après cela, nous ne pouvons point admettre que le liquide sécrété , qu'on voit sourdre sans interruption, soit la substance liquéfiée de l'organe sécrétoire , et que cet organe se reproduise tout aussi promptement qu'il se détruit, sans que nous soyons en état de nous en apercevoir : il est impossible de croire que les organes disparaissent et reparaissent par un coup de baguette , qu'entre nos doigts et sous nos yeux les vieux matériaux s'échappent et soient remplacés par d'autres nouveaux. Un tel rajeunissement momentané des organes est une hypothèse qui répugne au simple bon sens , et nous pensons que Dœllinger s'est servi d'une hyperbole en disant (1) que ce qui fait maintenant partie du cerveau pourra dans une heure appartenir au cœur , ou ce qui constitue aujourd'hui la masse des os se mouvoir demain comme chair. En vertu même de sa continuité, la formation organique est insensible et moléculaire, c'est-à-dire quelle s'accomplit dans des particules infiniment petites.

4° L'hypothèse d'une destruction 'et d'une révivification momentanées des parties solides ne compte en sa faveur qu'une circonstance, sur laquelle insiste surtout Eberle (2) : c'est que les organes résistent , pendant la vie , à des influences qui détruisent leur substance après la mort. Ainsi l'estomac est attaqué par l'acide du suc gastrique sur le cadavre (§869, 8°), tandis qu'il ne Test point sensiblement chez

(1) Was ist Absonderuny f p. 43.

(2) Physiologie dcr Verdauung , p. 713.

l'homme vivant , et la meilleure manière, en apparence , d'expliquer ce phénomène consiste à admettre que la dissolution a lieu , dans l'un et l'autre cas , d'après les lois de la chimie , mais que la reproduction est proportionnée à la destruction pendant la vie , et qu'il n'y a pas de réalité dans la prétendue persistance de l'organe. Effectivement, c'est au fond ne donner aucune explication que d'attribuer ce phénomène et tous ceux du même genre à une résistance que la force vitale opposerait aux forces chimiques ; car celte résistance ne saurait être immédiate , et elle ne pourrait s'accomplir qu'au moyen de dispositions matérielles particulières; or la connaissance de ces dispositions est précisément le problème qu'il s'agit de résoudre. Cependant il nous est possible d'avoir recours à des explications moins hasardées que l'hypothèse d'une destruction, et d'une révjvification soudaines, D'abord , à jeun , l'estomac ne contient point de suc gastrique acide ; cet acide n'apparaît qu'au moment de l'introduction d'alimens , qui l'absorbent , 1 étendent, l'enveloppent et le détournent des parois stomacales. Mais ceci ne suffît point encore , puisque l'estomac mort peut être dissous par le suc gastrique , alors même qu'il contient des alimens.Rathke (1) , par exemple , a remarqué assez souvent, chez des Poissons dont l'estomac avait été gorgé dalimens, que, peu d'heures après la mort, même par un temps froid , et sans nul indice de putréfaction commençante, cet organe était déchiré par l'effet d'un ramollissement, et qu'une partie de son contenu avait passé dans la cavité abdo minale. Mais la résistance vivante contre la force chimique du suc gastrique acide devient explicable si nous admettons que ce suc est produit par la décomposition d'un liquide contenu dans les interstices du tissu de l'estomac, où l'afllux continuel de nouveau liquide interstitiel ne lui permet pas de séjourner (§ 877 , 12°) ; s'il lui arrive , étant parvenu dans la cavité stomacale , de réagir sur les parois du viscère, le liquide non décomposé dont cette irritation redouble l'alïluence l'empêche de pénétrer dans le tissu , ou du moins enveloppe son acide à tel point, qu'il ne peut en opérer la dissolution. Du reste,

(4) Beitrœgo eur GeschiclUe der Thicrwelt, t. II , p. 47.

il est possible aussi que le suc gastrique abandonne son alcali en traversant la paroi de l'estomac, et que ce soit là seulement ce qui fait qu'il arrive acide dans la cavité. Nous nous expliquons de la même manière comment des liquides devenus acres par dégénérescence , tels que les larmes, la bile, l'urine, n'enflamment et n'excorient point les glandes dans lesquelles ils sont sécrétés, mais produisent cet effet sur d'autres régions du système cutané avec lesquelles ils entrent en contact ; car ils ont fort bien pu n'acquérir d'âcreté qu'à la sortie de leurs glandes.

5° Nous concevons de même comment la substance vivante résiste mieux que la substance morte aux influences chimiques extérieures : les expériences de Pommer (1), par exemple, nous apprennent qu'une quantité d'acide oxalique qui n'a point attaqué l'estomac pendant la vie, commence à le dissoudre après la mort, et qu'une heure s'écoule avant qu'elle en ait imbibé le tissu de manière à rougir le papier de tournesol mis en contact avec la face externe du viscère. Ici la vitalité s'est opposée, non seulement à l'admission dans les vaisseaux lymphatiques , mais encore à l'imbibition , et si le premier effet était un résultat de la constriction , l'autre a dû certainement dépendre en grande partie de l'afflux plus considérable du liquide interstitiel , qui a diminué dans le même temps la tendance du tissu à s'imbiber d'un liquide étranger.

6° Mais l'estomac résiste plus aussi aux influences mécaniques pendant la vie qu'après la mort. Rathke a observé que l'estomac des Pleuronecles et des Blennies , quand on l'avait bourré de petites coquilles de Moules , et distendu au plus haut point , cédait après la mort au moindre mouvement de ces corps tranchans , tandis que , pendant la vie , il n'avait éprouvé de leur part aucune lésion. De même , les Méduses, malgré leur mollesse gélatiniforme, digèrent , sans se blesser, des animaux pourvus de cuirasses épineuses ; l'estomac des Oiseaux broie des morceaux de verre et courbe des clous de fer sans en ressentir la moindre atteinte. Nous ne pouvons point admettre ici qu'il y a perforation et guérison soudaines,

(1) Saisi, medic, çhir. Zeitung , 182S , t. II , p. 235.

puisqu'on sait que les plaies de l'estomac ne se cicatrisent qu'avec lenteur. Nous ne trouvons pas non plus que la contraction vivante ait assez accru la cohésion pour permettre de résister à de pareilles violences. Il ne nous est donc possible d'expliquer le phénomène qu'à l'aide d'un mode particulier de mouvement qui fait que l'estomac échappe jusqu'à un cer-; tain point aux corps capables de le blesser , et nous devons par conséquent reconnaître que la tendance à la conservation de soi-même , qui se manifeste comme force vivante de résistance à des causes nuisibles de différentes sortes , se réalise par des dispositions organiques diverses.

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